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Cinéma

Bertrand Blier parle de son film " Le bruit des glaçons"

par Nicole Salez, mardi 24 août 2010

Interprété notamment par Jean Dujardin et Albert Dupontel, "Le bruit des glaçons" sort sur les écrans le 25 août 2010. Bertrand Blier, scénariste et réalisateur de ce film qui parle du cancer explique comment il aborde ce sujet sensible.
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Bertrand Blier © Wild Bunch Distribution

Encore un film « risquĂ© » …

Je ne sais pas faire autrement. A quoi sert-il de faire des films si on ne prend pas de risques ? Autant changer de mĂ©tier, non ?

Il n’est pourtant pas si courant de traiter du tabou du cancer sans pincettes…

Je crois avoir fait beaucoup de films plus risqués que le Bruit des glaçons. L’idée en est simple.

Parler du cancer aujourd’hui, c’est une conversation qu’on a tous, car on y est tous confronté. La seule chose à faire, c’est de se battre et de bien se soigner, je le dis à tous mes copains, fort de mon expérience. Il y a très peu de cancers qu’on ne puisse soigner si on les prend à temps. Je suis très optimiste sur les questions d’espérance de vie, il suffit de regarder les statistiques.

De quoi ce film est-il nĂ© ?

Du visage d’un homme, il y a vingt ans, dont je me suis dit qu’il avait une tĂŞte de cancer ! Ce qui m’avait conduit Ă  noter une rĂ©plique : « Bonjour, je suis votre cancer !… » J’y pensais parfois, j’en parlais autour de moi, sans vraiment envisager d’en faire un film, peut-ĂŞtre par trouille. Et puis, un jour, je me suis mis Ă  Ă©crire très vite et avec beaucoup de plaisir un texte en forme de nouvelle d’une quarantaine de pages. « Extraordinaire, me disait-on, mais on n’arrivera jamais Ă  le monter. » Ma productrice Christine Gozlan, une copine depuis longtemps, n’est heureusement pas du genre frileux. J’ai d’ailleurs toujours pensĂ© que le tandem royal au cinĂ©ma c’était celui du producteur et du metteur en scène…

On sent avec ce film votre volonté de changer de registre ou de braquet, tout en restant dans le ton Blier…

Mon sentiment est d’avoir fait un film très spontané et pas agressif. Je n’ai pas cherché à faire le malin. L’humour noir est là, mais sans provoc. Rançon de la maturité, sans doute. S’il y a un ton de comédie, je ne l’ai pas voulu trop appuyé. Dès lors qu’on accepte Albert Dupontel dans le rôle du cancer de Jean Dujardin, tout le reste est d’une grande simplicité et, je l’espère, d’une justesse assez fondamentale. C’est là où le cinéma devient quelque chose de passionnant.

On sait que vous n’aimez pas les démarrages en douceur.

C’est vrai que j’ai souvent tendance Ă  attaquer les pieds devant, au dĂ©triment du traditionnel « il Ă©tait une fois ».

Ainsi dans ce film trompe-la-mort, tout commence avec le plan assez angoissant de Dupontel, vu de dos, qui marche sur un chemin de campagne, bras écartés et à grandes enjambées.

Oui, la menace est lĂ , c’est un plan qui doit mettre tout le monde mal Ă  l’aise, j’ai pensĂ© Ă  Lynch en le faisant. Je crois qu’il n’est pas trop mal rĂ©ussi, avec la camĂ©ra Ă  la bonne hauteur. Cet homme qui dĂ©barque Ă  l’improviste annonce d’emblĂ©e Ă  son hĂ´te : « Je suis votre cancer », ce qui renvoie, bien sĂ»r au « Je suis venu pour vous faire chier » d’un autre de mes films, les CĂ´telettes. On est toujours lĂ  pour faire chier les autres !

L’hôte, c’est Charles, un écrivain, comme vous…

Mais qui n’écrit plus après avoir eu le Goncourt. Sa femme l’a quitté avec son fils. Il boit, il ne fait plus que ça, le jour et la nuit, transportant avec lui un seau à glace. Charles et son cancer, le malade et sa maladie vont avoir des relations assez privilégiées, instaurant entre eux une certaine familiarité. Ils boivent des coups et mangent ensemble, discutent, se jaugent, apprennent à se connaître. Bons vivants, somme toute.

Dans la maison où Charles vit retiré, il y a une magnifique figure de femme…

Louisa, la gouvernante. Elle a toujours Ă©tĂ© lĂ , c’est elle qui a Ă©levĂ© le fils de Charles. A l’article de la mort, il va aller vers elle, il va l’aimer et ĂŞtre aimĂ© d’elle. Louisa est la femme essentielle, juste, attentive, tendre, Ă  l’écoute, la quintessence de la femme quel que soit son âge. En un mot, la femme terminale. La seule, par parenthèse (avec le fils de Charles) qui « voit » le cancer, invisible aux autres, par les yeux de l’amour.

Si après ce grand film d’amour on continue de vous coller l’étiquette de misogynie, c’est à désespérer…

Cette accusation m’a toujours parue grotesque. Il est pourtant tellement Ă©vident que mes personnages fĂ©minins sont plus courageux que mes personnages masculins, y compris dans les Valseuses. C’est comme la vulgaritĂ© qu’on me prĂŞte, alors que je fais dans la grossièretĂ© assumĂ©e, nuance. Misanthrope, d’accord, et pessimiste gai. Misogyne, non !

Ici, votre mise en scène a commencĂ© par le choix d’un dĂ©cor unique, cette grande maison au coeur des CĂ©vennes. A partir de lĂ , en quoi ce film diffère-t-il des prĂ©cĂ©dents ?

Je pense que celui-lĂ  est le fruit des cinq ans pendant lesquels je n’ai pas tournĂ©. J’ai Ă©crit des scĂ©nars et une pièce, j’ai beaucoup rĂ©flĂ©chi au cinĂ©ma. J’ai entendu que j’étais fini, lessivĂ© : « Blier monument dĂ©cati du cinĂ©ma français »â€¦ J’ai aussi constatĂ© que les plans sublimes, la belle lumière, ça n’intĂ©resse plus grand monde. J’en suis arrivĂ© Ă  la conclusion qu’il faut faire des films, non pas Ă  la va comme j’te pousse, mais d’une manière sans doute moins ambitieuse et moins esthĂ©tique. Finis, les grands travellings latĂ©raux du cinĂ©ma de Resnais. Ici, tout a Ă©tĂ© fait Ă  la steadycam qui permet une fluiditĂ© et un naturel qui allaient bien avec l’histoire. On tourne dans des conditions plus agrĂ©ables, plus rapides, plus près des acteurs et avec moins de stress.

Aviez-vous une idĂ©e prĂ©cise du casting en Ă©crivant votre scĂ©nario ?

Non, je ne l’ai pas Ă©crit en pensant spĂ©cialement Ă  Jean Dujardin, Albert Dupontel, Anne Alvaro ou Myriam Boyer. Au dĂ©part de tous mes projets, il y a chaque fois pour moi l’idĂ©e de GĂ©rard Depardieu qui se profile. Dupontel que j’avais eu dans les Acteurs s’est imposĂ© le premier pour incarner le cancer, comme une Ă©vidence. Il est habitĂ© par une folie comme celle de Serrault dont il pourrait ĂŞtre l’hĂ©ritier. Dujardin, lui, est un vrai hĂ©ros de cinĂ©ma, beau mec drĂ´le et gĂ©nĂ©reux, d’une rare ouverture d’esprit. Un Stradivarius ! Je les ai dirigĂ©s l’un et l’autre comme jadis GĂ©rard et Patrick, avec le mĂŞme bonheur. Quant Ă  Anne Alvaro, elle est une actrice absolument Ă©poustouflante, instrumentiste elle aussi de sa voix et de sa gestuelle… A eux tous, je crois pouvoir dire qu’ils m’ont redonnĂ© l’envie de faire des films, ceux de prĂ©fĂ©rence dont les gens se souviennent…

De quoi ĂŞtes-vous le plus fier ?

D’avoir fait un film sans concession ni complaisance, peut-ĂŞtre un peu « moliĂ©resque », de ne pas m’être endormi et de n’être toujours pas un auteur convenable… Si c’était Ă  refaire, j’aurais sans doute prĂ©fĂ©rĂ© une carrière d’écrivain, Ă  succès Ă©gal. On peut s’emmerder en tournant un film, jamais en Ă©crivant un bouquin. De toutes façons, c’est avec mon stylo que j’ai gagnĂ© ma vie !

Propos recueillis par Michel Boujut - Source : Dossier du film


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