|
Merci au joli mois de mai, celui, en outre, de ma naissance, d’avoir donné vie à mon esprit d’indépendance dès 1968.
|

Tout semblait si ouvert à partir de 1969 et plus encore au début des seventies, que moi, dont la famille rêvait à un avenir de fonctionnaire, (« c’est plus sûr » et « c’est bien pour une femme »), je me suis inscrite à l’Ecole de journalisme, métier dont j’ignorais absolument tout. Mais pour sûr : ce serait totalement différent du secrétariat projeté. Dès la première année d’Ecole de journalisme, j’ai demandé et pu réaliser un stage à RTL en août puis, sur ma lancée, à l’ORTF Alsace en septembre. A force de proposer mes services, vacances après vacances grandes ou petites, on avait pris l’habitude me voir dans les murs jusqu’au jour où un nouveau rédacteur en chef arrivant, l’un de mes confrères journaliste m’a interpellée : « Oh tu as vu ? il t’a mis sur la liste des effectifs ! » Je faisais désormais partie des meubles. J’y ai tout appris de mon métier car, à l’époque, nous faisions absolument de tout : radio, commentaire télé, plateau télé, reportages, productions, et de ma vie. J’étais aux premières loges d’un régime moribond et de l’avènement d’un autre dans ces couloirs en Dalflex noir et blanc dont l’odeur persistante flotte encore dans mes narines. A l’image du sol de nos longs couloirs, la vie à la télé était en noir et blanc. Nous avions, d’un côté, les gauchistes, idéalistes à souhait, que je suivais avec bonheur. Ils avaient fait et continuaient régulièrement (moi incluse) à faire des grèves pour obtenir liberté et indépendance. De l’autre, les « jaunes », ceux qui avaient travaillé pendant les grèves et se rangeaient derrière la direction. Tout n’était pas résolu loin de là .
Lorsque des grèves d’autres corporations étaient annoncées dans la ville, la police fermait immédiatement nos grilles de crainte qu’on n’attaque cette représentation du pouvoir qu’était, à leurs yeux, l’ORTF. La rédaction en chef d’alors était encore reliée par un téléphone en bakélite noir, distinct des autres postes, au bureau du préfet. Et lorsque les émissions ne plaisaient pas aux pouvoirs régionaux, le téléphone sonnait pour une sérieuse mise au point voire une interdiction de diffuser. La Censure était encore fort opérationnelle. Ça discutait ferme à l’étage de la rédaction. Dans les couloirs, il arrivait que des journalistes se battent jusque physiquement pour leurs idées. Mais on se détestait, si je puis dire, cordialement.

Cela ne nous empêchait nullement de vivre ensemble, en tribu, du matin au soir et du soir au matin. Nous étions à tout casser, deux journalistes féminines à bord. La pilule étant entrée en service, l’une des questions qu’on m’a posée à plus d’une reprise au milieu de tous ces ardents jeunes gens (les plus vieux devaient avoir 28 ans) était : est-ce que tu prends la pilule ? Sous-entendu : si tel est le cas, on ne risque rien, viens donc dormir chez moi ce soir. Sortant d’une famille tout à fait traditionnelle, où, à 19 ans, on faisait encore figure de petite fille ou presque, je dois dire que cela m’inquiétait et me réjouissait à la fois. Y en a-t-il eu des méli-mélo de couples qui se faisaient et se défaisaient au gré des semaines. Jamais au grand jamais mes parents n’auraient pu imaginer qu’une question de ce type puisse être formulée. Faute de pouvoir comprendre cette remuante jeunesse, mon père, à court d’arguments parfois, me rétorquait mi-dubitatif, mi-admiratif : ah, évidemment ça c’est une idée de journaliste.