Mettre ses pensées en actes

Pour ce descendant Wagner, seul un dialogue sincère d'individus à individus pourra permettre, à terme, de surmonter l'insurmontable fracture judéo-allemande. Avant d'achever son dernier livre avec son ami Juif Abraham Peck, il a accompagné ce dernier, en compagnie de leurs fils respectifs sur les chemins de la terreur passée : de Berlin à Auschwitz. Pour comprendre et transmettre.


Gottfried et Abraham Peck à Auschwitz-Birkenau.


Repartir à zéro, chez Gottfried Wagner, c'est une obsession. Son livre sorti l'an dernier « Unsere Stunde Null » (Notre Heure Zéro) qui traduit cette volonté a été écrit à deux mains avec son ami Abraham Peck. Aux mêmes âges, l'un qui a grandi dans la ville de Landsberg où été écrite Mein Kampf, a vécu l'extermination de toute sa famille, cependant que l'autre grandissait dans une famille mythique de « seigneurs » selon la conception nationale socialiste. Ils savent tous deux que la génération de ceux qui ont vécu l'histoire, victimes ou acteurs, n'étaient pas capables d'en parler. Allemands et Juifs ont refoulé les événements, les uns par crainte de devoir admettre leur culpabilité, les autres parce que leur vécu les empêchait de vivre.
Il en a résulté un mutisme total, tant à l'intérieur des familles allemandes que juives et, plus encore, entre les deux communautés.

Gottfried Wagner et Abraham Peck* ont voulu rompre ce mur de silence. Leur tentative de nouer un dialogue n'était pas facile, conscients qu'ils étaient du fait que ce nouveau contact ne resterait pas sans suites sur le plan émotionnel. Abraham Peck et Gottfried Wagner ont eu le courage de s'engager dans la voie difficile du dialogue pour mieux appréhender comment ils ont été l'un et l'autre marqués par l'histoire de leur famille et comment ils arrivent à vivre aujourd'hui avec cet héritage. En s'appuyant sur leur dialogue, les deux hommes souhaitent que l'histoire de leurs familles fasse partie intégrante des connaissances historiques tirant les leçons du passé pour mieux agir au présent. Ensemble ils ont fondé, en 1992, le 'Groupe de dialogue inter-générations après l'holocauste ', consacré à l'établissement du dialogue entre Juifs et Allemands des deuxième et troisième générations

Représentation de l'opéra 'Lost childhood '. G.Wagner accompagné de Janice Hamer et de Yehuda Nir auteur de l'autobiographie, source du livret.


C'est encore sur la thématique de l'indispensable dialogue que Gottfried Wagner et la compositrice américaine Janice Hamer ont présenté en juillet 2007, une création de théâtre musical au Music Center de Tel Aviv-Yafo en Israël. « Lost Childhood » a été écrit d'après l'autobiographie du psychiatre survivant de l'Holocause, Yehuda Nir, en dépit ou peut-être, s'agissant de l'adaptation qu'en a faite Gottfried Wagner, de la phrase, (extraite de l'œ,uvre de Samuel Beckett, Malone meurt), qui figurait en exergue de son livre : « Laisse moi dire ceci avant de poursuivre : je ne pardonne à personne. Je vous souhaite à tous une vie terrifiante et après elle, le feu et la glace »
Ce nouvel opéra est considéré par Gottfried Wagner et Janice Hamer comme «un opéra de la deuxième génération et comme un pont musical entre Allemands et Juifs d'aujourd'hui. Créée pour être un jour reprise par un grand orchestre sur une scène de renom, l'œ,uvre, dans sa conception, selon Gottfried Wagner bataille ferme contre le « politiquement correct » et, en particulier, contre la « haute culture » dans le style du Festival Richard Wagner.

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G.W. et le Pr Peck : couverture de leur livre commun 'Notre heure zéro'

Gottfried Wagner est metteur en scène et musicologue, spécialisé dans l'histoire judéo-allemande des 19e et 20e siècles (parmi ses sujets de recherche : antisémitisme et musique, Kurt Weill, 'La musique dégénérée', Culture à Theresienstadt). Il s'est penché sur l'histoire du Troisième Reich en tenant compte de l'antisémitisme de son arrière grand-père Richard Wagner et des contacts très étroits de la famille Wagner avec Hitler. Gottfried Wagner s'est intéressé principalement aux questions d'éthique après l'Holocauste.

Abraham J. Peck a effectué un travail de pionnier sur l'histoire des survivants de l'Holocauste et des camps d'internement juifs après 1945. Directeur du Conseil scientifique pour les études judéo-islamo-chrétiennes de l'Après-Holocauste à l'université de Southern Maine, à Portland, Etats-Unis, il y enseigne l'histoire et travaille en tant que chercheur en judaistique au Sampson Center for Diversity sur le thème du règlement des conflits religieux.




Par Evelyne Dreyfus

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