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Jérôme Godeau est commissaire invité de l’exposition "Frédéric Chopin. La Note bleue" qui se tient au Musée de la Vie romantique du 2 mars au 11 juillet 2010 dans le cadre de la célébration du bicentenaire de la naissance du compositeur. Voici ses propos concernant la fameuse "Note bleue" que George Sand est la première à entrevoir dans les mélodies palpitantes et rêveuses de Chopin. Extrait du catalogue de l’exposition.
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« […] Entre les sons de la musique et les tons de la peinture, l’esthétique romantique établit une gamme de correspondances. « Les arts ne se traduisent pas les uns par les autres » rappelle George Sand, mais ils se répondent. Au-delà de la diversité des formes, tous parlent « la langue de l’infini ».
Musicale ou picturale, l’harmonie naît d’une incantation, d’une force de résonance – celle de la note bleue que George est la première à entrevoir dans les mélodies palpitantes et rêveuses de Chopin.
Leurs suaves demi-teintes se marient à « l’azur de la nuit transparente » [1] et s’accordent aux voix crépusculaires de La Mare au diable, ce conte cristallin et nocturne dédié « A mon ami Frédérick Chopin ». […]
Les romantiques ont pressenti le lien de la musique et de la nuit, de cet étrange état de réverbération où les sons et les couleurs « tournent dans l’air du soir », où toutes les distinctions chavirent. L’homme du grand jour est un scribe, prosaïque et lucide. Mais l’artiste, le « rêveur inspiré » et nocturne, est investi d’un pouvoir de divination – « O crépuscule, aurore de la nuit ! ». Sous l’incessante modulation de l’ombre en lumière, sous le voile immatériel des tonalités nuancées à l’infini, les formes s’estompent, les contours se dénouent. La dualité se révèle un leurre. Qu’il fait clair dans les ténèbres !
Rien de plus incandescent que les Nocturnes composés entre 1829 et 1846. Dans le silence de la raison et la solitude de l’âme, ils invitent à une vigilance seconde. Ils ouvrent les portes d’une autre écoute… Si divers soient-ils dans leur écriture, dans leurs accents comme dans la couleur expressive de leur tessiture, ils n’en appartiennent pas moins à la même palette. Leur nuit est étincelante et sonore. Rayonnante et funèbre. Elle glisse dans la sombre transparence du rêve. Elle berce. Elle sanglote. Elle ravit. Elle « navre le coeur ». Elle parcourt toute l’octave de la griserie nocturne. Elle tremble de toutes les dissonances de l’insomnie et des fièvres de la mélancolie. Elle épouse toutes les inflexions d’un « vaste et tendre apaisement ». Elle passe du côté de l’âme et de la mort. Nocturnes, berceuses, barcarolles, marches funèbres… autant de « genres interchangeables de la musique du soir » écrit Vladimir Jankélévitch, dans sa méditation sur Chopin et la nuit.
C’est le sortilège de la Berceuse en ré bémol, d’une voix immobile et fuyante. Les deux premières mesures de la main gauche reviennent, hypnotiques, tandis que s’égrènent les arabesques de la main droite, la transparence irisée des arpèges et des trilles qui jaillissent et retombent à mesure, comme les perles d’un jet d’eau. L’oreille immédiate chavire. Plus avertie et musicienne, elle s’intrigue et se trouble, avant de céder elle aussi à tant de rigueur et d’audace novatrice. « J’ai conquis les savants et les sensibles », disait le maître avec une juste fierté.
C’est l’oscillation voluptueuse et narcotique de la Barcarolle en fa dièse majeur dont la réverbération sonore et liquide fait pressentir Debussy ; la mélodie flotte, ondule, vacille à travers les brumes d’un songe mais l’accompagnement obsédant des basses, le retour lancinant de leurs voix persuasives nous font à nouveau sombrer dans la douce catalepsie des premiers accords de la Berceuse. Et les Nocturnes dont Chopin lui-même reconnaissait le pouvoir vocal – « cela se chante bien » [2]–, ne sont-ils pas à leur tour des berceuses ? L’enroulement des triolets, le frisson des trilles, le ruissellement des arpèges agissent comme « les passes magnétiques de l’hypnotiseur » [3] . Sous le scintillement nocturne du chromatisme, leurs couleurs deviennent vapeur, brouillard, opale pour se fondre en une pulvérisation sonore, s’évanouir dans le vacillement du tempo rubato, le flottement du « temps dérobé », volé au métronome, au battement implacable de l’horloge. Tempo rubato… temps de Grâce. Instant de suspens, entre l’azur de la nuit infinie… « Et le premier soleil sur le premier matin » ■ Jérôme Godeau
« Frédéric Chopin. La Note bleue » - exposition du bicentenaire
2 mars - 11 juillet 2010
Musée de la Vie romantique, Hôtel Scheffer-Renan, 16 rue Chaptal - 75009 Paris,
tél. : 01 55 31 95 67 / fax. : 01 48 74 28 42
Ouvert tous les jours, de 10h à 18h sauf les lundis et jours fériés
Accès : Mo Saint-Georges, Pigalle, Blanche, Liège / Bus 67, 68, 74
Tarifs d’entrée- Exposition
Plein tarif : 7 €
Tarif réduit : 5 €
Tarif jeune : 3,50 €- Collections permanentes gratuites
www.vie-romantique.paris.fr
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