Monet et l’Abstraction

Archive 19 août 2010

au musée Marmottan

Le musée Marmottan Monet possède la plus importante collection au monde
d'oeuvres de Claude Monet. Il coorganise en partenariat avec le musée Thyssen-Bornemisza de Madrid et la Caja
Madrid, l'exposition « Monet et l'abstraction » qui se tient
jusqu'au 26 septembre 2010.

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L'héritage de Monet continue de susciter de nouveaux rapprochements : son
influence
auprès des peintres abstraits de la seconde moitié du xxe siècle, est,
depuis quelques années, l'objet de nombreuses recherches. Interrogeant cette
filiation moderniste, l'exposition présentée par le Musée Marmottan Monet se
propose de mettre en regard, à travers un éclairant face à face, quelque 44 tableaux
impressionnistes et abstraits provenant pour la plupart des collections conjointes
du musée Marmottan Monet et de la fondation Thyssen-Bornemisza.

En rompant avec les modèles du passé, l'impressionnisme a ouvert la voie
de la dissidence. Une brèche que les artistes expressionnistes américains n'auront
de cesse d'agrandir, tout comme les informalistes européens. L'idée s'impose
d'une autonomie de l'art dont les formes et les buts n'ont d'autres référents que
le langage qu'il crée. Le sujet de la peinture, ce n'est plus la représentation mais
la peinture elle-même dans sa matérialité, la toile, la touche, la couleur.
Jacques Taddei, directeur du musée Marmottan Monet et Paloma Alarcó,
directrice du département des peintures du musée Thyssen, sont les commissaires
de cette exposition qui révèle l'influence cruciale de Monet à travers l'interprétation
qu'en ont fait certains peintres abstraits, notamment américains.

En confrontant les tableaux de Monet aux œ,uvres de Pollock, Rothko, Sam Francis, de Staël, Kandinsky, ... cette exposition propose un autre regard sur l'œ,uvre de Monet et démontre ainsi son rôle capital dans l'abstraction.


PARCOURS DE L'EXPOSITION

Brumes et variations

Depuis la fenêtre de sa chambre de l'hôtel Savoy à Londres, dans laquelle Monet passait ses
hivers de 1899 à 1901, il réalisa plusieurs toiles, s'intéressant tout particulièrement à la lumière,
différente selon les heures de la journée. Ces toiles, retravaillées par la suite dans son atelier
de Giverny, font de la lumière, et de l'atmosphère embrumée qui se dégageait de la Tamise,
un motif de choix pour le peintre : il y montre la subtilité vaporeuse des paysages urbains
plongés dans la brume londonienne. Pour Richter, chaque représentation du réel n'en est
qu'une simple interprétation, par conséquent subjective... réalité qu'il révèle dans toute
son immatérialité, à travers ses « toiles abstraites », sans référent.


Effets de lumière



Les couchers de soleil de Monet témoignent de son attirance pour la représentation
éphémère et changeante des reflets de la lumière crépusculaire sur la surface picturale.
La façon dont Monet transforme les rythmes de la nature en l'expression de ses propres
sentiments, grâce à une technique fluide et libre permettant à l'étude de la couleur d'acquérir
le rôle principal, anticipe les abstractions chromatiques d'artistes ultérieurs tels que
Rothko, Hofmann, Kandinsky, Gottlieb ou encore Vicente.

Monet / Kandinsky


« Découvrant la peinture de Monet à Moscou en 1895 à l'occasion d'une exposition de
peinture française, Kandinsky tombe en arrêt devant une toile de la série des Meules.
La surprise se veut totale : «[...] je remarquai avec étonnement et trouble que le tableau
non seulement vous empoignait mais encore imprimait à la conscience une marque
indélébile, et qu'aux moments toujours les plus inattendus, on le voyait avec ses
moindres détails, flotter devant ses yeux. Tout ceci étant confus pour moi et je fus
incapable de tirer les conclusions élémentaires de cette expérience. Mais ce qui m'était
parfaitement clair, c'était la puissance insoupçonnée de la palette qui m'avait jusque-là
été cachée et qui allait au-delà de tous mes rêves. La peinture en reçut une force et un
éclat fabuleux. Mais inconsciemment aussi, l'objet en tant qu'élément indispensable
au tableau en fut discrédité.» Michel Draguet, « Monet aux origines de l'abstraction », in Monet et
l'abstraction, catalogue officiel de l'exposition, éd. Hazan


Monet / Rothko

« [...] chez Rothko, la nature se nappe dans son devenir-peinture, et [...] ses vastes panneaux
ne font plus de détail. L'élémentaire s'incarne dans une réduction chromatique
où l'état personnel (l'âme) de l'artiste se voile dans l'état du monde. » Thierry Dufrêne,
« Monet et l'impressionnisme-abstrait des années 1950-1960 », in Monet et l'abstraction, catalogue officiel de
l'exposition, éd. Hazan



Contrastes de formes



Les variations de lumière, de temps et d'atmosphère, de même que les contrastes produits
par le reflet de la végétation sur les eaux calmes, captés par Monet dans plusieurs de ses
séries, ont exercé une influence capitale sur des artistes postérieurs tels que Clyfford Still.
Ses formes aux couleurs brillantes, alliées à de puissants effets de contre-jour, affichent
une parenté évidente avec les oeuvres de Monet.

Monet / Still

« La peinture [de Clyfford Still] propose un style inclusif où des tracés colorés sinueux, qui
font figure d'anfractuosités dans la muraille de matière picturale, effrangent les nappes de
couleur, cisèlent des silhouettes et des architectures dans le all over, dépassant l'abstraction
du côté de la suggestion optique. » Thierry Dufrêne


De la touche au geste



Dans les oeuvres de ses dernières années, Monet crée un nouveau langage pictural, une expérience
esthétique qui s'écarte de la peinture sur chevalet conventionnelle. La contemplation
des toiles de la dernière période Monet, de même que l'observation des oeuvres de Pollock,
Krasner, Tobey, procure un sentiment similaire : la peinture semble nous envelopper.

Monet / Pollock

« [Greenberg fut] frappé par la manière dont les grandes toiles all-over de Jackson Pollock se
mettent à partir de 1949-1950 à évoquer par leur dimension et leur grande unité tonale les
Nymphéas de Monet. » Thierry Dufrêne

Monet / Tobey



« Par le white writing, la calligraphie blanche qui le caractérise, Tobey retrouve la façon dont
Monet se servait du chapelet d'îles blanches (nénuphars) qui unit le nymphée pour unir le
tableau d'une ligne d'énergie spirituelle, à cette différence près que ce qu'applique Monet à
la nature, Tobey le veut appliquer à la ville moderne : «Le white writing est apparu en moi
comme les fleurs jaillissent du sol en un instant. Avec cette méthode j'ai trouvé que je pouvais
peindre les rythmes frénétiques de la cité moderne [...].» Quand en 1956, il écrit : «Quand
on peut trouver l'abstrait dans la nature, on touche au plus profond de l'art», il est proche de
Monet, mais lorsqu'il précise : «J'ai cherché un monde «un» dans mes peintures mais pour
le réaliser j'ai utilisé une masse tourbillonnante», il accélère le principe de modulation circulaire
qu'on trouve chez Monet. » Thierry Dufrêne


Dans le jardin de Monet



Dans la série d'oeuvres consacrées au thème des Nymphéas l'artiste se montre de plus en
plus désireux de réconcilier son art représentatif avec la revendication des aspects matériels
de la surface picturale. De même que les Nymphéas, les fleurs, les arbres et le pont japonais
de son jardin seront les thèmes picturaux favoris de Monet durant ses dix dernières années.
Sur ces toiles, la fluidité de sa technique, qui évoque parfois des gouttes de pluie glissant
sur la toile, préfigure le style adopté plusieurs décennies plus tard par les expressionnistes
abstraits. Pour bon nombre d'entre eux, la maison du peintre à Giverny devient un véritable
lieu de pèlerinage. Joan Mitchell, Jean-Paul Riopelle, ou Sam Francis voyagent en France
dans les années 50 et, fascinés par Monet, visitent sa maison et son jardin. Cette découverte
aura une influence cruciale sur leur oeuvre postérieure, la peinture de Monet épousant à
la perfection leur idée du geste spontané comme point de départ d'une oeuvre d'art.

Monet / Mitchell

« Chez Mitchell, la représentation abstraite du paysage laisse percevoir un dessin
sous-jacent qui pourrait donner l'impression d'un relevé d'observation et aurait tendance
à “localiser” la sensation, si au cours de la contemplation, le spectateur ne se
rendait bien vite compte que les modalités chromatiques et leur distribution spatiale,
par paquets et zones que distinguent les directions des coups de brosse, des mouvements
du pinceau, ont une valeur beaucoup plus générale. Il s'agit d'un parcours
intuitif dans l'esprit des Nymphéas, mais il ne faudrait pas ramener cela à l'expressionnisme
: au contraire, il me semble que Mitchell accepte l'aléa, même si elle ne
l'organise pas méthodiquement [...]. » Thierry Dufrêne

Monet / Francis



« Alors que les premières toiles parisiennes de Francis étaient pratiquement des
monochromes blancs ou gris, l'émotion qu'il ressent à sa première visite à l'Orangerie
le convertit à la couleur avant qu'il n'opte pour le noir comme dans Deep Orange and
Black commencé en 1953 et dont Peter Selz décrit la genèse : «D'abord, Francis couvrit
la surface de la toile d'un voile de brume aux contours indistincts qui rappelle le cycle
de peintures murales de Monet à l'Orangerie. Mais ensuite, il délimita à nouveau cet
espace plutôt imprécis en peignant un cadre noir. Le noir ici est comme la coulée de
lave qui projette sur la fenêtre des particules sombres et incandescentes. [...]»
Inclassable, Francis l'est sans aucun doute, mais il a puisé au cours de sa décennie
parisienne (1950-1960) et largement au contact de la peinture de Monet, cette dialectique
de la couleur vive qui se répand et du noir qui dissout. [...] » Thierry Dufrêne

Monet / Riopelle

« Avec Riopelle, on est [...] très proche de l'informel, et s'il parle de mosaïque, c'est
bien parce qu'il a mis le tableau en morceaux, en tasseaux et micro-surfaces qui se
contorsionnent, s'enchevêtrent pour s'abouter sans ordre préconçu, faisant de leur
alliance d'un moment, d'une humeur et d'un allant, un alliage non-compositionnel.
L'oeuvre, dans la lignée de celle de Monet qui s'imposait de peindre sans ombres portées,
devient une mosaïque de formes et de taches colorées. » Thierry Dufrêne


L'empreinte de Monet



Pour plusieurs motifs différents, l'influence de Monet peut être retrouvée chez de nombreux
artistes abstraits de la deuxième moitié du siècle. Les créations de Jean Bazaine,
Maria Elena Vieira da Silva ou Gerhard Richter exposées ici possèdent des affinités
évidentes avec l'oeuvre du peintre impressionniste français.

Monet / Staël



« Pour Nicolas de Staël, la vision se construit en pans colorés apposés sur la toile au
couteau. Moins sensible au Monet modulateur, il a en revanche su reconnaître —, un
peu comme l'avait fait Hans Hofmann —, sa capacité à créer du relief ou à tout le moins
une sensation spatiale (une manière d'espace tridimensionnel) sans peindre d'ombre,
simplement au moyen des contrastes de couleurs. C'est ce simili-espace qui fait que
de Staël oscille en permanence entre abstraction et figuration. » Thierry Dufrêne

Monet / Vieira da Silva

« Vieira da Silva a opté à la façon de Monet pour une modulation infinie, trame continue
de la matière picturale qui traduit les inflexions de l'imprégnation vitale du sujet. »
Thierry Dufrêne

Monet / Bazaine

« [...] Jean Bazaine s'empare d'un motif cher à Monet, l'eau, s'efforçant, selon les
leçons de Gaston Bachelard et de Merleau-Ponty, de saisir la complexité organique de
cet élément à travers ses mouvements, son rythme, sa lumière et sa profondeur. La
peinture de Bazaine articule la durée de la conscience, le temps court des humeurs
de l'âme (joie, colère) et le rythme de la nature et du temps qui passe. Son sens de la
matière qui incarne l'élément sur la toile produit une technique intrigante, virtuose ou
rugueuse, selon les cas. » Thierry Dufrêne


>>Lire également :
- Claude Monet: biographie
- DVD : Claude Monet à Giverny, la maison d'Alice
- RMN : Monet numérique / www.monet2010.com
- Claude Monet et floraisons de Giverny
- Claude Monet - Exposition Paris 2010
- Rétrospective Blanche Hoschedé-Monet
- Claude Monet - Michel de Decker
- Dans l'intimité de Monet

- Monet et l'Abstraction
- Du 17 juin au 26 septembre
- Musée Marmottan Monet -
www.marmottan.com -
2 Rue Louis Boilly
75016 Paris
01 42 24 07 02
- Accès : Métro : Muette —, Ligne 9/
RER : Boulainvilliers —, Ligne C/
Bus : 22, 32, 52, P.C.
- Horaires : Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h -
Nocturne le mardi jusqu'à 21h -
Fermé le lundi -
Ouvert le 14 juillet et le 15 août
- Tarifs :
Plein tarif : 9 euros/
Tarif réduit : 5 euros


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Commissariat de l'exposition



- Jacques Taddei,
Directeur du
musée Marmottan Monet

- Paloma Alarcó,
Directrice du département
des peintures du
musée Thyssen-Bornemisza


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Le catalogue
de l'exposition

Les auteurs

Paloma Alarcó est conservateur au département des peintures modernes au
musée Thyssen-Bornemisza de Madrid et commissaire de l'exposition.
« Monet et l'abstraction »

Michel Draguet est professeur à l'Université libre de Bruxelles, et directeur des
musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
« Monet et l'impressionnisme-abstrait dans les années 1950-1960 »

Thierry Dufrêne est professeur d'histoire de l'art contemporain à l'Université Paris X -
Nanterre où il dirige le Centre de recherches en Histoire de l'Art et Histoire des
Représentations (CHAHR).
« Monet aux origines de l'abstraction »

- Éditions HAZAN
- bilingue français/anglais
- Volume broché avec rabats
- Format : 22 x 28.5 cm
- 60 illustrations —, 176 pages
- Prix : 29 euros TTC



Par Nicole Salez

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