Cristina Branco - « Kronos »

Archive 26 mars 2009

Fado contemporain

Avec « Kronos », album paru le 9 mars 2009, Cristina Branco replace le fado dans un univers contemporain en interprétant des textes et des musiques d'auteurs et de compositeurs d'aujourd'hui, qui mêlent héritages et innovations.
Cristina Branco voulait être journaliste, chanteuse, elle conjugue le plaisir des mots, de leur 'rondeur', de leur poésie, à travers l'empreinte si particulière de ses interprétations.




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Depuis treize ans qu'elle chante, Cristina Branco arpente les allées intimidantes de la haute tradition fadiste autant que toutes les voies de traverse des musiques portugaises.
Après deux albums consacrés à ses maîtres Amalia Rodrigues (Live en 2006) et José « Zeca » Afonso (Abril en 2007), elle reprend pied avec Kronos dans un univers contemporain. Elle a demandé textes et musiques à des auteurs et compositeurs d'aujourd'hui, qui mêlent héritages et innovations, verbe actuel et vénérable grain de voix du fado, mélodies populaires - voire pop - et ampleur majestueuse de la poésie lettrée.
Kronos arrache le fado à ses figures immuables pour lui rendre la palpitation et l'imprévisibilité de la vie.


Chansons




1. Trago um Fado


Paroles : Manuel Alegre / Musique : Ricardo Dias - Bernardo Couto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano) - Une introduction au piano et un tempo de valse qui vient se glisser sous la guitare portugaise : les premières mesures de l'album Kronos en disent toute la liberté. Et cette profession de foi que l'on ne peut oublier en écoutant tout le disque : « Je porte un fado caché/Dans le mot naviguer/Là où le fado est le plus ressenti/Où avant d'être fado il est océan ». Les gardiens du temple sont avertis qu'ils pourront glapir autant qu'ils veulent devant l'hétérodoxie de Cristina. Elle annonce que tout sera fado, même quand ce n'est pas du fado...



2. Eterno Retorno

Paroles : Hélia Correia / Musique : Janita Salomé - Bernardo Couto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano) - Sur un sonnet de forme parfaitement classique d'Hélia Coreia, la confession sublimement lucide de l'amoureuse clamant « ...une fois de plus je te retrouverai/Car tu es toujours le même en chaque vie ». La chanteuse retient les effusions, tient la bride au pathos, comme si le romantisme fadiste s'inventait des pudeurs neuves.


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3. Bomba relógio

Paroles & Musique : Sérgio Godinho - Bernardo Couto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano) - Cristina Branco en fille d'aujourd'hui, insolente, grave et faussement légère quand elle s'ébat dans la musique de son époque. Un joli titre que l'on pourrait dépouiller de ses cordes acoustiques pour lui donner des machines électroniques, une jupe courte et un ticket d'entrée pour mille shows télé. Au lieu de quoi, Cristina lui garde ses couleurs portugaises et sa joie printanière.



4. Longe do Sul

Paroles : Miguel Farias / Musique : Carlos Bica - Bernardo Couto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano)
« Le fado a changé/Il a ôté son châle, il s'est mis à danser/Ah, mon fado est fou », chante Cristina sur un poème de Miguel Farias et une mélodie fantasque (et un peu aznavourienne) de Carlos Bica. Ivre, désinvolte, intérieur, extasié, son chant ressemble aux oiseaux de printemps. « De Berlin/A Pékin/Le fado se dansera si bien »...



5. Margarida

Paroles : Álvaro de Campos (Fernando Pessoa) / Musique : Mário Laginha - José Manuel Neto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano)
- Avec son aîné Jorge Palma, Cristina partage le sarcastique dialogue de Margarida et de son amoureux écrit jadis par Fernando Pessoa. Un charme allègre, un romantisme léger, deux sourires qui chantent ensemble.




6. O Meu Calendário


Musique & Paroles : Amélia Muge
Bernardo Moreira (Contrebasse), Mário Delgado (Guitare), Ricardo J. Dias (Accordéon)
- Amélia Muge a écrit cette méditation amoureuse en forme de ballade sur le temps à deux, sur les dilatations et les rétractations des heures soumises aux impatiences et aux satiétés de l'amour : « Tu es mon calendrier/Tu es mes saisons/C'est l'hiver si tu es triste/C'est dimanche si tu viens ».





7. Bichinhos Distraídos

Musique & Paroles : José M. Branco
José M. Neto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano)
- « Dans la chanson/Presse toute chose/Mais surtout/Le rêve silencieux » : quel secret des chanteurs et des chansons était mieux gardé que celui-ci ? Sur une musique et des paroles de José Mário Branco, Cristina contemple notre destinée de « petites bêtes distraites ». Et la chaleur de son interprétation dissipe le pessimisme du texte...




8. Tango

Paroles : Vasco Graça Moura / Musique : Mário Laginha
Bernardo Couto (Guitare portugaise), Bernardo Moreira (Contrebasse)
- Une fadiste interprète une chanson sur le tango, comme un entrelacs de gravités, comme un carrefour de visions sombres du monde : « Lune entre les branches/Acier d'un poignard/Nuit parfumée/Aux cruelles lueurs », énumère le texte de Vasco Graça Moura. Cristina trouve même quelques accents blues pour habiter ce désespoir.


9. Eléctrico Amarelo

Paroles : Carlos Tê / Musique : Rui Veloso
Bernardo Moreira (Contrebasse), Mário Delgado ( Guitare & Guitare Dobro), Ricardo J. Dias (Piano)
- Une vision qui pénètre loin dans les secrets de notre vie, comme savent les faire surgir les Jim Morrison, les Léo Ferré, les Bob Dylan... Ici, Carlos Tê voit un enfant sur les genoux de son père, le temps assis dans un tramway jaune, tout un symbolisme que Cristina aborde avec une simplicité qu'amplifie la mélodie pop de Rui Veloso.



10. O rapaz do trapézio voador

Musique & Paroles : Vitorino - José Manuel Neto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano) - Mélodie pimpante et paroles elliptiques de Vitorino, voix radieuse de Cristina, petit rire cristallin de la guitare portugaise : cette chanson légère et poétique parle sur le même ton de l'amour et du fado, puisque l'amour —, après tout —, n'est que fado.



11. O Sítio

Paroles, Musique & Piano : João Paulo Esteves da Silva
Texte, musique et piano de João Paulo Esteves da Silva pour une exploration du désespoir : « Je suis assis dans la douleur/Depuis plusieurs jours et plus/Je suis assis dans l'amour/Que tu ne voyais pas ». La voix monte, pantelante et vaincue, et çà et là se gonfle d'un fol espoir. Cristina Branco en tragédienne.



12. Uma outra Noite

Paroles : João Paulo Esteves da Silva / Musique : Ricardo Dias
Bernardo Moreira (Contrebasse), Mário Delgado (Guitare), Ricardo J. Dias (Piano)
- La fadiste dans un titre presque jazz pour dire un hédonisme éperdu, un besoin furieux d'étreindre, de sentir, de vivre encore l'amour —, « Je veux une autre vie, une autre blessure avec un rythme/Pour danser », dit le texte de João Paulo Esteves da Silva.



13. Fado do Mal Passado

Paroles : Júlio Pormar / Musique : Victorino d'Almeida
José M. Neto (Guitare portugaise), Alexandre Silva (Guitare), Fernando Maia (Guitare basse), Ricardo J. Dias (Piano)
Retour au fado, mais un « fado à peine cuit ». Sur une musique pétillante de Victorino d'Almeida, le texte hilarant de Júlio Pormar s'en prend au fado ressassé ad nauseam, au fado « éternel », au fado immuable. Et, tout bonnement : « Notre fado de la saudade/Toi qui nous consoles de tout/Tu as la même utilité/Qu'un pardessus en été ».



14. Histórias do Tempo

Paroles: Amélia Muge / Musique : Ricardo J. Dias
Bernardo Couto (Portuguese guitar), Alexandre Silva (viola), Fernando Maia (acoustic bass), Ricardo J. Dias (piano)
- Le temps ? Cet album ne parle que de cela. Et, comme dans les opérettes de jadis ou dans les films de Broadway, une chanson pour conclure, qui jette un dernier regard sur tout ce qui vient d'être chanté. Ces chansons que l'on vient d'entendre, « Ce sont des perles/Qui sont faites de temps/Des colliers/Avec le bien et le mal/Ce sont/Des histoires de sacrifice/Mais/Aussi de carnaval », selon le texte d'Amélia Muge.







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Biographie



Le fado à fleur de sens

Dans l'art et la vie de Cristina Branco, née à Almeirim en 1972, on peut dire, en reprenant les paroles d'Amália Rodrigues, qu'elle « porte le fado dans les sens ». Le fado a traversé la vie de Cristina Branco par un heureux hasard. D'une certaine manière, c'est elle, par son audace esthétique et l'empreinte si particulière de ses interprétations, qui traverse le Fado en tant que phénomène musical profondément enraciné dans la tradition nationale. « Cela a commencé par une plaisanterie, une veillée avec des chansons entre amis », comme elle aime le rappeler. Rien, jusqu'à son adolescence, ne la disposait à devenir fadiste. Avant d'entonner les différentes variantes du fado (fados mineurs, « mourarias » et fados majeurs), et bientôt comme une grande personne, Cristina Branco n'a pas fréquenté de maisons de fado, ni écouté les vinyles des grandes voix d'autrefois. À l'oreille, elle se souvenait de quelques airs fredonnés par son grand-père maternel, des mots et des accords qu'elle répétait sans y penser ni se douter comment ils étaient en train de l'imprégner, de décider de son destin. À l'époque, elle se sentait plus proche de Billie Holiday et d'Ella Fitzgerald, de Janis Joplin et de Joni Mitchell, que d'Amália Rodrigues. Mais le grand-père lui offrit pour ses 18 ans le disque Rara e inédita, recueillant des enregistrements majeurs, mais moins connus, de la grande diva du Fado. Elle ne savait pas encore comment il venait de changer sa vie pour toujours.

En vérité, quelques mois avant de fouler pour la première fois une scène, en 1996 à Amsterdam (Zaal 100), Cristina Branco ne s'était jamais imaginée ni interprète amateur, ni chanteuse aux heures vagues de la nuit comme c'est le cas de nombreux fadistes qui y trouvent une forme de délassement ou d'expiation. S'il y avait du fado dans sa vie d'adolescente, c'était juste au sens profondément étymologique du mot (fatum, le destin) qui l'avait « prédestinée » à cet art. Jusqu'en 1996, quand elle eut 24 ans, les deux ou trois fois, où elle avait eu l'occasion de se produire devant un auditoire, en dépit de son immense et légendaire timidité, constituaient ses seules expériences publiques de « chanteuse ».

Le journalisme était « le métier » qu'elle voulait pratiquer. C'est peut-être pour cette raison, aujourd'hui comme toujours, que les mots (les vocables ronds, comme elle les appelle) régissent tous ses disques, toutes ses interventions, tous ses projets en cours. Chanteuse des poètes les plus renommées du Portugal (Luís de Camões, Fernando Pessoa, David Mourão-Ferreira, José Afonso, etc.), et de quelques autres étrangers (comme Paul Éluard, Léo Ferré, Alfonsina Storni ou Jan Jacob Slauherhoff), Cristina Branco a fait de sa manière d'entendre le fado une espèce de porte-parole de la Poésie et de la Littérature du patrimoine national. Une décennie après sa grande première au Cercle de la Culture Portugaise d'Amsterdam (où s'étaient déjà produits José Afonso, Carlos Paredes, Sérgio Godinho, etc.), ses pairs lui reconnaissent aujourd'hui son goût sincère et puissant pour la poésie, qui est la marque de sa personnalité humaine et artistique. Cette caractéristique majeure, alliée à une exigence encore plus grande en ce qui concerne la rigueur de la diction et la clarté des mots, fait qu'en leur prêtant sa voix, d'une volupté limpide, c'est comme si elle donnait corps à l'âme contenue dans le poème.

On attend trop du Fado que celui-ci traduise le sentiment tragique de la vie : la souffrance, la saudade et l'impuissance devant le destin. La tradition déjà longue du Fado a breveté quelques « formules » pour donner voix à ces sentiments, dont l'invariable répétition a conduit à la dilapidation de ce trésor expressif, à son inévitable épuisement émotionnel, au survol des paroles par les chanteurs. Cependant, à rebours des canons les plus affirmés du Fado dit traditionnel, le chemin de Cristina Branco a été autre : autonome, singulier et souvent pétiilant de joie (comme dans le titre emblématique de sa carrière « Sete Pedaços de Vento » dans Ulisses). Au minimum, le Fado de Cristina Branco s'habille d'une langueur voluptueuse.

Sans chercher une rupture naïve avec la tradition, mais plutôt en puisant le meilleur de ce qu'il y a en elle (il suffit d'écouter quelques-uns des « classiques » qu'elle interprète), Cristina Branco ravive la tradition par son originalité. Dans tous ses disques elle a recherché le mariage exigeant des textes avec la musicalité innée du fado.

Cristina Branco rassemble toute l'émotion que le genre peut susciter grâce à cette intime liaisob entre voix, poésie et musique. Comme d'autres jeunes musiciens qui, depuis le milieu des années 1990, ont trouvé dans le Fado leur forme d'expression, contribuant à un surprenant renouveau de la Chanson de Lisbonne, Cristina Branco a commencé par se définir dans une voie où le respect de la tradition allait de pair avec le désir d'innover. Si rien dans sa vie n'indiquait que son destin serait le fado, nous devons reconnaître qu'elle est en train de créer un style sinon « rare », certainement « inédit ».

Voix, guitare, guitare portugaise et guitare basse, piano : un mélange de fados traditionnels, de thèmes originaux et de chansons populaires.
Tiago Salazar, 5 octobre 2008


Principaux repères

La chanteuse grave à compte d'auteur Cristina Branco in Holland, enregistré lors de deux concerts les 25 et 27 avril 1997. La première édition de 1000 unités s'épuise immédiatement, suivie de plusieurs autres : au final 5000 exemplaires sont vendus.

L'album Murmúrios est édité en 1999 par la maison hollandaise Music & Words. Le disque réunit 14 titres qui vont des fados traditionnels comme « Abandono » (immortalisé par Amália, avec un texte de David Mourão-Ferreira) à des chansons de Sérgio Godinho (« As certezas do meu mais brilhante amor ») ou une poésie de Luís de Camões sur une musique de José Afonso (« Pombas brancas »). La majorité des autres textes sont signés Maria Duarte, et les musiques Custódio Castelo. Le disque reçoit le Choc de l'année 1999 du Monde la Musique dans la catégorie « Musique du monde ».

En février 2000, le disque « Post-scriptum » (titre d'un poème de Maria Teresa Horta) gagne lui aussi un Choc du Monde de la Musique, cette fois pour le meilleur album du mois de mars.

La même année, aux Pays-Bas, sort Cristina Branco canta Slauerhoff [1898-1936], avec des textes du poète hollandais traduits par Mila Vidal Paletti, sur des musiques de Custódio Castelo. Le disque témoigne de la gratitude de Cristina Branco envers le pays qui lui a ouvert les portes du succès, même si elle n'y a jamais vécu.

Pendant l'année 2000, la chanteuse donne près de 130 spectacles dans le monde entier. Son album Corpo iluminado, le premier sous le signe Universal Music Classics France, sort en 2001.

En 2002, le disque où elle chante Slauerhoff est réédité sous le titre O Descobridor, avec trois titres nouveaux.

Le sixième album, Sensus, est édité par Universal le 24 mars 2003. La musique est signée Custódio Castelo , les textes sont de David Mourão-Ferreira, Vinicius de Moraes, Chico Buarque, Eugénio de Andrade, Luís de Camões, William Shakespeare, parmi d'autres.

Ulisses sort en 2005.

En 2006, un album « live » est édité en hommage à Amália Rodrigues.

En 2007, avec Abril, elle se démarque du fado et revisite l'œ,uvre de l'auteur-compositeur-chanteur José Afonso, plus connu sous le nom de Zeca Afonso (1920-1987).


- Cristina Branco
- « Kronos »
-
Emarcy
- Parution: 9 mars 2009



Concerts en France

Cristina Branco sera en concerts le

- 25/03 à La Rochelle (17) La Coursive
- 26/03 à Paris (75) La Cigale
(avec Amancio Prada en première partie de concert)
- 28/03 à Valenciennes (59) Le Phenix
- 31/03 à Meyrin (Suisse) Théâtre Forum
Avril 2009
- 01/04 à Vesoul (70) Théâtre E. Feuillère
- 02/04 à Aix-en-Provence (13) Grand Théâtre
- 03/04 à Carcassonne (11) Théâtre Jean-Alary



Par Nicole Salez

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