Vanités - Caravage à Damien Hirst - Musée Maillol

Archive 03 mars 2010

Avec 'C'est la vie - Vanités de Caravage à Damien Hirst', le musée Maillol présente environ 160 oeuvres, peintures, sculptures, photographies, vidéos, bijoux, objets, jusqu'au 28 juin 2010.



Le crâne en diamants de Damien Hirst, première icône du XXIe siècle, est symptomatique du regain d'intérêt pour les Vanités qui s'introduisent dans le domaine de l'art contemporain et s'affichent partout : livres, pochettes de disques, design, bijoux...

Métaphore de l'émiettement spirituel et de l'éclatement du monde, d'une planète mondialisée en proie à la menace écologique, parabole de la désacralisation de la vie et de la mort dans les sociétés occidentales, cette omniprésence de la Vanité, cristallise le vide de sens d'une civilisation qui s'égare dans sa soif de contrôle.


Un thème qui n'a jamais cessé de hanter, de fasciner, d'interroger... des mosaïstes de Pompéi aux graveurs des danses macabres médiévales, des peintres de Vanités du XVIIe siècle aux artistes du néo-Pop Art...
L'exposition propose un parcours singulier dans histoire de l'art. Elle dépasse les clichés morbides attachés à la représentation de la mort, au profit d'un hymne à la vie, d'une philosophie allègre, une tentative ultime pour repousser les limites de la vie.




Le «Tempus fugit» des anciens


On sait que le Néolithique pratiquait le culte des crânes, depuis la
découverte d'une tête de mort aux yeux blanchis à la chaux à Jéricho,
qui remonterait à 7 000 av JC. Et bien qu'il soit imprudent de dater
l'apparition d'une forme aussi essentielle que celle du corps mort, il
semble que ce soient les Grecs, à l'époque hellénistique qui, les
premiers en occident, osent tout d'un coup figurer le squelette, afin
d'évoquer le passage du temps et la brièveté de la vie.

C'est ce que l'on retrouve dans le « Tempus fugit » de Virgile et dans les saisissantes mosaïques romaines de Pompéi, présentées dans l'exposition.

Mais c'est la fin du Moyen Age, au XIVe et XVe siècle, qui invente les danses macabres de squelettes et les « memento mori », où le crâne à la mâchoire déboîtée figure derrière le portrait du défunt!: les horreurs de la Mort Noire, jointes à la Guerre de Cent ans et à la nouvelle théologie chrétienne du « Drame de l'agonie» ont fait rejaillir la mort affreuse dans le champ de l'art.



De collective, la mort est devenue individuelle.



La Renaissance mettra pour quelque temps un terme à ce carnaval macabre. Mais le XVIIe siècle ressuscitera cette célébration dans toute sa violence. Avec Le Caravage en premier témoin, qui lie son invention du ténébrisme dans les bouges de Rome avec le réalisme morbide. Son « Saint François », tout comme, à sa suite, ceux de Georges de la Tour en France ou de Francisco de Zurbaran en Espagne, éclaire davantage le crâne dans la main du saint que le visage de l'homme, resté dans l'ombre.

Avec l'apparition de la Nature Morte, et plus spécifiquement, de la Vanité en Hollande à la même époque, la mort envahit la peinture. Pietro Paolini glisse un crâne dans son « Saint Jérôme en méditation », et Genovesino entoure une tête de mort d'un corps de putto endormi.

Le puritanisme du XIXe siècle ne goûtera plus guère ces débordements, et il faudra un Théodore Géricault recherchant l'inspiration pour son « Radeau de la Méduse » pour peindre « Les trois crânes» comme une nouvelle Trinité, ou un Paul Cézanne en colère, qui remettra le genre au goût du jour en peignant des pyramides de crânes dans son atelier.




Le «Dieu est mort» des modernes


Le positivisme et l'âge industriel, qui croyaient se confondre avec
le progrès, pensaient en avoir fini avec cette victoire de la mort.

Mais la Grande Guerre de 1914 en rappelle toute l'acuité. Dans les
années 30, face à la montée des périls, Pablo Picasso retrouve l'inspiration d'un Zurbaran pour peindre des crânes comme
autant d'allégories du monde.

Georges Braque, dans son « Atelier au crâne » comme grisé par « Guernica », lui emboîte le pas. Tout comme le fera beaucoup plus tard le catalan Miquel Barcelo en allant peindre des crânes au désert du Mali.

Mais les massacres de la seconde guerre mondiale et la découverte effarée des camps de la Shoah, détournent les artistes de ces représentations trop éprouvantes!: la mort est redevenue collective.

Le «S'en fout la mort» des contemporains

Après-guerre, ni l'abstraction, ni son opposé, le Pop Art - qui célébrait la société de consommation, n'ont voulu renouer avec l'art de la mort. Andy Warhol pourtant, dans les années 70, réalise des séries de crânes roses et verts.



On comprend alors son association avec Jean-Michel Basquiat dans les années 80, autour des gris-gris vaudouisants de ce
Black Picasso. A la magie noire des graffitis de Basquiat répond la magie blanche du trait serpentin de Keith Haring.

En Allemagne, après les vanités très caravagesques de Gerhard Richter, les nouveaux fauves peignent les années Sida, Georg Baselitz, A. R. Penck et Markus Lüpertz en tête.

Ces années que l'on retrouve dans « l'Autoportrait à la canne » de Robert Mapplethorpe. La mort se fait prégnante dans les crânes peints bien réels du Mexicain Gabriel Orozco, la « Proposition pour un portrait posthume » de Douglas Gordon, les têtes de morts recouvertes de coléoptères de Jan Fabre ou dans les grands crânes gris de Yan Pei Ming.

A l'aube du XXIe siècle, la représentation de la mort change de nature. Tout effroi évacué, le crâne et le squelette deviennent un motif, un phénomène de mode. « S'en fout la mort » disent les années 2000, où Marina Abramovic promène un squelette sur son dos, Cindy Sherman fleurit un crâne et les frères Chapman personnifient la « Migraine » avec une tête de Frankenstein pourrissant. La mort nous va-t-elle si bien ?


Musée Maillol
--61 rue de Grenelle-75007 Paris
prix 7€, TR 5,50€



Par Thérence Normann

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