Entretien avec Mounira Chatti

Archive 13 mars 2009

Tunisienne et spécialiste des littératures post-coloniales, Mounira Chatti vient de publier Sous les pas des mères, un premier roman autour de la condition féminine.

Propos recueillis par Fanny Tell.


Mounira Chatti

Sous les pas des mères votre premier roman aborde divers sujets: condition de la femme, sexualité, laïcité, racisme, maladie mentale et plus généralement schizophrénie de la société arabo-musulmane contemporaine. Quel est celui qui vous tient le plus à cœ,ur ?
-Tous ces thèmes s'imbriquent au sein de l'histoire d'un clan. Le roman est hanté par le suicide de Yagouta, l'aïeule sacrifiée sur l'autel de l'honneur familial, de l'honneur mâle. C'est la relation entre les deux sexes qui ordonne la forme et le fond du récit. Dans le Maghreb, la sexualité, la laïcité, le racisme, la folie, tous ces sujets problématiques sont intrinsèquement liés à la condition féminine. La relation à la femme, cet autre que l'on veut enchaîner et humilier, détermine également toute la réflexion arabo-musulmane sur l'altérité. Métaphoriquement, la schizophrénie désigne cette impossibilité d'être soi dans un territoire devenu le cimetière de tout ce qui est différent...

Mélia, personnage central du roman, étudie en France. Porteuse d'espoir et suspicion, n'incarne t-elle pas le concept de « migritude » développé dans vos travaux ?
-Mélia recompose une histoire faite de vérités et de mensonges, d'aveux et de non-dits, d'ambivalences... Grâce à sa migration en France, elle acquiert la distance nécessaire pour enregistrer les splendeurs et misères de son clan. La suspicion dont elle est le sujet, en tant que migrante, en tant qu'autre, en tant que « traître » participe à cette distanciation. La migritude est en rupture d'avec les clichés relatifs à l'exil, au voyage. Partir, c'est nécessairement trahir. Si on revient intact, si on ne trahit pas, alors c'est l'exotisme, et non pas la migritude. C'est hors du Maghreb que Mélia se retrouve, qu'elle découvre la richesse de l'histoire de son pays natal, étouffée par un discours officiel qui vise le nivellement de la pensée.

La forme de ce roman, choral, tient du conte traditionnel oriental avec une écriture très moderne. Est-ce une façon à l'image de Mélia de concilier votre double appartenance, Tunisienne et Française ?
-Mélia est l'auteur fictif de ce roman polyphonique. Dès le prologue, j'ai voulu installer le « je » de la narratrice dans une position double, celle de témoin, d'observateur, de scrutateur, celle de protagoniste, parfois aussi de juge... La première position est la plus importante : le « je » devait déborder sa propre subjectivité, il devait chasser les rumeurs, ordonner les récits, fonctionner comme un réceptacle de voix collectives, perdues, silencieuses, empêchées, ou interdites.... Le choix de cette forme marque aussi la présence d'un héritage littéraire oriental. Mon enfance a été bercée par les contes populaires racontés par ma mère, ainsi que par la lecture des Mille et Une nuits et des histoires bibliques. Autre source : l'arabe dialectal tunisien. Les dialectes, que l'école et les médias laissent hors de leurs murailles, débordent de poésie, d'imaginaire.

Fiction ? Autobiographie ?
-Sous les pas des mères répond, d'une certaine manière, à cette interrogation. En parlant des hallucinations de son frère atteint de schizophrénie, la narratrice dit ceci : « Le réel et la fiction s'y mêlaient dangereusement, inextricablement, subtilement. Tariq ne mentait pas, il nouait et dénouait les fils du réel [...]. Dans ses récits, tout était vrai et faux, c'était le réel et son double. Les éléments étaient démontés et redistribués différemment, ce n'était pas le réel, c'en était une possibilité, une probabilité ».

Lire également la présentation du livre

Par Fanny Tell

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