Toutpourlesfemmes.com
Accueil du site > Culture > Cinéma > Entretien Isabelle Huppert : White Material

Cinéma

Entretien Isabelle Huppert : White Material

par Thomas Martinez, mercredi 24 mars 2010

White Material de Claire Denis sort en salle le 24 mars. L’actrice principale Isabelle Huppert revient sur ce film. Entretien.
impression Envoyer l'article à un ami title=

© Why Not Productions

De quoi White Material est‐il nĂ© ?

Colo Tavernier m’avait fait dĂ©couvrir Vaincue par la brousse, le premier roman que Doris Lessing avait Ă©crit Ă  27 ans, dĂšs son retour de RhodĂ©sie. Il m’avait Ă©blouie. Il mettait en scĂšne un personnage de femme un peu surannĂ©, ancrĂ© dans une problĂ©matique elle‐mĂȘme dĂ©passĂ©e, qui m’était pourtant toujours restĂ© en tĂȘte.

Aujourd’hui, Ă©videmment, les choses ont Ă©voluĂ©. Les lignes ont bougĂ©. Les victimes et les bourreaux ne sont plus victimes ou bourreaux de la mĂȘme maniĂšre. Avec son intelligence aiguĂ«, Claire s’en est emparĂ©e. Et elle en a fait surgir ces personnages plus contemporains, qui Ă©voluent dans un univers pĂ©tri de contradictions.

C’était un peu comme si les hĂ©ros de Doris Lessing avaient grandi et avaient gagnĂ© en force, mĂȘme si dans White Material, ils restent, Ă©videmment, trĂšs fragiles.

Chez Lessing, Mary ressemblait Ă  une Madame Bovary traversĂ©e par la folie. Claire lui a fait subir une mutation complĂšte. Elle l’a entraĂźnĂ©e vers de nouveaux rivages qui rappellent davantage DisgrĂące de John Maxwell Coetzee.

Y avait‐il aussi chez vous l’envie, profonde, de travailler avec Claire Denis ?

C’est, bien sĂ»r, d’abord ce qui m’attirait. Claire Ă©tait assistante sur Retour Ă  la bien‐aimĂ©e de Jean‐François Adam (1979), avec Jacques Dutronc et Bruno Ganz, un film trĂšs beau et trĂšs Ă©trange plein de brumes malĂ©fiques. Ça ne date pas d’hier (rires), mais j’ai toujours eu beaucoup d’affection et d’admiration pour elle : elle a quelque chose de l’enfant Ă©ternel.

TĂȘtue, obsessionnelle, infatigable, elle ne lĂąche jamais rien, et essaie au prix de luttes acharnĂ©es – parfois, dĂ©sespĂ©rĂ©ment– d’imposer sa vision au cinĂ©ma. Oui, il y a vraiment quelque chose de visionnaire dans ce qu’elle fait au sens premier du terme.

© Why Not Productions

White Material n’est pas un film politiquement correct. Il montre des enfants soldats, donc des enfants‐bourreaux. Et que lorsqu’on se tient dans la violence, la haine et le chaos – puisque c’est de cela qu’il s’agit et que c’est lĂ  oĂč rĂ©side la cruautĂ© – tout le monde n’est plus moralement noir ni blanc.

Comment dĂ©cririez‐vous Maria, cette femme qui s’accroche Ă  sa terre. Est‐elle dans le dĂ©ni ?

La frontiĂšre entre la croyance et le dĂ©ni est infime. Elle y croit. Elle y croit dĂšs le dĂ©but qui est aussi, en quelque sorte, le dĂ©but de la fin. Maria cherche Ă  tout prix Ă  sauver sa rĂ©colte – le film se passe en trĂšs peu de jours. Elle n’a pas choisi de planter du cafĂ© par intĂ©rĂȘt vĂ©nal ou par hasard. Le cafĂ©, c’est la terre. La terre, c’est la sĂšve. La sĂšve, c’est l’appartenance. Et l’appartenance, c’est l’identitĂ©, autrement dit ce qui constitue l’individu. Elle ressent l’exil, qui la menace, comme une immense douleur.

Les centaines de milliers de gens dĂ©placĂ©s vivent tous une tragĂ©die qui leur est propre. Maria incarne tout ça : la folie, le dĂ©sespoir, le refus de perdre ce avec quoi elle a grandi


© Why Not Productions

Le fait que la romanciĂšre Marie NDiaye collaborait au scĂ©nario a‐t‐il participĂ© de votre attirance pour le projet ?

Évidemment. Je connais bien ses livres. C’est, pour moi, un trĂšs grand Ă©crivain. Et je retrouve dans son oeuvre des choses qui ne sont pas Ă©trangĂšres au travail de Claire, comme ce mĂ©lange d’introspection Ă  la fois trĂšs brĂ»lante et trĂšs douloureuse que le surnaturel vient bousculer.

La puissance du cinĂ©ma de Claire, Ă  l’image de la littĂ©rature de Marie NDiaye, nous emmĂšne vers un univers plus intellectuel, plus onirique. Mais, mĂȘme si cela peut paraĂźtre un peu surprenant de prime abord, il possĂšde aussi quelque chose de shakespearien.

Le film m’évoque une tragĂ©die universelle. Il est trĂšs peu temporisĂ© – il pourrait se dĂ©rouler aujourd’hui, il y a dix ans ou dans dix ans – et se dĂ©roule dans un pays d’Afrique qui n’est pas nommĂ©. Il ne se veut ni totalement rĂ©el ni imaginaire, et cela pour le meilleur. Il ne se rĂ©duit pas Ă  l’anecdote.

Cinéma

Les derniers articles > Tous les articles
Toute l'actualité de Toutpourlesfemmes.com
en temps rĂ©el et gratuitement