Interview Evelyne Bouix dans ”Suspection”

'J'adore être quelqu'un d'autre.'

Evelyne Bouix reçoit en toute simplicité, tout de noir vêtue. Elle commence par s'excuser de nous avoir fait déplacer jusque chez elle. Son monologue dans 'Suspection' au Théâtre du Rond-Point, dans le cadre du thème 'Les Monstres' lui prend toute son énergie. L'interprète, mise en scène par Enki Bilal, préfère se confier à l'abri douillet et rassurant de son 'chez elle'.


evelyne Bouix dans Suspection


Véronique Guichard : Comment cette pièce vous est-elle parvenue ?

Evelyne Bouix : J'avais lu il y a quelques temps « Mémoires d'une teigne » de Françoise Renault, la compagne d'Enki Bilal.

J'avais très envie de les dire lors de lectures au théâtre du Rond-Point.

Je me sentais en connexion avec les mots de l'auteur et son style. Les textes contenaient une part d'enfance, un univers qui me touche. L'écrivain évoquait les gens de la campagne, faisait appel à la mémoire, deux thèmes qui me parlent. La forme me plaisait énormément. Françoise Renault a une écriture sérieuse, dure, crue, très expressive. Un matin, Enki m'a appelé en me disant que si ça me plaisait, il ferait la mise en scène, sa première mise en scène de théâtre.

Le dessinateur a aussi adapté ces écrits?

Evelyne Bouix : Il a fait entrer l'œ,uvre dans son univers très singulier et qui lui est caractéristique. Par exemple, il a remplacé les noms des personnes évoquées par des numéros, il a fait intervenir la voix de Jean-Louis Trintignant et la vidéo du bas de son visage en fond scène. Il a dessiné un univers tortionnaire, carcéral, comme contexte du spectacle. Enki est quelqu'un qui sait exactement ce qu'il veut mais il est à l'écoute. Il est très précis et n'aime pas les effets appuyés. Il a accueilli toutes les suggestions à la condition que ce soit des touches, des évocations, comme le côté enfantin pour certains portraits que j'ai apporté spontanément. J'ai bénéficié d'une grande liberté.

Ce spectacle est né de trois personnalités en symbiose. Vous avez apporté aussi votre ressenti ?

Evelyne Bouix : Absolument. Nous avons beaucoup parlé avec Enki. La relation avec le metteur en scène compte. Il faut se sentir bien pour oser faire des choses. Je suis entrée dans son univers, je suis devenue cette femme-enfant aux cheveux courts dans cette salopette de prisonnière imaginaire, je suis devenue un personnage de Bilal, j'en suis très fière. J'ai eu beaucoup de mal à apprendre le texte, puis à jouer liée sur une table. C'est une expérience difficile pour une comédienne de ne pouvoir s'exprimer avec son corps. De plus être seule en scène, c'est très impressionnant. Je ne tenais pas plus que ça à jouer un monologue, ce n'était un désir, c'est un concours de circonstance.

Comment vous préparez-vous à ce rôle difficile ?

Evelyne Bouix : C'est un challenge. Je ne peux rien faire d'autre pendant la journée, je me concentre sur ce rôle. Je me fais mon film à moi, je m'imagine répondre au tortionnaire Trintignant. Je connais sa voix, en plus j'ai fait des films avec lui. Je lui réponds.

Comment les gens réagissent à cette ambiance un peu sombre ?

Evelyne Bouix : C'est vraiment différent chaque soir. Quelquefois, ça ne moufte pas, les spectateurs n'osent pas. D'autre fois, il y a quelques rires à des passages drôles. Il y a un échange, on se répond, cela me fait très plaisir. J'aime les sentir, cela prouve qu'ils sont avec moi.

Avez-vous des projets pour 2011 ?

Evelyne Bouix : Nous allons jouer le spectacle à Nice en Février (du 12 au 17) et aussi à Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. Au printemps, je vais faire partie de la distribution de la pièce de Danièle Thomson, « L'amour, la mort, les fringues ». Rien à voir, j'y jouerai un personnage très drôle, nommé D. Après les chiffres, les lettres ! Je suis ravie. J'aime tout jouer, surtout les très beaux personnages qui ont des blessures, une fragilité, même les figures historiques sauf les rôles de bourgeoises sauf les bien « barrées ». J'adorerai faire une comédie, chanter, danse, bouger..., un truc explosif qui file la pêche.

Vous avez toujours l'amour de jouer ?

Evelyne Bouix : Je m'angoisse quand je n'ai pas de projet. Cela me plait, de me préparer, d'être, de m'amuser, toujours comme au premier jour, je ne me suis pas trompée de métier. J'aime être quelqu'un d'autre.


Du 30 nov. - 30 déc., 18:30
Théâtre du Rond-Point,
2bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris
réservation : 01 44 95 98 21salle Jean Tardieu
relâche les lundis et les 5 déc. et 25 déc
Mémoires d'une teigne (éditions Spengler, 1994)



Par Veronique Guichard

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