Femmes artistes, artistes femmesDeux femmes partent a la recherche des femmes artistes par Christine Nathan, mercredi 14 mai 2008 « Nous avons voulu examiner comment la fonction d’artiste a Ă©tĂ© accaparĂ©e par les femmes au XXe siècle. » C. Gonnard et E. Lebovici sont parties d’un constat : la carrière artistique a Ă©tĂ© fermĂ©e aux femmes pendant longtemps, mais elles ont rĂ©ussi Ă surmonter cet interdit. Mais quelles ont Ă©tĂ© les conditions politiques ou sociĂ©tales qui ont permis cela ? Quelles stratĂ©gies très personnelles ont-elles dĂ©veloppĂ© pour rĂ©ussir Ă exister ? Et comment existent-elles dorĂ©navant ? Leur Ă©tude a Ă©tĂ© centrĂ©e sur Paris, capitale de l’art de la première partie du XXe siècle.
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Entre 1900 et 1940, 30 000 artistes sont recensĂ©s a Paris, dont 3000 femmes (10%). Et pourtant, la carrière artistique Ă©tait fermĂ©e aux femmes ; leurs possibilitĂ©s crĂ©atrices Ă©taient niĂ©es, leur formation artistique empĂŞchĂ©e, mal vue par la sociĂ©tĂ© bourgeoise de l’époque. « La femme de gĂ©nie n’existe pas, et quand elle existe, c’est un homme », dit Octave Uzanne, en 1905. D’ailleurs, comment une femme pourrait acquĂ©rir le statut d’artiste professionnelle alors qu’elle n’a pas les mĂŞmes droits civiques et politiques que les hommes ? Dans les ateliers, comme l’AcadĂ©mie Julian, les cours sont payĂ©s 50 francs par les hommes, et deux fois plus cher, c’est-Ă -dire 100 francs par les femmes ; le matĂ©riel de location coĂ»te deux fois plus si c’est une femme qui le demande.
Après 1944, se produisent deux Ă©vĂ©nement majeurs : le droit de vote pour les femmes (1944) et la parution du livre de Simone de Beauvoir Le deuxième sexe (1949). « La domination masculine est le fait de la sociĂ©tĂ© et n’est pas inscrite dans la nature », Ă©crit Simone de Beauvoir ; c’est une rĂ©volution !

Germaine Richier, rare femme artiste et sculpteur connue, reçoit la commande d’un christ pour l’église du plateau d’Assy. Il est installé en 1950 et fait scandale. Il est retiré de l’église. Il ne sera remis que 20 ans plus tard. Germaine Richier, comme Simone de Beauvoir, est violemment contestée. Pour l’historienne d’art Sarah Wilson, c’est en tentant de s’inscrire spécifiquement DANS l’histoire dominante, faite par les hommes, mais avec sa spécificité d’artiste femme, qu’elle crée le rejet.

Les femmes commencent cependant à exister dans l’art ; mais, comme c’est le cas pour les surréalistes d’André Breton, elles existent en tant que Muses, Beauté, Personnification de l’Art, tout, sauf pour elles-mêmes. À Paris, jusque dans les années 70, les femmes ne figurent jamais dans les expositions ou les textes fondateurs des mouvements qui se dessinent, tel le Nouveau Réalisme, la Figuration Narrative dans les années 1960-61, ou Support/Surface, vers 1970. Cependant, les termes dédaigneux de Beau ou Joli ne sont plus les termes exclusifs utilisés pour décrire les réalisations des artistes femmes.

« LibĂ©ration de la femme, annĂ©e zĂ©ro », titre en 1970 un numĂ©ro du journal Le Partisan. La pilule est en vente aux USA en 1960, la contraception est autorisĂ©e en France en 67 (dĂ©crets d’application en 1972), la loi Weill sur l’avortement le 17 janvier 1975. Le fĂ©minisme s’installe, certes pas univoque. De très nombreux courants de pensĂ©e surgissent, s’installent, disparaissent. Dans le monde de l’Art, fleurit une multitude de collectifs de plasticiennes, plus ou moins contestataires. Des textes sortent sur la question des femmes et de l’histoire de l’art. Aux USA, le mouvement est encore plus important. En 1971, Linda Nochlin et Elizabeth Baker publient Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grande artiste femme ?
Faut-il espérer s’inscrire dans le système, ou le détruire ? Intégration ou subversion ? Les artistes femmes peuvent-elles, doivent-elle influencer le cours de l’art ? L’art a-t-il un genre ? Telles sont les questions que se posent les femmes.

Les artistes femmes refusent de se laisser piéger dans une représentation du féminin construit par les hommes. Elles veulent tracer elles mêmes le féminin. Apparaissent des critiques, souvent acerbes, des clichés véhiculés par les médias, sur l’art conventionnel, sur les représentations du féminin et du masculin. L’analyse de l’infiltration de la domination masculine sur la représentation des symboles, sur les représentations du corps féminin, commence à apparaître.
Les femmes utilisent pour cela les nouveaux médias, qu’elles se sont très vite appropriés, la vidéo surtout, la photo, le cinéma, mais aussi d’autres expressions artistiques qu’elles investissent massivement, comme la performance ou l’art corporel.

« On retrouve ainsi les deux axes privilĂ©giĂ©s du fĂ©minisme politique, la rĂ©appropriation du langage et de l’image et celle du corps par les femmes et pour elles. » Contrecarrant le voyeurisme et les reprĂ©sentations idĂ©alisĂ©es par les fantasmes masculins, le corps fĂ©minin va ĂŞtre transformĂ© par les artistes femmes, travesti, dĂ©sorganisĂ©, fragmentĂ©.
Les sculptures de Louise Bourgeois reprĂ©sentent des organes sexuels isolĂ©s, sans mise Ă distance, transformĂ©s ou non, mais explicites. Dans les performances, les corps se montrent altĂ©rĂ©s, dĂ©figurĂ©s, dans des poses « vulgaires », osĂ©es, provocatrices.

Orlan rĂ©alise des expĂ©rimentations sur l’apparence, après interventions chirurgicales. Sophie Calle crĂ©e l’Action performante, le corps en action. L’historien d’art Benjamin Buchloh Ă©crit : « Seules des femmes Ă©taient en mesure de procĂ©der Ă une analyse critique des conventions et des institutions ou la culture visuelle se fonde sur des modèles identitaires sexistes, racistes, et classistes. »
Mais dans le monde de l’Art Contemporain, les femmes sont plutôt invisibles, que ce soit dans les mouvements d’artistes, dans les magazines, dans les expositions. Sonia Delaunay sera, en 1973, la première femme à être exposée de son vivant au Louvre.
Les années 80 voient s’essouffler cette dynamique contestataire, et apparaître une vague d’antiféminisme. Dans le monde de l’Art, des institutions se mettent en place. Le 10 mai 1982, est créée une direction séparée pour l’Art contemporain ; en 1982, ce sont les FRACS (Fond Régional d’Art Contemporain) ; des commissions d’aide au financement des artistes se créent. Dans les comités de direction apparaissent des artistes, des critiques, des conservateurs, des galeristes, essentiellement des hommes ; et l’art contemporain devient une logique économique.
Les Artistes femmes ne rentrent pas dans ce système ; et la présence des femmes dans ce monde reste confidentielle. Et pourtant, existent quelques très fortes personnalités, qui représentent des modèles individuels en dehors du système, comme Aurèlie Nemours, Annette Messager, Louise Bourgeois dont l’exposition en France, en 1989, les Magiciens de la terre, est remarquée.

Dans les années 1990, apparaissent les bébés 68/70, mais elles ont grandi, elles se sont formées aux Beaux Arts de Grenoble, de Paris ou d’ailleurs qui accueillent indifféremment garçons ou filles- et elles sont nombreuses-.
Elles ont, pour s’exprimer, ces pratiques artistiques encore neuves que sont la vidéo, la photo, les installations, les performances qu’elles personnalisent ; elles se réapproprient la peinture, qui n’est plus perçue comme un art masculin. Elles commencent à apparaître dans les magazines, les revues, les expos. Au palmarès 2001 de l’hebdomadaire allemand Kapital des artistes les plus côtés, il y a quatre femmes dans les dix premiers ; dans les bilans des grandes foires internationales, de 1992 à 2000, comme la Documenta, Paris, les artistes femmes représentent 25% en moyenne. Ce n’est pas encore la parité, mais les femmes, lentement, s’intègrent dans l’histoire de l’art. En 1995, a lieu au centre Pompidou à Paris la grande exposition Fémininmasculin, le sexe de l’art.

Les enjeux formels de l’art sont sous-tendus par d’autres, qui sont sexuĂ©s et sexuels. « Si vous voulez en savoir plus sur l’art, adressez-vous aux femmes », dit Bernard MarcadĂ©, dans le catalogue de Femininmasculin.
Que répondent-elles aujourd’hui ?
Qu’en est-il aujourd’hui de la présence des femmes dans l’art, de leur influence sur le monde de l’art, de la spécificité de leur travail ? De leur reconnaissance en tant qu’artiste femme et /ou femme artiste ? En un siècle, la place des femmes dans l’art a subi une révolution. Mais, l’histoire continue.