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Exposition Modigliani - Saint-Tropez

Au MusĂ©e de l’Annonciade, jusqu’au 18 octobre 2010

par Nicole Salez, lundi 30 août 2010

Le MusĂ©e de l’Annonciade, Ă  Saint-Tropez (83), prĂ©sente jusqu’au 18 octobre l’exposition Amedeo Modigliani. L’occasion de redĂ©couvrir ce peintre d’exception...
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Amedeo Modigliani : TĂŞte de femme, 1915, Milan, Pinacothèque de Brera, Milan

[sommaire]

Une Ĺ“uvre rare

Jusqu’au 18 octobre, l’œuvre de Modigliani est à redécouvrir au Musée de l’Annonciade de Saint-Tropez (83). Aimé du public pour sa légende, Modigliani est aujourd’hui encore un des artistes les plus recherchés et même s’il figure en bonne place dans les plus prestigieux musées du monde, son œuvre est rare et les prêts souvent impossibles, d’où la difficulté pour rendre hommage au maître de Livourne.

Toutefois, les 45 peintures et dessins présentés dans l’exposition Amedeo Modigliani montrent les différentes facettes de son œuvre. L’exposition s’appuie également sur l’ensemble rare des dessins qui montre l’un des aspects essentiels de Modigliani. Son œuvre graphique, brillant, aussi virtuose que Matisse ou Picasso, souvent relégué au second plan et pourtant si indispensable à la compréhension de son travail plastique, est ici à l’honneur.

Un art atypique

C’est après plusieurs essais dans des domaines différents que Modigliani commence seulement à trouver son propre style. Physiquement trop fragile, il doit abandonner, à son grand désespoir la sculpture pour s’essayer à d’autres styles avant d’atteindre une forme d’expressionnisme sombre et triste.

Un art atypique pour son époque, empreint de références italiennes mais aussi impressionniste, fauve, cubiste et art primitif. Les œuvres présentées permettent de saisir tous les passages, tous les emprunts pour s’ouvrir sur un style unique hors du monde et des contingences quotidiennes.

Un peintre d’exception

Cette exposition, grâce au catalogue qui l’accompagne permettra au public de découvrir non plus un artiste suiveur, beau peintre, pleins de références à l’Italie sa terre natale, ne vivant que dans l’alcool, la drogue et l’amour, mais un vrai peintre d’exception, en quête d’une intériorité des êtres pour chacune de ses œuvres et en quête de références plutôt que sous influence. Le catalogue doit permettre de constater que les préoccupations de Modigliani sont identiques à celles de tous les artistes de l’avant-garde parisienne de l’époque.

- Commissariat : Jean-Paul Monery, Conservateur en chef

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Anthologie

Cent tableaux de Modigliani

Jacques Lassaigne, introduction in « Cent tableaux de Modigliani », Galerie Charpentier, Paris, 1958.

« Il ne cesse de dessiner, fortifiant la ligne pour lui faire contenir les formes qu’il a appris ainsi Ă  dĂ©gager. Les premières toiles qu’il expose aux IndĂ©pendants s’inspirent de ces inflexions caractĂ©ristiques, mais il faut attendre quelques annĂ©es pour que cette Ă©volution aille Ă  son terme et pour que Modigliani rĂ©ussisse Ă  exprimer dans les deux dimensions du tableau cette prĂ©Ă©minence des volumes.

Il y parvient en donnant à la ligne un rôle constructif déterminant. Celle-ci n’est pas l’arabesque qui distribue ou borne la couleur comme chez Matisse, ni le signe expressif en lui-même comme chez Dufy, mais une sorte de cordon nourricier qui détermine la profondeur, répartit les masses et amène au premier plan des images de chair qui s’ouvrent comme des fleurs. Cet épanouissement de la ligne se réalise d’abord dans les Cariatides aquarellées qui constituent une des transitions les plus curieuses entre la sculpture et la peinture.

Et vers 1915 Modigliani atteint presque d’un seul coup sa plĂ©nitude et sa maturitĂ© de peintre. »

Des portraits et des nus

« Quatre annĂ©es de production intensive lui suffiront pour accomplir une oeuvre qui ne pouvait guère aller plus loin. Le fait qu’elle comporte seulement des portraits et des nus marque un choix et non une limite.

Si les poses sont presque toujours les mêmes dans leur fixité, si le décor s’efface dans une espèce de neutralité et de grisaille, c’est pour mieux hausser le sujet et l’offrir à notre contemplation. Rien ne s’interpose plus entre le spectateur et la création de l’artiste, rien, pas même le modèle, bientôt oublié et dont ne subsiste que l’idée.

N’est-ce pas Ă  travers les images multiples le mĂŞme masque mĂ©ditatif qui se rĂ©vèle Ă  nous, lĂ©gèrement penchĂ©, laissant filtrer par deux fentes uniformĂ©ment bleues, vertes ou noires, un regard d’autre monde ? N’est-ce pas le mĂŞme corps horizontalement jetĂ© en travers de la vie ?

Visage et corps, Modigliani ne se contente pas de leurs apparences ; il leur donne une chair, une structure qu’il crĂ©e et oĂą s’exprime cet idĂ©al de beautĂ© primitive et raffinĂ©e Ă  la fois qu’il s’est forgĂ© en interrogeant les maĂ®tres italiens et les mosaĂŻques de Byzance. Ses couleurs ne sont jamais imitatives ; il a recours Ă  de larges plans d’ocre, d’orange, de terre rougeâtre et brĂ»lĂ©e qui sont Ă  l’opposĂ© des fragiles et passagères palpitations de la vie. »

La grâce et la légereté

« Cette oeuvre essentiellement inspirĂ©e par l’amour et le sentiment de fraternitĂ© s’éloigne Ă  mesure qu’elle se dĂ©veloppe de toute sensualitĂ© et de toute complaisance. Le jeu des formes, de plus en plus complexe, Ă  mesure qu’il est plus dĂ©sintĂ©ressĂ©, devient d’une extraordinaire virtuositĂ©. Dans ses derniers portraits, Modigliani rĂ©siste cependant Ă  la tentation du maniĂ©risme : son oeuvre reste jusqu’à son terme sans faiblesse, ses crĂ©atures paraissant seulement s’incliner Ă  la fin vers la grâce et la lĂ©gèretĂ© des ombres (…). »

Amedeo Modigliani : Jean Alexandre, 1909/ au verso : Nu assis, 1909 - Huile sur toile 81 x 60 cm - Collection Fondation Gianadda, Martigny, Suisse

Souvenirs de Paul Alexandre

NoĂ«l Alexandre, « Souvenirs de Paul Alexandre » in, Modigliani inconnu, Fonds Mercator, Albin Michel, Paris, 1983.

« Modigliani charmait dès l’abord. Faisant confiance Ă  l’inconnu qu’on lui prĂ©sentait, il se montrait sans masque, sans paravent, sans rĂ©ticences. Il avait quelque chose de fier dans l’attitude, et une poignĂ©e de main loyale. Modigliani, c’était « une noblesse excĂ©dĂ©e » pour reprendre une expression de Baudelaire qui lui va Ă  merveille.

Tout de suite j’ai été frappé par son talent extraordinaire et j’ai voulu faire quelque chose pour lui. Je lui ai acheté des dessins et des toiles, mais j’étais son seul acheteur et je n’étais pas riche. Je l’ai introduit dans ma famille. Il avait déjà enracinée en lui, la certitude de sa propre valeur. Il savait qu’il était un initiateur, pas un épigone, mais il n’avait encore aucune commande. Je lui ai fait faire le portrait de mon père, de mon frère Jean et plusieurs portraits de moi.

Sa mère lui envoyait presque chaque mois de petites sommes d’argent, mais à part cela il ne voulait vivre que de son art. D’autres artistes pauvres, Brancusi et les autres, se faisaient de l’argent à l’occasion en faisant la plonge dans les restaurants, en allant sur les quais en débardeurs ou bien en s’astreignant à cirer des parquets ou à faire les lits dans les hôtels.

Pour Modigliani, il n’en Ă©tait pas question. C’était un aristocrate nĂ©. Il en avait l’allure, il en avait les goĂ»ts. Ce fut l’un des paradoxes de sa vie : aimant la richesse, le luxe, les beaux vĂŞtements, la largesse, il a vĂ©cu dans la pauvretĂ©, sinon dans la misère.

C’est qu’il avait pour son art une passion exclusive. Pas question d’abandonner même un instant pour des tâches sordides à ses yeux ce qui faisait sa raison d’être. Il était très indépendant.

Il aimait ĂŞtre seul avec moi ou avec l’un ou l’autre de ses amis : Czobel, de Souza Cardoso (qui travaillait dans un atelier relativement luxueux, et qui a publiĂ© un album de vingt dessins oĂą l’influence des conceptions de Modigliani est visible) ou encore Max Jacob, ce poète alchimiste qui excitera son goĂ»t pour la magie et pour l’occultisme que l’on trouve dans les signes cabalistiques de quelques uns de ses dessins.

Brancusi, l’ami

« Tout comme Max Jacob, Modigliani fut un grand amateur de correspondances mystĂ©rieuses. Si diffĂ©rent qu’il fĂ»t de Brancusi, j’ai eu l’intuition que dans leur art ils Ă©taient faits pour se comprendre. Plus tard c’est Brancusi qui lui trouvera son atelier de la rue Falguière et qui l’aidera Ă  prĂ©parer son exposition. Ils n’ont jamais travaillĂ© dans le mĂŞme atelier, par indĂ©pendance et aussi par manque de place, mais ils se voyaient souvent et partageaient volontiers le pain.

Brancusi était nettement plus âgé que Modigliani. A l’époque il n’était pas plus connu que lui et il était aussi pauvre mais il s’organisait mieux.

Il est faux de croire que l’un des deux ait pu ĂŞtre le maĂ®tre de l’autre. Ils Ă©taient très diffĂ©rents, mais l’un et l’autre avaient en commun d’être totalement dĂ©sintĂ©ressĂ© et obstinĂ©s dans leurs recherches. Et surtout l’un et l’autre croyaient profondĂ©ment que la vie et l’art ont un sens. Tout comme Drouart, Brancusi pratiquait aussi bien le modelage que la taille directe. Quand Modiglaini s’est mis Ă  la sculpture, Brancusi et Drouart lui ont donnĂ© en « professionnels » qu’ils Ă©taient, des conseils techniques pour le choix des matĂ©riaux et pour la taille comme le font les artistes entre eux. »

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Modigliani avait le goût du risque...

« Avec Modigliani nous ne parlions pas seulement de peinture, bien entendu, mais aussi de poĂ©sie, de littĂ©rature, de tout. Nous parlions du sens philosophique de la vie. Il me parlait souvent de son Italie natale qu’il incarnait en quelque sorte par toutes les fibres de sa culture et de son ĂŞtre. Il Ă©tait très attachĂ© Ă  sa mère qui lui avait appris le français et avait toujours sur lui une photographie d’elle. Il ne s’intĂ©ressait guère Ă  la politique et n’a jamais Ă©tĂ© socialiste. Il aimait d’Annunzio et il m’a donnĂ© un exemplaire des poèmes qu’il avait rapportĂ© d’Italie. Il Ă©tait vraiment cultivĂ© (…).

Lorsque je ne travaillais pas, j’allais le prendre à son atelier et nous nous promenions ensemble, allant d’exposition en exposition. Nous nous arrêtions chez Dewanbez devant un tableau de Boutet de Monvel qui représentait un repas de chasseurs élégants, où chez Bernheim , autrefois au coin des boulevards et de la rue Richepanse. Chez Bernheim nous avons vu l’exposition Cézanne où nous revenions chaque jour.

A ce propos une anecdote me revient sur sa mĂ©moire visuelle qui Ă©tait extraordinaire : une fois, Ă  mon grand Ă©tonnement, il dessina de mĂ©moire et d’un seul coup l’Adolescent au gilet rouge de CĂ©zanne. C’était au milieu de la nuit …

Chez Vollard, dans la boutique de la rue Lafitte, nous examinions silencieusement une sĂ©rie de Picasso en bleu. Nous allions aussi chez Kahnweiler , rue Vignon : j’y revois encore Modi tout absorbĂ© devant une petite aquarelle Ă©trange de Picasso reprĂ©sentant de jeunes sapins verdissant au milieu de blocs de glace transparente.

Après le dĂ®ner nous montions Ă  Montparnasse rendre visite au vieux Douanier Rousseau. Il y avait foule car on parlait de son Tigre dans la jungle exposĂ© au Salon et Modi me tirait par la manche pour que je regarde son tableau La Noce qui l’enchantait… Il admirait aussi les sculptures en bronze de Nadelman. « Modigliani s’intĂ©ressait Ă  tout et comprenait tout. Les impressionnistes, par exemple, mĂŞme si sa recherche personnelle Ă©tait toute autre. Il Ă©tait bienveillant, sans nulle trace d’envie ni de dĂ©nigrement pour les contemporains qui, eux, ne daignaient pas jeter un regard sur son oeuvre. (…) »

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Amedeo Modigliani : Femme au col blanc, 1917 - Huile sur toile 81 x 60.2 cm - MusĂ©e de Grenoble

« L’art de Modigliani est une re-crĂ©ation, mais toujours Ă  partir d’une vue directe de la nature. Rien ou presque rien dans son oeuvre qui n’ait pour point de dĂ©part une sensation visuelle intense. La ressemblance est admirable du premier coup. Dans les acadĂ©mies de dessin, il « attrape » le modèle avec une prĂ©cision et une perfection admirable. Il a pour but acharnĂ© de simplifier mais pour atteindre l’essentiel. Contrairement Ă  la plupart des artistes contemporains, il s’intĂ©resse Ă  l’être profond et ses portraits sont des caractères.

Ce n’est pas le cas de Cézanne. C’est pourquoi La Juive, mes premiers portraits, Le joueur de violoncelle, Le mendiant de Livourne ou le Portrait de Drouart ne sont pas des Cézanne, en dépit de l’apparence qui a bien souvent trompé les critiques, mais ce sont des Modigliani de premier ordre. Toute sa vie il a cherché la même chose, c’est ce que montrent ses dessins. Telle idée qu’on aurait cru datée de la fin de sa vie se trouvait déjà en germe dans les dessins exécutés dix ans plus tôt.

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Modigliani, c’est la poursuite d’une même idée

Modigliani, c’est la poursuite d’une même idée qui doit atteindre son degré d’intensité pour entrer dans la vie de l’art. Cette idée, il ne renonçait jamais à l’effort de la manifester intégralement.

« Dans ses dessins il y a une invention, une simplification et une purification de la forme. C’est pourquoi l’art nègre Ă©tait fait pour le sĂ©duire. Modigliani a reconstruit Ă  sa manière les lignes de la figure humaine en les enserrant dans les canons nĂ©groĂŻdes.

Il s’amusait de toutes les tentatives de simplification des lignes et s’y intĂ©ressait pour sa recherche personnelle. Je me souviens qu’il s’arrĂŞtait chez moi, Place Clichy, pour admirer ces images coloriĂ©es naĂŻves que vendaient des Arabes et qui reproduisaient indĂ©finiment le mĂŞme paysage : un petit pont entre deux montagnes.

C’est cette recherche de simplification dans le dessin qui l’enchantait aussi dans certains tableaux du Douanier Rousseau ou dans les figures des baraques de foire de Czobel.. »

Intensité des formes et des couleurs

« Ses grandes crĂ©ations d’avant-guerre ont Ă©tĂ© longuement mĂ©ditĂ©es et mĂ»ries. Il s’en dĂ©livrait ensuite dans un chef-d’oeuvre. L’intensitĂ© de son attention aux formes et aux couleurs Ă©tait extraordinaire. Quand une figure hantait son esprit, il dessinait fiĂ©vreusement avec une rapiditĂ© inouĂŻe, ne retouchant pas, recommençant dans une soirĂ©e dix fois le mĂŞme dessin Ă  la clartĂ© d’une bougie, jusqu’à ce qu’il ait obtenu le contour dĂ©sirĂ© dans un jet qui le satisfasse. D’oĂą la puretĂ© et la fraĂ®cheur incomparable de ses plus beaux dessins. »

« Il sculptait de la mĂŞme manière : il dessinait longtemps, puis attaquait directement le bloc. Si quelque erreur survenait, il reprenait un autre bloc et recommençait. Le travail de dĂ©grossissement le meurtrissait et l’exaspĂ©rait. Il rĂŞvait de pouvoir payer un ouvrier pour dĂ©grossir ses blocs. Il a renoncĂ© Ă  la sculpture Ă  cause de la trop grande fatigue physique de la taille directe. Dans toute sa vie, il a sculptĂ© un peu plus de vingt figures. Presque toutes en rĂ©alitĂ© sont la mĂŞme statue constamment recommencĂ©e en vue d’une forme dĂ©finitive qu’il n’a, je crois, jamais atteinte. Il n’abandonnait jamais une idĂ©e. Mais une oeuvre finie, si elle Ă©tait rĂ©ussie, le laissait bien vite indiffĂ©rent. Il passait tout de suite Ă  une autre …. »

« Beaucoup plus que dans les racontars que l’on a dĂ©bitĂ© sur lui, le vrai visage de Modigliani est dans son oeuvre. Qui sait voir ses portraits de femme, d’adolescents, d’amis et tous les autres, y trouve l’homme avec sa sensibilitĂ© exquise, sa tendresse, sa fiertĂ©, sa passion de la vĂ©ritĂ©, sa puretĂ©. Le style de Modigliani peut paraĂ®tre facile Ă  imiter, mais ce n’est qu’une apparence. Chaque portrait est le rĂ©sultat d’une profonde mĂ©ditation devant le modèle.. »

Amedeo Modigliani : Jeune fille debout- Cariatide, 1908-1911 - Crayon graphite sur papier 43 x 26 cm Galerie Brame et Lorenceau, Paris

Modigliani et le dessin

NoĂ«l Alexandre , « Modigliani et le dessin », in Modigliani inconnu, Fonds Mercator, Albin Michel, Paris, 1983.

Dans ses souvenirs, Paul Alexandre a insisté sur la passion du dessin qui habitait Modigliani. A cette passion, ce dernier a sacrifié bien-être et repos, persuadé qu’il avait une mission à accomplir. Son obstination d’artiste était à la hauteur de la conscience qu’il avait de lui-même et de la destinée à laquelle il se sentait appelé.

Conscience prĂ©coce et qui n’a jamais Ă©tĂ© remise en doute. Dès 1901 (il a dix sept ans), il Ă©crit Ă  son ami Ghiglia : « je suis riche et fĂ©cond de germes et j’ai besoin de l’oeuvre » ; il se sent crĂ©Ă© pour « cette vie intense et cette joie » (ce sont ses propres termes) ; il sait qu’une vocation si forte, Ă  laquelle il restera obstinĂ©ment fidèle, fait de lui un homme Ă  part : « Nous autres, Ă©crit-il, avons des droits diffĂ©rents des gens normaux, car nous avons des besoins diffĂ©rents qui nous mettent au-dessus de leur morale … Ton devoir rĂ©el est de sauver ton rĂŞve ».

(…) « Dans toute son oeuvre, Modigliani apparaĂ®t comme un poète, un visionnaire d’une exceptionnelle attention Ă  la personnalitĂ© d’autrui et Ă  la forme qu’il recherche. A l’unisson de sa vision Ă  la fois onirique et lucide, ses cariatides, ses tĂŞtes mais aussi ses portraits dĂ©forment et transforment le modèle. Et ce faisant, il obtient une ressemblance inattendue, miraculeuse, Ă  l’opposĂ© du superficiel, ressemblance qui peut paraĂ®tre au premier abord dĂ©concertante mais qui rĂ©vèle en rĂ©alitĂ© une aventure nouvelle, une expĂ©rience plus ou moins rĂ©ussie Ă  ses propres yeux et qui prĂ©pare la suivante : il s’agit d’aller chercher au plus profond de soi la ligne essentielle qui fait le vrai dessin. Cela n’est pas facile ; mais une fois l’effort abouti, la main peut tracer d’un trait, sans repentir, cette ligne parfaite qui donne un chef-d’oeuvre.. »

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Modigliani et la sculpture

(…) CitĂ© Falguière, Modigliani s’adonne Ă  la sculpture. Dans ses MĂ©moires, publiĂ©s en russe Ă  la fin de sa vie, la poĂ©tesse se souvient et son tĂ©moignage, d’une grande finesse psychologique, corrobore celui de Paul Alexandre :

« Tout le divin de Modigliani n’étincelait qu’à travers une sorte de tĂ©nèbre ; il ne ressemblait Ă  personne en ce monde. Je l’ai connu indigent ; on ne comprenait pas de quoi il vivait. Comme artiste, il n’avait pas l’ombre d’une reconnaissance (…) Il me semblait entourĂ© par le cercle dense de la solitude (…) Il travaillait dans la petite cour, le long de son atelier, du sol au plafond, Ă©taient couverts de portrait incroyablement allongĂ©s (…)

A cette Ă©poque, Modigliani errait en Egypte : il me menait au Louvre regarder le dĂ©partement Ă©gyptien, affirmant que tout le reste ne mĂ©ritait pas l’attention. Il dessinait ma tĂŞte dans l’apparat d’une reine et danseuse Ă©gyptienne et semblait entièrement captivĂ© par le grand art d’Egypte (…) Il disait : « les bijoux doivent ĂŞtre sauvages » Ă  propos de mes colliers africains, et il me dessinait avec eux (…).

Il disait que les constitutions féminines qui valent la peine d’être sculptées et peintes semblent toujours maladroites lorsqu’elles sont habillées (…)

Je fus stupĂ©faite parce qu’il trouvait beau un homme notoirement laid et soutenait son point de vue avec conviction : sans doute voyait-il tout autrement que nous. Il ne m’a pas dessinĂ©e d’après nature mais une fois rentrĂ© chez lui. Ces dessins, il me les a donnĂ©s ; il y en avait seize ; il m’a demandĂ© de les encadrer sous verre et de les suspendre dans ma chambre de TsarkoiĂ©-Selo. Ils ont pĂ©ri dans ma maison de TsarkoiĂ©-Selo dans la première annĂ©e de la rĂ©volution.

Modigliani, rĂ©formĂ©, reste Ă  Paris. Il a trente ans, il ne sait pas qu’il n’a plus que cinq annĂ©es Ă  vivre. Il a dĂ©jĂ  produit la totalitĂ© de son oeuvre de sculpteur, interrompue durant l’étĂ© 1913, au moment oĂą il pensait atteindre « la plĂ©nitude », l’effort de la taille directe excĂ©dant dĂ©sormais ses forces.

Dès lors, il se consacre au dessin et Ă  la peinture et « ce qu’il n’a pu construire dans le marbre, il l’exprimera sur la toile ». Sur les 337 peintures qui constituent « tout l’oeuvre peint » de Modigliani, d’après le catalogue Ă©tabli par Ambrogio Ceroni », 291 ont Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es pendant la guerre et durant l’annĂ©e qui suivit l’armistice.

Pour bien comprendre ces oeuvres accomplies, la vision des dessins exécutés tout au long des années précédentes est indispensable. Car le dessin révèle la pulsion créatrice, l’intelligence et la sensibilité de l’artiste dans l’instant même de la création. Et l’on découvre, émerveillé, que l’oeuvre de Modigliani est déjà là, réalisée ou en promesse.

Amedeo Modigliani : Antonia, 1915 Huile sur toile 82 x 46 cm MusĂ©e de l’Orangerie, Paris

Modigliani ou le mystère

J.M.G. Le ClĂ©zio , « Modigliani ou le mystère » , in catalogue d’exposition Amedeo Modigliani, MusĂ©e d’art moderne de la ville de Paris, 1981

« (…) Modigliani est, avec Gauguin et Van Gogh l’un de ces peintres qui se sont approchĂ©s le plus près de la source de l’art, qui est magique et rituelle. Sans le savoir vraiment, mais avec cette volontĂ© inflexible qui est la sienne, il peint, avec la mĂŞme obstination, durant ces quelques dix annĂ©es que dure sa vie de peintre, un visage et un corps, le mĂŞme visage et le mĂŞme corps, le mĂŞme regard, comme s’il rĂ©pĂ©tait inlassablement ces figures d’exorcisme qui hantent une fĂŞte de curation et de divination.

C’est cela qui fascine et effraie un peu, dans l’oeuvre de Modigliani, et nul ne s’y est trompé. Il est en dehors du courant de l’art, à côté pourrait-on dire. Non par orgueil, ni par mépris pour ces compromis qui font de l’art une valeur marchande. Mais parce qu’il comprend vite, par une sorte d’intuition foudroyante qui est sans doute ce que les autres hommes nomment le génie, qu’il est requis par ce seul visage et par ce seul corps, et qu’il doit les montrer, les créer sans cesse, jusqu’à les faire siens, jusqu’à l’impossible achèvement.

Il y a l’âme du chaman dans ce Juif italien sĂ©duisant et tĂ©nĂ©breux ; une ivresse, un envoĂ»tement, un regard qui ne se dĂ©tourne pas. Modigliani vit en dehors de lui-mĂŞme, rĂ©vĂ©lant, en consumant son propre corps, la seule lumière de la peinture.

Peindre, pour lui, n’est pas un acte complĂ©mentaire Ă  la vie. C’est, au contraire, l’acte de vie par excellence : sans l’art, ce possĂ©dĂ© n’est qu’un ivrogne, un malade. Il y a, pour nous, un contraste pĂ©nible entre la vie de Modigliani et sa peinture : on ne saurait imaginer peinture plus exaltante, pleine de beautĂ©, de lumière et de vie.

Et plus la vie de Modigliani devient un cauchemar, misère, souffrances et crises éthyliques, plus son oeuvre s’éclaire, s’illumine, s’allège, prend la couleur de l’eau, des nuages, des arbres que Modigliani ne voit plus.

Cette oeuvre est proche du rêve, en vérité. Le rêve d’une autre vie, le rêve d’un visage parfait, d’un corps vierge et merveilleux, d’un regard ouvert, chargé d’extase et de bonheur. Rêve peut-être du féticheur qui chante pour lui-même et s’enivre de son propre désir, en route vers l’au-delà de la vie où tout est enfin réalisé.

VoilĂ  ce qui nous invite et nous trouble Ă  la fois. Nous ne pouvons pas regarder ces visages peints par Modigliani sans ressentir ce frisson d’étrangetĂ© et au mĂŞme instant l’émotion de la proximitĂ©, comme devant un souvenir ancien que nous n’avions pas tout de suite reconnu. La peinture, les idĂ©es, la nouveautĂ©, qu’est-ce que cela ? Un visage, un seul visage-paysage, aux yeux ouverts sur l’éternitĂ©, un corps nu qui se donne sans ambigĂĽitĂ©, et l’on comprend tout Ă  coup qu’il ne peut rien y avoir d’autre au monde, aucune distraction, aucun leurre. On le sait soudain comme si, par miracle, tout le reste Ă©tant arrĂŞtĂ© dans le temporel, l’on Ă©tait entrĂ© dans le regard d’un dieu. Il y a quelque chose de surhumain dans l’aventure de Modigliani, quelquechose de simple et de parfait comme une musique. Ces visages, ces regards, ces corps ne nous apprennent rien. Ils sont lĂ , simplement lĂ , esprits qui habitent ce rĂŞve.. »

Visages bizarres et familiers

(…) Entre 1913 et 1916, particulièrement durant l’annĂ©e 1918, les visages bizarres et familiers se multiplient. Ce sont les portraits des Epoux, de Madame Pompadour, d’Henri Laurens, d’Antonia, de Louise, Rosa Porprina, Raymond (Radiguet), et tous les portraits de BĂ©atrice Hastings, et des amis du peintre : visages tordus comme pris dans la glace, par un gel, ou au contraire hilares, Ă©clatants, fourmillants. Visages de la mort, visages de la voluptĂ©, de l’ivresse, de la douleur : Celso Lagar, Soutine, MoĂŻse Kisling, Paul Guillaume, celui que Modigliani surnomme, Ă  la manière de Dante, « Novo Pilota, Stella Maris » ; Jean Cocteau, Pierrot lunaire triste et un peu mĂ©chant, Mme Hanka, la femme de son ami Zborowski, Lipchitz, Cendrars le soldat. Et Max Jacob, le poète qui a rencontrĂ© Dieu, l’homme que Modigliani admire le plus, celui qui lui est le plus proche, comme son double archangĂ©lique :

Monde ! Monde ! pour moi tu n’es que pacotille !

Le lendemain des noces je l’ai trouvée défunte,

défunte dans mes bras.

(ballades)

Modigliani, dans sa fièvre impatiente, se hâte de faire apparaître l’autre visage, celui qui lui ressemble, son ombre. L’on pense alors au mythe grec de la genèse, qui est un peu aussi le mythe de la peinture, quand Dionysos, pris au piège d’un miroir fabriqué par Hephaïstos, tombe amoureux de lui-même et décide de créer le monde à sa propre image.

Mystère de ces visages appartenant Ă  une crĂ©ation inachevĂ©e, oĂą la vie montre, Ă  son instant le plus intense et le plus pur, l’entrĂ©e dans le règne de la mort. Femmes aux yeux de plantes, aux yeux de pierre, d’eau, de nuages. Femmes oĂą habite l’univers entier, ses villes, ses terres, ses forces et ses marĂ©es. OĂą bouge le temps tout entier. Regards ouverts sur la vie, et sur l’autre monde. Il y a, dans l’aventure de Modigliani, quelque chose d’extra-terrestre : alors, par son regard, nous apercevons la vraie nature de l’homme, de la femme, une grâce qui vient de l’autre bout du temps pour troubler le monde rĂ©el, pour l’illuminer. Les visages, les corps s’ouvrent Ă  l’infini, laissant entrer une lumière nouvelle. Modigliani peint les visages, mais c’est son monde qu’il peint : ses paysages, ses règnes : le minĂ©ral, le vĂ©gĂ©tal, l’animal.

C’est un monde de silence, oĂą cessent les paroles humaines. A peine reconnaĂ®t-on les signes, car tout a Ă©tĂ© dĂ©pouillĂ©, mis Ă  nu, restituĂ© dans l’originelle condition. Visages lisses, yeux perdus dans leur propre regard, lèvres exprimant l’indicible. Regards pareils aux reflets de la lumière sur l’eau, sur la pierre, sur le mĂ©tal. Sourires insensĂ©s, qui ne s’adressent Ă  personne, qui sont la contemplation de la divinitĂ© de l’être et de la lumière, comme dans la vie de Max Jacob :

J’attends vos silences, espaces

pour devenir un astre pur (…)


- Amedeo Modigliani
- L’Annonciade MusĂ©e de Saint-Tropez Place Grammont-83990 Saint-Tropez tĂ©l : 33 (0)4 94 17 84 10 fax : 33 (0)4 94 97 87 24
- Du 3 juillet au 18 octobre 2010
- Horaires : ouvert tous les jours en juillet/AoĂ»t et sauf le mardi Ă  partir du 1er septembre de 10h Ă  12h30 et de 14h Ă  19h
- Prix d’entrĂ©e : plein tarif : 5 €, tarif rĂ©duit : 3 €


Lire Ă©galement : Modigliani : biographie


- Les intertitres sont de la rĂ©daction

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