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Albert Camus, prix Nobel de littérature 1957

discours à Stockholm

par Nicole Salez, mardi 5 janvier 2010

Le 4 janvier 2010, cela a fait exactement cinquante ans qu’Albert Camus est mort dans un accident de voiture. Albert Camus, Prix Nobel de litt√©rature 1957. Relisons le discours que le grand √©crivain a prononc√© lors de la r√©ception du prix, le 10 d√©cembre 1957, √† Stockholm. Un discours proph√©tique √† bien des √©gards et qui r√©sume sa posture d’√©crivain engag√©, au service de la v√©rit√© et de la libert√©.
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En 1957, Albert Camus, √Ęg√© de 44 ans, re√ßoit le prix Nobel de litt√©rature pour l’ensemble de son oeuvre.

Albert Camus re√ßoit le Prix Nobel de litt√©rature le 10 d√©cembre 1957 √† Stockholm, notamment pour, √† travers son oeuvre, avoir particip√© √† "√©clairer les probl√®mes de la conscience humaine de son temps". Il a quarante quatre ans. Il a notamment √©crit : L’√Čtranger, La Peste, L’Exil et le Royaume, La Chute, Caligula, Les Justes, L’Homme r√©volt√©, Le Mythe de Sisyphe. Extraits de son discours devant l’Acad√©mie su√©doise :

L’art [1]

Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais plac√© cet art au-dessus de tout. S’il m’est n√©cessaire au contraire, c’est qu’il ne se s√©pare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas √† mes yeux une r√©jouissance solitaire. Il est un moyen d’√©mouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privil√©gi√©e des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste √† ne pas s’isoler ; il le soumet √† la v√©rit√© la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait diff√©rent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa diff√©rence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perp√©tuel de lui aux autres, √† mi-chemin de la beaut√© dont il ne peut se passer et de la communaut√© √† laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne m√©prisent rien ; ils s’obligent √† comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti √† prendre en ce monde, ce ne peut √™tre que celui d’une soci√©t√© o√Ļ, selon le grand mot de Nietzsche, ne r√©gnera plus le juge, mais le cr√©ateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

L’√©crivain

Le r√īle de l’√©crivain, du m√™me coup, ne se s√©pare pas de devoirs difficiles. Par d√©finition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et priv√© de son art. Toutes les arm√©es de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enl√®veront pas √† la solitude, m√™me et surtout s’il consent √† prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonn√© aux humiliations √† l’autre bout du monde, suffit √† retirer l’√©crivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privil√®ges de la libert√©, √† ne pas oublier ce silence et √† le faire retentir par les moyens de l’art.

Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement c√©l√®bre, jet√© dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’√©crivain peut retrouver le sentiment d’une communaut√© vivante qui le justifiera, √† la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son m√©tier : le service de la v√©rit√© et celui de la libert√©. Puisque sa vocation est de r√©unir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, l√† o√Ļ ils r√©gnent, font prolif√©rer les solitudes. Quelles que soient nos infirmit√©s personnelles, la noblesse de notre m√©tier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles √† maintenir - le refus de mentir sur ce que l’on sait et la r√©sistance √† l’oppression.

Pendant plus de vingt ans d’une histoire d√©mentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon √Ęge, dans les convulsions du temps, j’ai √©t√© soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’√©crire √©tait aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait √† ne pas √©crire seulement. Il m’obligeait particuli√®rement √† porter, tel que j’√©tais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la m√™me histoire, le malheur et l’esp√©rance que nous partagions. Ces hommes, n√©s au d√©but de la Premi√®re Guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment o√Ļ s’installaient √† la fois le pouvoir hitl√©rien et les premiers proc√®s r√©volutionnaires, qui ont √©t√© confront√©s ensuite, pour parfaire leur √©ducation, √† la guerre d’Espagne, √† la Seconde Guerre mondiale, √† l’univers concentrationnaire, √† l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui √©lever leurs fils et leurs oeuvres dans un monde menac√© de destruction nucl√©aire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’√™tre optimistes. Et je suis m√™me d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surench√®re de d√©sespoir, ont revendiqu√© le droit au d√©shonneur, et se sont ru√©s dans les nihilismes de l’√©poque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refus√© ce nihilisme et se sont mis √† la recherche d’une l√©gitimit√©. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour na√ģtre une seconde fois, et lutter ensuite, √† visage d√©couvert, contre l’instinct de mort √† l’oeuvre dans notre histoire.

Refaire une arche d’alliance

Chaque g√©n√©ration, sans doute, se croit vou√©e √† refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa t√Ęche est peut-√™tre plus grande. Elle consiste √† emp√™cher que le monde se d√©fasse. H√©riti√®re d’une histoire corrompue o√Ļ se m√™lent les r√©volutions d√©chues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les id√©ologies ext√©nu√©es, o√Ļ de m√©diocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout d√©truire mais ne savent plus convaincre, o√Ļ l’intelligence s’est abaiss√©e jusqu’√† se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette g√©n√©ration a d√Ľ, en elle-m√™me et autour d’elle, restaurer √† partir de ses seules n√©gations un peu de ce qui fait la dignit√© de vivre et de mourir. Devant un monde menac√© de d√©sint√©gration, o√Ļ nos grands inquisiteurs risquent d’√©tablir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, r√©concilier √† nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas s√Ľr qu’elle puisse jamais accomplir cette t√Ęche immense, mais il est s√Ľr que, partout dans le monde, elle tient d√©j√† son double pari de v√©rit√© et de libert√©, et, √† l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui m√©rite d’√™tre salu√©e et encourag√©e partout o√Ļ elle se trouve, et surtout l√† o√Ļ elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.

Vérité et liberté

Du m√™me coup, apr√®s avoir dit la noblesse du m√©tier d’√©crire, j’aurais remis l’√©crivain √† sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vuln√©rable mais ent√™t√©, injuste et passionn√© de justice, construisant son oeuvre sans honte ni orgueil √† la vue de tous, toujours partag√© entre la douleur et la beaut√©, et vou√© enfin √† tirer de son √™tre double les cr√©ations qu’il essaie obstin√©ment d’√©difier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, apr√®s cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La v√©rit√© est myst√©rieuse, fuyante, toujours √† conqu√©rir. La libert√© est dangereuse, dure √† vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, p√©niblement, mais r√©solument, certains d’avance de nos d√©faillances sur un si long chemin. Quel √©crivain d√®s lors oserait, dans la bonne conscience, se faire pr√™cheur de vertu ? Quant √† moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer √† la lumi√®re, au bonheur d’√™tre, √† la vie libre o√Ļ j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aid√© sans doute √† mieux comprendre mon m√©tier, elle m’aide encore √† me tenir, aveugl√©ment, aupr√®s de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs. Ramen√© ainsi √† ce que je suis r√©ellement, √† mes limites, √† mes dettes, comme √† ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’√©tendue et la g√©n√©rosit√© de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu √† tous ceux qui, partageant le m√™me combat, n’en ont re√ßu aucun privil√®ge, mais ont connu au contraire malheur et pers√©cution. Il me restera alors √† vous en remercier, du fond du coeur, et √† vous faire publiquement, en t√©moignage personnel de gratitude, la m√™me et ancienne promesse de fid√©lit√© que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait √† lui-m√™me, dans le silence.

(c) Gallimard

Notes

[1] (Intertitres de la rédaction)

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