|
Le statut et la place des femmes photographes constitue l’un des fils rouges de la programmation du musĂ©e du Jeu de Paume, Ă Paris. A l’occasion de l’exposition "Lisette Model", revenons sur les femmes photographes dans les annĂ©es 1930 Ă 1950, des femmes qui, dans l’ensemble, n’en ont fait qu’Ă leur "regard". "Et si l’entre deux guerres Ă©tait, pour les femmes, un Ăąge d’or de l’image ?".
|

Le statut et la place des femmes photographes constitue lâun des fils rouges de la programmation du Jeu de Paume, dans laquelle ont Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©es ces derniĂšres annĂ©es les artistes Lee Miller et Cindy Sherman. Les archives de ces expositions peuvent ĂȘtre consultĂ©es en ligne sur le site Internet du Jeu de Paume. On retrouvera Ă©galement prochainement des expositions consacrĂ©es Ă Berenice Abbott, Diane Arbus et Claude Cahun. [1]]
« Et si lâentre deux guerres Ă©tait, pour les femmes, un Ăąge dâor de lâimage ? ». Câest par cette question quâ Elisabeth Lebovici et Catherine Gonnard introduisent leur rĂ©flexion sur les femmes photographes dans Femmes artistes, artistes femmes. Paris, de 1880 Ă nos jours, publiĂ© en 2007 [2]. En effet, des noms de femmes photographes cĂ©lĂšbres Ă©mergent durant cette pĂ©riode Ă Paris et Ă New York. Nous citerons, pour les plus connues, Claude Cahun, Lee Miller, Berenice Abbott, Germaine Krull ou encore Florence Henri et Rogi AndrĂ©, qui ont fait dĂ©couvrir la photographie Ă Lisette Model.
Pourquoi le choix de ce mĂ©dium ? « Photographier est considĂ©rĂ© comme un mĂ©tier. Un mĂ©tier dâartisan » dira Germaine Krull. Pour Lisette Model, il permet notamment de trouver des dĂ©bouchĂ©s professionnels importants dans les magazines illustrĂ©s, notamment dans la mode (cf. le travail de Lisette Model pour Harperâs Baazar). De plus, la photographie est une technique rĂ©cente et plus directement accessible, elle rend possible une autre relation Ă la tradition et aux modĂšles dans lâart. Ă cette Ă©poque, la photographie « permet Ă des acteurs culturels traditionnellement marginalisĂ©s, comme les femmes, de sâen emparer et mĂȘme de lâutiliser pour reproduire dâautres reprĂ©sentations que celle dominĂ©es par les hommes », soulignent les auteurs de cet ouvrage.
Dans Femmes photographes. Ămancipation et performance (1850-1940), Federica Muzzarelli revient sur ce lien : « Les femmes et la photographie partagent alors une position similaire, celle de lâalternative, vis-Ă -vis de deux monolithes bien en place : les femmes ont affaire au pouvoir culturel des hommes, la photographie Ă la suprĂ©matie exclusive de la peinture. [âŠ] Femmes et photographie sâallient en une poĂ©tique commune, qui tente de rĂ©cupĂ©rer deux territoires dont elles sont bannies : la corporĂ©itĂ© et lâaction » [3]. La figure tutĂ©laire dâune autre femme pourra accompagner certaines de ces photographes dans lâaffirmation de leur statut dâartiste [4] . LâarrivĂ©e dâappareils plus lĂ©gers comme le Leica ou le Rolleiflex marquera Ă©galement leur pratique de la mobilitĂ© et de la proximitĂ© dans la saisie de la vie moderne.
Une grande partie de ces femmes photographes sont Ă©galement des immigrĂ©es. La photographie leur permet de montrer une vision diffĂ©rente de la ville et de ceux qui lâhabitent. Dans ce contexte, elles vont notamment opter pour le portrait oĂč la composition des sujets rend « visible une part non nĂ©gligeable de femmes dans le monde culturel parisien, tout en faisant voir des images non conformes de leurs rĂŽles sociaux et sexuels » [5]. Elles sâĂ©cartent en cela dâune esthĂ©tique traditionnelle du portrait. Et, dans cette nouvelle attention aux visages et aux corps, elles donneront Ă voir les transformations de la sociĂ©tĂ© et les mutations de lâespace urbain, tout particuliĂšrement celui de New York (voir Germaine Krull, Berenice Abbot ou encore Lisette Model).
Certaines dâentre elles se distinguent Ă©galement par leurs autoportraits. Câest le cas de Florence Henri, dâIlse Bing et son Autoportrait au Leica (1931) ou de Lisette Model, qui ne rend pourtant pas publique ces expĂ©riences dans ce domaine. Selon Ann Thomas , les autoportraits manifesteraient chez Model « le besoin de confirmer son identitĂ© face Ă cette rĂ©alitĂ© nouvelle qui lui Ă©choit de maniĂšre si inattendue » [6]. Claude Cahun pour sa part a dĂ©veloppĂ© une dĂ©marche complexe, qui associe mise en scĂšne et travestissement, et interroge les relations entre les images, les modĂšles et les processus de construction de lâidentitĂ©. Ainsi, les pratiques de ces femmes photographes, des annĂ©es 30 aux annĂ©es 50, anticipent certaines problĂ©matiques qui seront Ă lâoeuvre dans les annĂ©es 60-70 autour de la performance et du body art, et qui constitueront notamment une des sources du travail de Cindy Sherman et sa rĂ©appropriation critique des apparences sexuelles et sociales.
- Extrait du Dossier enseignants, mode dâemploi, rĂ©alisĂ© Ă l’occasion de l’exposition "Lisette Model" au MusĂ©e du Jeu de Paume, du 9 fĂ©vrier au 6 juin 2010
[1] Voir Ă ce titre lâexposition au MoMA intitulĂ©e : Pictures by Women : A History of Modern Photography, jusquâau 7 mai 2010 Ă New York.->http://www.moma.org/visit/calendar/exhibitions/1041
[2] Editions Hazan, Paris, 2007. Voir p. 151, le chapitre intitulĂ© « Femmes photographes » et notamment son introduction qui dĂ©veloppe les raisons du choix de la photographie dans lâentre-deux-guerres.
[3] Federica Muzzarelli, Femmes photographes. Ămancipation et performance (1850-1940), Hazan, Paris, 2009.
[4] Anne-Laure Vernet, « La filiation fĂ©minine en art, comme autorisation Ă lâacte crĂ©ateur », in La crĂ©ation au fĂ©minin, sous la direction de Marianne Camus, Presses Universitaires de Dijon, 2007.
[5] Elisabeth Lebovici et Catherine Gonnard, p.154, Ă propos des portraits de Berenice Abbott.
[6] Voir Ă ce sujet le texte dâAnn Thomas, « Lisette Model et le portrait », dans le catalogue de lâexposition Lisette Model du Jeu de Paume, Paris, 2009.
Lisette Model
du 9 février au 6 juin 2010
Musée du Jeu de Paume, 1 place de la Concorde
75008 Paris
Horaires : Mardi de 12h Ă 21h,
Du mercredi au vendredi de 12h Ă 19h,
Samedi et Dimanche de 10h Ă 19h,
Fermeture le lundi
Tél. 01 47 03 12 50
AccÚs : Métro : Concorde (lignes 1, 8, 12) /
Bus : 24, 42, 72, 73, 84, 94
TARIFS : EntrĂ©e : 7 âŹ,
Tarif réduit : 5 ⏠-
Les "mardis jeunes" : entrée gratuite pour les étudiants et les moins de 26 ans le dernier mardi du mois, de 17h à 21h
Photographies - Exposition Lisette Model (1901-1983)
Autour de lâexposition Lisette Model
Photographes entre Paris et New York pendant lâEntre-deux-guerres
Lisette Model, artiste de la Photo League (1936-1951)