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A vos plumes

Drôle de drame à Somerville

lundi 21 avril 2008

Une nouvelle de Gisèle Prévost.

« Saxo a disparu. On dit que ce benêt de chien blanc à taches noires a été enlevé par des manouches de passage dans la ville d’à côté. »

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Saxo a disparu. On dit que ce benêt de chien blanc à taches noires a été enlevé par des manouches de passage dans la ville d’à côté. Pierre a disparu. Il a traversé la rue pour aller vivre chez la femme d’en face comme Fanny Ardant dans le film de Truffaut La femme d’à côté. Depuis, il ne dit plus bonjour à sa femme et ses filles quand il les croise le matin à l’heure de l’école. Seulement parfois, lorsqu’il est de bonne humeur. Pour la communion de leur fille Constance, il a fallu trouver en urgence une marraine de remplacement car la femme d’en face était la meilleure amie de Florence, la femme de Pierre. De désespoir, Emma, la sœur de Constance, s’arrache les cheveux, elle est devenue chauve à 12 ans. Elle a vu un psy et ses cheveux ont repoussé. Un bon retour sur investissement car Emma est une jolie blonde aux cheveux longs comme sa mère.

Pierre est parti

Pierre est parti dans le village d’à côté avec la femme d’en face, c’est mieux. Le psy a dit qu’il était un manipulateur pervers. D’ailleurs quand il croise Jeanne au Super U il lui dit qu’il aime toujours Florence mais qu’elle ne veut plus de lui. Florence, il est vrai, lui a dit un jour : « puisque tu passes tes nuits en face tu n’as qu’à y rester ». Alors il est resté et Florence chaque nuit regardait la lumière en espérant qu’il reviendrait. Il n’est pas revenu. Il est parti dans un autre village. Pas très loin, juste assez pour abandonner ses filles de retour du ski devant la porte un jour plus tôt que prévu parce que les nouveaux pères faut pas exagérer. Pas le temps de s’arrêter. Florence était en séminaire au soleil pour son travail. Les filles avaient froid, elles ont vu de la lumière dans la nuit, elles ont dormi chez la voisine d’à côté, il faisait chaud comme dans Hanzel et Grettel, le conte de leur enfance.

Catherine aussi est partie, on ne sait pas très bien où, avec un homme qui ne la rend pas heureuse. Alors Alain s’occupe des trois enfants, Victor le garçon aux yeux verons, la petite Rubis et Gaspard l’aîné, né d’un autre homme qu’elle a quitté pour épouser Alain. Alain est rentré un beau matin les yeux glauques après une nuit blanche. Rubis était née dans la nuit et il était sur un petit nuage rose. Mais Catherine est enfant de bohème, elle a repris la route pour on ne sait où et Alain organise de grandes fêtes pour ses enfants. Il fait chaud, c’est l’été, les gamins de la sente jouent à la guerre de l’eau avec des bouteilles en plastique.

Et Jean-Jacques et Coralie

En face, Jean-Jacques et Coralie sont partis en vacances avec leurs trois mômes. Ils ont raté le feu d’artifice du 14 juillet mais normalement il pleut toujours ce jour là dans le Vexin, sauf cette année. Après les vacances, il auront peut-être recollé les morceaux ou, au contraire, fini de casser tout ce qui restait. Les séparations sont contagieuses. Comme ils ne se parlaient plus, ils avaient cessé de s’engueuler. S’ils recommencent à se parler ou à baiser, le pire est à craindre. Catherine et Alain habitent en face de Coralie et Jean-Jacques. Catherine est copine avec Coralie et comme Coralie s’ennuie, elle n’arrête pas d’appeler Catherine et elle lui met du caca dans la tête. Alors Coralie se pomponne pour plaire elle ne sait pas à qui. Pas à son mari, il travaille et le reste du temps il joue au foot avec ses fils ou au tennis parce qu’il aime ça et aussi parce que Coralie lui fait la gueule. Forcément, femme à la maison avec enfants c’est très ennuyeux. Alors elle partirait bien mais où ? Dans le village il n’y a pas beaucoup de beaux jeunes hommes disponibles et ils sont très sollicités. 250 habitants, ça va pas chercher bien loin. L’autre Coralie qui habitait presque en face est partie. Elle est retournée chez sa mère. A la maison, à 52 ans. Mais elle revient souvent. Trop souvent. Car chaque fois elle va voir Baron. Par compassion. Ou par complaisance ? Elle dit que c’est pour divorcer et que quand même rester marié 30 ans ce n’est pas rien. Alors son alliance elle l’a porte au cou et plus au doigt, c’est un progrès.

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Baron est toujours là

Baron n’est pas encore parti et pourtant ce serait bon débarras. Il est toujours là. On ne le voit guère, par bonheur, car il cuve. Mais quand il se réveille ça peut faire très mal. Il frappe, de préférence sa femme, ou alors ses enfants, ou sa mère. Il a essayé de violer la garde malade, elle a refusé et on lui a demandé de ne pas porter plainte pour ne pas lui faire de peine. Ce n’est pas de sa faute. « Il est pas méchant », dit Coralie. Il boit pour oublier qu’il est un salopard et un alcoolique. Alors il faut lui pardonner. Cela dure depuis tellement longtemps qu’il n’y a pas de raison que ça change. Sa femme, la Coralie du haut de la sente, quand elle venait se réfugier chez les voisins avec un œil au beurre noir disait qu’elle ne le quitterait jamais car elle l’a dans la peau. Mais il lui manque un tympan. Bêtement Baron l’a détruit un soir sur le carrelage de la cuisine. Enfin, ça ne se voit pas, il suffit de parler fort et on va pas en faire tout un plat. Coralie n’est pas Marie Trintignant. Et Baron n’est pas Bertrand Cantat. Il ne chante pas, il éructe. D’ailleurs il va partir, il a acheté une parfumerie dans un village où personne ne va, surtout pas pour acheter des parfums. Une employée fera semblant de vendre un peu de sent bon. Et lui surveillera d’en haut. Il habitera au-dessus. Ainsi il pourra se servir de l’employée, des parfums et du tiroir-caisse. Epatant. Travailler, non, il n’y a jamais songé, il déteste ça, c’est seulement pour les ploucs. Lui il est fait pour commander. Il est né riche et avec grand soin et application, en moins de 20 ans, il a ruiné toute sa famille. Il a fait preuve d’une grande créativité pour y arriver au plus vite.

Adieu veaux, vaches, cochons, ça pue trop. Adieu le manoir de Ninon de l’Enclos. Il aurait fallu le restaurer, trop compliqué, vendre était plus simple pour éponger ses dettes. Adieu la ferme romane classée avec pigeonnier accolée à la petite église, les canards, chiens et chats, framboises et terres alentour. Trop de boulot. La RTT, nom de Dieu ! Il fut un précurseur, un modèle, il en faut pour montrer le droit chemin aux jeunes qui sèment la terreur avec leur mobs gonflées dans ce village où ils s’ennuient à mourir. Alors, pour tuer le temps ils se livrent à mille facéties et paris idiots. Ils enlèvent la nuit les phares des voitures garées dans les ruelles pour les rejeter le lendemain dans les jardins. Le jour où ils ont gravé « con » sur la belle Volvo bleu de Jules, celui-ci a su qu’il était démasqué et ça l’a fait rire. La gravure est toujours là, Jules se sent reconnu et fredonne une chanson de Brassens où il est question du roi des cons qui espère ne jamais être détrôné. Ils ont écrit « anculé » au feutre noir indélébile sur un portail blanc. Un petit gribouillis pas méchant, comme des pattes de mouches. C’est pas beau mais ça décore.

Baron, lui, préfère les chemins détournés. Au volant de sa Range, il conduit toujours en zigzags. Son sang descend rarement à moins de 1g d’alcool par litre, c’est sa dose pour tenir debout. Et comme il n’est pas un paysan mais un ancien riche, il n’envisage pas le départ courageux des vrais agriculteurs, dans la cave au bout d’une corde. Il faudrait lui faire un dessin. Trapus, le teint couperosé, l’oeil veiné de rouge, il traîne son cou de taureau, sa barbe sale, son durillon de comptoir, sa puanteur, sa hargne et son oisiveté comme un mauvais cauchemar sur les petites routes du coin. Il s’incruste partout où il trouve encore une porte ouverte et l’espoir de faire place nette de quelque fond de bouteille. Il a bon goût le bougre : une vieille poire piquée chez des voisins, un vieux marc lorrain offert par Marie à Jules, le dernier distillé par son grand-père du temps où il était bouilleur de cru. Maintenant c’est fini. Le pastis ? Baron n’est pas contre. Sinon pas rien, n’importe quoi fera l’affaire. Jamais d’eau, dans la région elle est bourrée de nitrate à cause des produits que les agriculteurs répandent sur leurs champs. Lui n’a plus de champs alors il n’est plus agriculteur. Très mauvais l’eau. Et triste avec ça. Baron est un grand Monsieur, une sorte de Churchill de village : jamais de sport, jamais d’eau. La recette de longévité des grands hommes.

Kevin est parti

Kevin est parti. Il est beau gosse d’accord. Mais seule Lilou avait tout de suite repéré qu’il était un coq de village. Véronique, sa femme, est encore plus belle mais maintenant elle a trois garçons, plus de maison et c’est difficile de se recaser avec trois garçons dont un bébé. Pour une femme, car pour un homme c’est une preuve suprême de virilité. Pour draguer les mères de famille dans les squares ou les caissières de supermarché, les enfants sont un puissant outil marketing. Véronique a mis en place une stratégie savante. Elle a fait la danse du ventre à Kevin. Ils communiquaient par SMS sous les noms de code de Bruno et Anne, c’était follement romantique. Elle est devenue la maîtresse secrète de son mari. Après leurs ébats plus érotiques que jamais, il partait rejoindre sa maîtresse dans la grande ville. L’air de rien elle lui a fait le coup du canapé. Kevin est rentré au bercail jurant qu’il ne recommencerait plus. Véronique était contente car désormais elle savait que ce serait elle qui le quitterait. Pour l’ego c’est mieux. Le temps a passé. Neuf mois ça va vite. Le coup du canapé fut fertile. L’enfant parut. Kevin en a maintenant quatre, dont deux bébés, et deux femmes. Véronique l’a mis à la porte. On pense que devant tant de problèmes il a du partir avec une troisième femme car en plus il doit chercher du travail puisqu’il est au chômage. Pratique pour ne pas verser de pension alimentaire et liberté totale assurée pour continuer à draguer car huit ans de couches culottes non stop ça use terriblement la libido.

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Somerville n’est pas le centre de la France

Somerville n’est pas le centre de la France, ni même du Vexin, terre d’abondance. Au point qu’a été créé un musée de la pomme et des fruits oubliés : 550 variétés de pommiers et 350 de poiriers, pour happy few et sur rendez-vous exclusivement. Pas pour nourrir le monde, faut pas rêver. Ce n’est pas Pouilles-les-Eaux, où l’on mesurait jadis la pluviométrie. C’était avant la météo qui ne se trompe jamais mais qui cache juste les détails qui fâchent comme l’avis de tempête, d’inondations, de canicule, d’avalanches ou de feu pour ne pas gâcher le moral des Français, surtout quand ils sont en vacances. Et comme ils sont tout le temps en vacances depuis la divine RTT, mieux vaut la boucler. C’est charitable. D’ailleurs la méthode Coué a fait ses preuves. Pour Tchernobyl, heureusement qu’on ne sait toujours rien car sinon les herbes de Provence on n’en mettrait plus sur les chipolatas du camping de Palavas-les-Flots et des barbecues dominicaux de Somerville et ça ferait des vacances et des dimanches trop tristes. Après il faudrait consoler le lobbying des chipolatas et des herbes de Provence réunis.

Somerville est un village paisible, la guerre des barbecues n’a pas eu lieu. Bien sûr, il y a les riches et leur Weber, les écolos et leur barbecue électrique. Les riches disent que c’est tarte mais tout le monde s’en fiche. Il y a aussi le barbecue en pierre scellé dans le mur, ou le canoun à la marocaine entre deux pierres. Et les odeurs de sardines se mélangent joyeusement à celles de l’agneau, de la brochette toute prête de Super U ou de la côte de bœuf parisienne. Une grande liberté de mœurs et de culture règne sur ce village.

Alain a retrouvé une fiancée, une jolie blonde aux oreilles plusieurs fois percées. Il n’a pas eu à chercher longtemps. Elle est la secrétaire de son patron. Elle a tout de suite vu qu’il était pas à la fête. Elle l’a consolé et il a apprécié. Il l’a emmenée dîner au restaurant des couples illégitimes, une charmante ginguette au bord d’un étang à pêcheurs dit des Moines. Pécher en mangeant sous la bénédiction d’un ordre ancien est terriblement sexy. D’émotion il a oublié ses lunettes. Jules, qui ce soir là jouait au serveur pour dépanner Francis son neveu qui tient la ginguette, a rapporté ses lunettes le lendemain matin à Alain en lui demandant s’il y était arrivé sans. « Ouais mais désolé pour le bruit, j’espère qu’on vous a pas réveillé », a répondu Alain, les yeux cernés, car leurs maisons sont mitoyennes. Sans rancune, Sophie a fait la bise quatre fois à la fiancée d’Alain, c’est la règle ici. « Ton parfum sent bon », lui a dit Sophie en signe de bienvenue. C’est « l’Instinct » de Guerlain lui a répondu la blonde. Sophie a souri et pris une grande leçon de séduction.

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Hélène a disparu

Hélène a disparu. Elle est venue souvent passer des week-ends chez Jules et Louise avec Elise. Elle a même construit le meuble de la cuisine. Ensemble elles allaient ramasser des paniers géants de framboises dans un champ planté par Baron. Mais même ça c’était trop fatigant alors Baron a arraché les framboises. Maintenant, pour faire les confitures, il reste Picard Surgelés. Encore heureux. Hélène et Louise étaient cousines jumelles. Assise sur son lit d’hôpital à la naissance d’Elise, Louise a annoncé à Hélène qu’elle avait revu Jules et ses deux enfants et qu’elle était tombée amoureuse des trois. C’était il y a plus de 20 ans. Jules et Louise se sont mariés un 12 août avec leur trois enfants et Hélène comme témoin. Leur dernière fille Maïti était dans son couffin. Donc on ne la voit pas sur la photo jaunie du mariage qui ne ressemble pas à un mariage. Il y avait aussi, à la table d’à côté dans un restaurant du parc Montsouris, Johnny Hallyday et Nathalie Baye très enceinte de Laura. Ce qui permet à Jules qui aime le comique de répétition de raconter que Johnny était à son mariage. C’est un peu vrai et ça fait son effet. La famille de Jules n’a pas apprécié mais alors pas du tout parce qu’elle ne savait pas que Jules avait divorcé. « J’ai raté mon mariage mais réussi mon divorce », dit-il du premier. Le second il ne sait pas encore. Gaby, la mère de Louise, avait tout deviné et Bob et Gaby étaient très contents d’abord parce qu’ils avaient renoncé à être grands-parents et ce fut une bonne surprise d’hériter de trois lardons d’un coup. Et surtout parce que Jules était un bourgeois de bonne famille qui ne dit pas « bon appétit », encore moins « je vais au coiffeur » vu qu’il n’a plus de cheveux. Il sert le vin aux femmes à table et prend le pouvoir dans les cuisines, elles adorent. Et pour Bob c’était formidable parce que le père de Jules avait fait Saint Cyr avant lui. Un grand ancien qui avait libéré la France du Sud vers le Nord dans son char avec le débarquement de Provence.

Bob était descendu du maquis

Et Bob était descendu du maquis pour l’accueillir. Alphonse, le père d’Hélène, était jeune, alors on l’avait embarqué dans le Service du Travail Obligatoire. Il s’est enfui sous le nom d’un copain mort et s’est retrouvé dans la résistance en Yougoslavie. Il a fait des choses tellement extraordinaires qu’il a été décoré par Tito de l’Aigle d’or de Serbie. Mais comme il était très modeste et le dernier fils il l’a toujours bouclé, donc personne n’a jamais vraiment su. Il regrettait juste le bon vieux temps.

Hélène est revenue pour dire à Louise comme elle était contente parce que Stone qui était marié avait décidé de reconnaître Elise. Ainsi elle ne serait plus la fille de personne et elle porterait le nom de son père. Une enfant de l’amour cette Elise. Louise et ses copines lui en avaient présenté à Hélène des types disponibles, des beaux, des pas beaux, des riches, des pas trop riches, une panoplie large de célibataires. Elle n’en a jamais voulu.

Les lumières ont quitté le village

Et puis Hélène est repartie et elle n’est jamais revenue. Elle était hôtesse de l’air, elle avait fait le tour du monde plusieurs fois. Cette fois-ci, elle prenait un petit avion pour aller chercher sa fille en vacances chez ses grands-parents à Crest dans la Drôme. Alphonse, son père, a attendu l’avion toute la nuit. L’aéroport a fermé, il était tard, on lui a dit d’aller se coucher et d’arrêter de poser des questions indiscrètes. Le lendemain sur France Info toutes les 10 minutes on répétait en boucle qu’un avion était tombé non loin de Valence et qu’il n’y avait aucun survivant. Les chaussures Jourdain y ont perdu une partie de leur staff. Hélène on l’a reconnue grâce au porte-clés de sa voiture. Il était solide et il y avait marqué Rolls Royce. Elise avait huit ans. Le pilote avait bu et confondu deux montagnes. Dans le doute, il avait foncé dans la première venue.

Elise est revenue

Elise est revenue de temps en temps, Somerville lui rappelle de vieux souvenirs. Maintenant elle est une belle jeune femme libre qui a fait le tour du monde. Elle adore ses deux frères et Marie, l’ex femme de son père, qu’elle a décidé un jour d’appeler maman. Stone est parti, la maladie l’a emporté dans les bras d’une autre femme. Il n’est jamais revenu.

Jules et Louise sont partis pour la Côte d’Azur, pour voir les palmiers parce que la Riviera c’est un mythe qui fait rêver. En slalomant entre les crottes de chiens sur les trottoirs et les crottes d’émirs et autres ultrariches qui comme tout un chacun ont des besoins bien naturels, on s’en sort. La grande bleue est à tout le monde et dans l’eau pipi et étrons de riches ou de pauvres on ne fait pas la différence. Et quand la France d’en bas a rejoint ses caravanes et celle d’en haut ses appartements avec vue sur voie ferrée et mer en même temps ou ses villas bunkérisés sur les hauteurs, la démocratie règne à nouveau en bord de mer. Ils ne sont pas restés longtemps, c’était histoire de changer d’air. Dans le Vexin on trouve tout : lavande, lauriers roses, figuiers, feux d’artifices sauf les palmiers et les bougainvilliers. C’est à se demander si ça vaut vraiment la peine de traverser toute la France. Quelle galère ! Chaque année ils repoussent la question à l’année prochaine.

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Elsa et Jean sont partis à la Réunion

En face, Elsa et Jean sont partis en vacances à la Réunion, ils croyaient que c’était l’été, ils ont trouvé la neige alors ils sont vite revenus avec des belles photos car ils viennent d’arriver dans la sente. Xavier et Zaza sont partis pour Dinard, un autre boulot et une autre maison, ils ont envoyé une carte postale. Pas question de revenir, surtout qu’ils l’ont bien vendue leur maison à ce qu’on dit. Mais le prix, c’est secret, ça ferait jazzer.

Auguste, Romain, Adonis, Ulysse, Charles sont partis en 1914 la fleur au fusil, ils avaient 20 ans, ils ne sont jamais revenu. Chaque année on dépose une gerbe au monument des morts pour la France. Mais les vétérans ont quitté le village et le cœur n’y est plus. Après, on marche jusqu’au cimetière rendre hommage aux morts de la guerre suivante, des jeunes de 19 ans venus du bout du monde libérer la France.

L’Australien Walter-Thomas Upton est revenu à Somerville 56 ans après. Sauvé par sa montre au tritium Bell & Ross, il est le seul survivant d’un bombardier Lancaster de la Royal Air Force britannique venu bombarder le dépôt allemand de V 1 de Saint-Leu-L’Esserent dans l’Oise. Les six autres périrent et sont enterrés là. Lui était radio. Fait prisonnier et interné au stalag de Barth au nord de l’Allemagne, il voulait montrer à sa femme les lieux de son 20e anniversaire. Il fut reçu avec un vin d’honneur, une médaille, les enfants de l’école et les véhicules militaires planqués dans les fermes ressortis astiqués pour l’occasion. Les armes sont restées cachées sous les lits, on a toujours besoin d’une bonne petite arme chez soi au cas où. Walter-Thomas a descendu la sente, reconnu le champ puis l’endroit précis où l’avion s’est écrasé. Dans l’herbe, il a retrouvé des morceaux du Lancaster à peine rouillés. Tous avaient la larme à l’œil. La salle des fêtes avait prévu un gueuleton à la hauteur de l’événement. Un film sur la guerre fut même tourné à Somerville du temps où le village était en Seine-et-Oise. Le panneau est resté fièrement à l’entrée du village entre deux rangées de tilleuls. Maintenant Somerville est dans le 95, c’est moins romantique. Et bientôt, lu dans le Parisien, on ne pourra même plus reconnaître les habitants du Val d’Oise à la plaque d’immatriculation de leur voiture. Quelle misère !

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La foire à tout est restée

La "foire à tout" est restée, elle a lieu chaque dernier week-end d’octobre. Les cochonneries des uns deviennent les trésors des autres et comme il fait toujours froid à cette date là, c’est une occasion de se réchauffer au vin chaud ou à la gnôle. Après on s’étonne qu’on boive tant dans le Neuf Cinq.

Monsieur le curé est parti. Pas assez de paroissiens. Alors il fait sa tournée et Somerville a droit à une messe tous les 5e dimanches du mois soit tous les trois mois. Il suffit de rater une messe et on s’en tire avec une tous les six mois. L’investissement est minime et c’est bien assez pour admirer l’église restaurée et se faire pardonner ses péchés pour les six mois à venir sans passer par confesse. D’accord le clocher avec sa girouette en forme de coq n’est pas assez haut pour que les téléphones portables fonctionnent, ça fait des vacances. Mais il donne l’heure et ça c’est déjà très généreux car les paroissiens ne voient pas pourquoi ils feraient des gâteries au denier du culte pour un service réduit.

L’égorgeur de Somerville est parti. Il n’a fait que passer très vite. En fait, l’égorgeur barbu qui a terrorisé le village n’a jamais existé. Dixit Paris Normandie, « l’ouvrier de 32 ans retrouvé à demi égorgé, sur la départementale 86, vient d’avouer qu’il avait jamais rencontré d’égorgeur. Il a simplement voulu se suicider par dépit amoureux ». Raté, faudra faire mieux la prochaine fois.

On ne n’ennuie pas dans le Neuf Cinq. On peut même, mais alors là c’est top secret, à ne faire que la nuit en douce, aller visiter une ville gallo-romaine de 700 hectares, Petromentalum peut-être bien, un sanctuaire prophylactique de la Gaule pour soigner la cécité. Motus et bouche cousu à cause du pillage. Pour les spécialistes cf. la Table de Peutinger.

Le Vexin n’est pas la Normandie, nuance. D’un côté il y a les Vikings, les ancêtres des Normands, des sauvages qui n’ont jamais réussi à traverser l’Epte, une frontière fortifiée où coula le sang durant des décennies. De l’autre, c’est la France tranquille qui fait les yeux doux à Paris. D’un tope-là viril, Rollon, le chef des Normands et Charles le Simple, l’un des premiers rois de France capétiens, un bon gars, sincère et honnête, décidèrent la partition pour mettre fin à la guerre de cent ans. Cent ans, ça commençait à bien faire ! Ici, on est chez nous dans l’entre soi des secrets de familles bien cachés derrière les murs de pierre sèche des jardinets des villages et hameaux aux noms plein de charme bucolique : Enfer, Cul froid, Wy-dit-Joli-Village…

Pascal est parti

Pascal est parti à peine arrivé avec sa femme pour déjeuner un dimanche de printemps chez Jules et Louise prétextant qu’il n’aimait pas le clafouti et que du travail l’attendait. Avec le travail il y avait une assistante, sa maîtresse. Il y en eut d’autres. Il partit au Maroc et divorça. Banal. Le chef aussi est parti avec sa secrétaire. On l’appelait ainsi parce que sa maison est la plus belle du village, après celle de Peter avec sa piscine couverte à la température de la mer des Caraïbes et les singes qu’il élève sous une véranda. Tout le monde était jaloux du chef. Alors il avait choisi de ne dire bonjour à personne. Il était directeur de la création d’une grande agence de pub. Sa femme était un top modèle suédois. On l’avait prévenue : un Français pour le garder il faut lui mitonner des bons petits plats genre boeuf mironton à la sauce normande. Elle préférait courir à travers champs pour entretenir sa ligne et aller à la crêperie glauque du village voisin lorsqu’il criait famine. Il s’est lassé, il l’a emmenée au bout du monde sur une île déserte au bord des lagons bleus pour lui dire gentiment qu’il l’a plaquait pour sa secrétaire qui a l’âge de la fille de son premier mariage. Leur fille a suivi les traces de sa mère, elle pose pour les magazines et a joué dans la dernière série de l’été sur TF1.

Maïa est arrivée du bout de la rue

Pour se consoler, il existe à Somerville un miel gay fabriqué par un apiculteur qui l’est aussi mais qui n’est plus gai du tout car son compagnon est parti. Pour l’autre monde. Tout comme Jacques, le mari de Lilou qui collectionnait les sardines millésimées et les savons bleus. Toutes les maîtresses de François, le frère de Jacques qui a racheté la maison du chef, sont parties à cause de son foutu caractère. Alors Maïa est arrivée du bout de la rue avec son pas de danseuse, son panier repas garni de bon manger et son petit baise en village. Le lendemain matin, elle rentre chez elle. Ainsi, elle ne supporte pas le mauvais caractère de François et les charentaises, même de Burberry, c’est fatal pour un couple.

Un grand fabricant de chaussures habite la commune très libre de Somerville. Sa piscine est couverte à cause des enfants. On l’appelle le parrain car il ressemble à un parrain sicilien mais c’est un notable très convenable qui joue aux boules sur le boulodrome citoyen construit par les hommes forts du village.

Les vaches aussi sont parties remplacées par des chevaux, c’est plus « tendance » de nos jours. Mais Rose, trois ans, a réintroduit Pauline une poule gagnée à la fête foraine. Maintenant elle pond des œufs parce qu’elle a rencontré l’amour. Tout un poulailler a été réinstallé pour Rose et on entend le coq et l’Angélus en même temps.

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Louise est partie quelques temps

Louise est partie quelques temps. Devenue le maillon faible, elle a été expulsée de son loft, l’entreprise riche où elle travaillait. Elle s’y ennuyait ferme mais elle avait fini par s’y habituer. « Quand on a pété dans la soie et le cachemire c’est difficile de revenir au lambswool », disait sa présidente qui n’avait pas anticipé l’arrivée du polaire. Pour solde de tout compte, son patron lui a offert une paire de chaussettes en cachemire, mais le cachemire c’est « précieux », dit–on chez Chanel, l’entreprise en question, pour ne pas dire « fragile » cela ferait désordre. Une petite promenade en Converses et elles ont rendu l’âme. Alors Louise les a portées trouées avec des charentaises de La Redoute à 10 euros les deux paires. Pour ce prix là on ne va pas s’en priver. Elles n’ont pas aimé du tout. Elles ont préféré une reconversion plus radicale en chiffon pour cirer les escarpins Chanel de Louise avec du cirage John Lobb. Ils adorent et retournent ensuite gentiment dans leur belle boite noire siglée. C’est joli en pile et depuis, Louise n’a plus d’ampoules aux pieds. Tout le monde est content. Après, Louise a écrit son histoire, comme elle a souffert dans cette entreprise qui fait rêver. Dans la sente ils l’ont entendue dans le poste interviewée par Naguy. Alors Louise est revenue et on lui a dit : « ça le fait ! Et… sinon, en vrai, il est comment Monsieur Naguy ? » Elle a raconté comme il était gentil, qu’il lui avait donné une montre pour la consoler. Elle ne marche pas, mais c’est l’intention qui compte.

La famille Rocher est partie

La famille Rocher est partie. A la place sont arrivés les Groseille et là Jules a dit qu’on n’avait pas gagné au change. Avec les Groseille c’est la Techno Parade tous les jours. Mais comme ils ont installé une parabole ils ne sortent pas souvent de leur maison. Ils font des concours de prouts en diapason avec Jean-Pascal de la Star Academy. Cela fait moins de bruit que Princesse, le chien méchant qui aboie parce qu’au prix où ils l’ont payé plus la plaque sur la porte, il doit être très méchant. On ne le sort jamais, il a déjà mordu des enfants, des moutons et même un chien gentil et un peu couillon qui en est mort. Alors les Groseille ont acheté un deuxième chien plus gentil, dixit son mode d’emploi. Plus un perroquet pour lui apprendre à parler et un chat galeux pour lui tenir compagnie.

Les lumières ont quitté le village, remplacées par des réverbères dorés très kitch qui n’éclairent plus la nuit. Avant, elles s’allumaient automatiquement quand le car de ramassage de Flins venait chercher l’équipe de nuit des 3 x 8. Maintenant, il n’y a plus d’équipe. Virées les équipes. Fini, du balais, z’avez qu’à aller voir ailleurs si j’y suis. Y a plus d’embauche. C’est clair non ?

Madame Nounou est partie. Pour la promenade quotidienne des enfants. Mais Rose a cafté : « Madame Nounou, elle fait pipi dans les buissons pendant la promenade ». Maman a rigolé, Rose aussi parce que sans zigounette c’est toute une affaire. Et Louise a pouffé parce qu’avec Jules dans les buissons où se cachent les lapins pour échapper aux chasseurs du 95 qui tirent sur tout ce qui bouge, ils ont souvent fait crac crac. Et pendant tout l’été ils ont fait pipi dehors pour le plaisir de voir Mars aux différentes heures de la nuit. Ce n’est pas tous les jours que Mars est aussi près de la Terre.

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Saxo est revenu

Saxo est revenu. Merci Internet. Il a été retrouvé battu, la mine défaite mais les éclairs au chocolat et les bons petits plats d’Elisabeth l’ont rapidement requinqué. Alors Francis, Jeanne, Rose, Liliane, le futur bébé et Saxo ont traversé la rue pour aller habiter le château, une maison rien que pour eux. Elisabeth et Peter, les parents de Jeanne, traversent souvent la rue et inversement. Francis envisage de leur construire une cabane à côté du poulailler.

Les hirondelles sont parties avant l’heure. L’année a été pourrie. Ça ira mieux l’année prochaine. Le Concorde est parti vendu en pièces détachées. Une vieille boite d’allumettes au logo Concorde traîne dans un coin chez Jules et Louise. L’oiseau passait au dessus de leur jardin, ils reconnaissaient au bruit celui qui partait pour New York vers 11 heures le dimanche matin et à son nez entre deux nuages. Ils disent qu’un pays qui a inventé le France, le Concorde, Raffarin, Johnny Hallyday et la Tour Eiffel ne peut pas être tout à fait mauvais.

Jules et Louise sont partis, comme chaque dimanche soir pour rentrer à Paris par l’A 14 en pensant tout haut que la campagne c’est bien un peu, mais pour y vivre non ! Quel ennui ! Exprès, ils passent par Gargenville en se disant que c’est mieux que Ponchara dans le 69 mais que Paris c’est quand même la plus belle ville du monde. Pour s’en convaincre, ils regardent la Tour Eiffel scintiller de leur fenêtre avec Mars à sa gauche. Un jour ils ont même vu des flammes qui sortaient du dernier étage et une fumée noire. Alors l’année prochaine pour le 14 juillet ils resteront à Paris voir le feu d’artifice.

« Les instincts, les sensations, les penchants légués par l’hérédité se réveillent, se déterminent, s’imposent avec une impérieuse assurance. » J.-K.Hysmans, A Rebours.

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