Festival Visa pour l’Image 2010Conversation avec Jean-François Leroy par Nicole Salez, samedi 28 août 2010 "Visa pour l’Image", Festival International du photojournalisme, se tient Ă Perpignan (66) du 28 aoĂ»t 2010 au 12 septembre 2010. Jean-François Leroy, directeur de cette manifestation rassemblant des centaines de photojournalistes venus du monde entier, nous donne le ton de cette 22ème Ă©dition. Crise de la photographie, impact des nouvelles technologies, montĂ©e des webdocumentaires, photos retouchĂ©es, propriĂ©tĂ© des oeuvres... autant de sujets qui sont abordĂ©s ici.
|

[1]
L’année dernière, c’était l’année de la crise de la photographie, l’année d’avant aussi. Et si on arrêtait de parler de crise de la photographie ?
C’est difficile d’arrêter de parler de crise de la photographie parce qu’il est vrai qu’aujourd’hui on nous parle beaucoup des nouveaux modèles de tablettes de lecture, de journaux électroniques, etc. mais ce n’est pas pour ça que les journaux produisent à nouveau de la photo. La production est en chute libre, elle est quasi inexistante, c’est vraiment effrayant.
Alors par exemple, sur un événement énorme comme Haïti, qu’est-ce qui s’est passé ?
Haïti, c’est un peu différent, parce qu’il y a plein de gens qui sont partis sans commande, pour y aller, pour voir. La production a donc été colossale.
Trop ?
Toutes les images étaient fortes les premières semaines. Il nous a même été impossible, à Visa pour l’Image, de déterminer qui, des photographes, a été le meilleur, si bien que nous avons décidé de faire une projection collective. Sur Haïti, il y a deux faits majeurs à indiquer : un, les grands journaux américains n’ont pas envoyé de photographes, à part le quotidien le New York Times, et le Washington Post. Deux, les hebdos ont mis huit jours à envoyer leurs photographes. Mais il est vrai que CNN.com a envoyé cinq photographes sous garantie !
C’est une grande première quand même, que ce soit une chaîne de télé qui ait envoyé en commande des photographes. Dans cette ampleur-là en tout cas.
Ce qui est passionnant avec le phénomène Haïti, c’est que les photographes étaient théoriquement en assignment pour le Web de la chaîne, et que très vite, au bout de 24 ou 48 heures, CNN a utilisé et diffusé des images fixes pour leurs reportages TV. Il est vrai que la photo d’un corps qu’on sort des décombres, surtout si c’est un survivant, est plus forte puisque c’est un instant figé, alors qu’en vidéo c’est fugitif. Il y a donc là , un nouveau créneau à creuser.
Je pense que sur des Ă©vĂ©nements comme ça, la tĂ©lĂ© peut ĂŞtre l’une des voies pour les photographes. Il y a plein de photographes capables de faire de la vidĂ©o, mais peu de cameramen capables de faire de la photo. C’est une rĂ©alitĂ©, et ça ne veut pas dire que tous les photographes sont de bons cameramen, mais il y en a quand mĂŞme plus dans ce sens-lĂ que dans l’autre. Je pense que l’aspect pĂ©renne d’une image fixe peut intĂ©resser les tĂ©lĂ©s. HaĂŻti en a Ă©tĂ© un exemple. On a vu un grand magazine amĂ©ricain donner une garantie internationale Ă un photographe pour garder l’exclusivitĂ© de ses images sur le Web. C’est une des premières fois que cela arrive. C’est-Ă -dire que le photographe qui vendait Ă un magazine amĂ©ricain pouvait vendre, dans la mĂŞme semaine, Ă un magazine allemand, français, italien, anglais. LĂ , on lui dit : « On garde vos photos pour une diffusion internationale pour un mois. » C’est assez nouveau.
L’année dernière, se lançait le premier prix Visa pour l’Image-France 24-RFI du webdocumentaire, est-ce que vous allez continuer le prix ?
Oui, le prix va continuer parce qu’on s’est rendu compte qu’il y avait une vraie demande et que ça a Ă©tĂ© un grand succès. (C’est l’un de mes collaborateurs, Lucas Menget, qui m’avait soufflĂ© cette idĂ©e). Ce prix a toute sa raison d’être. Maintenant, je redis ce que j’ai dit l’annĂ©e dernière : c’est vrai qu’on a vu, dans la prĂ©sĂ©lection de ce prix, beaucoup de diaporamas qui n’étaient pas vraiment du webdocumentaire. Samuel Bollendorff, l’autre jour Ă un colloque au SĂ©nat, a eu cette rĂ©flexion que j’ai trouvĂ©e gĂ©niale : « Normalement, dans un diaporama sur Internet, vous n’avez qu’un bouton. Moi, pour montrer que je respecte le spectateur, je mets deux boutons. Et comme ça, il n’a pas l’impression d’être pris pour un con. » C’est rĂ©sumĂ© de façon un peu rĂ©ductrice, mais en mĂŞme temps ça veut dire qu’il donne l’impression au spectateur d’aller un peu lĂ oĂą il veut. Et en mĂŞme temps, c’est Samuel qui l’emmène.
Justement, Bollendorff, mais aussi les autres, vendent aujourd’hui principalement à des sites Internet appartenant à des chaînes de télé. Le principal acheteur de webdocumentaires en France pour le moment reste la télévision. Est-ce qu’il n’y a pas une sorte de paradoxe à ce que ce soit les chaînes de télé ? France 5 vient d’en commander une quarantaine, Canal + en finance plusieurs en ce moment, France 24 aussi dans une moindre mesure.
Le problème du financement n’est pas réglé. La postproduction d’un webdocumentaire reste très chère. Donc pour le moment on a la chance que CNC soutienne pas mal les projets, mais combien de temps ça va durer ? Par ailleurs, Samuel Bollendorff vient de recevoir une lettre de la Commission de la Carte de Presse. Il fait du webdocumentaire, et n’est donc plus considéré comme un journaliste… Il va quand même falloir que les pouvoirs publics remettent en cause les conditions d’attribution de cette carte en France !
Mais quand même, est-ce que vous pensez qu’il y a une économie viable pour ce genre de choses ? Sachant qu’aujourd’hui tous les photographes sont en train de s’intéresser au webdocumentaire parce qu’ils n’ont pas de commandes de la presse. Est-ce qu’il est imaginable que, d’ici deux ou trois ans, des photographes vivent de ça ?
J’espère. De toute façon c’est vrai qu’il y a une demande et que c’est sur le Web que l’économie va se diriger. Aujourd’hui, le monde entier parle de l’arrivĂ©e de la tablette d’Apple, en disant que c’est l’avenir de la presse, que le magazine papier va disparaĂ®tre Ă moyen terme ; je ne pense pas que ce soit dans les deux ans qui viennent. Aujourd’hui les journaux – parce qu’il faut parler de la rĂ©alitĂ© Ă©conomique – font une offre aux agences photo en disant : « On vous paie tant, c’est pour le papier, pour l’iPhone, pour le Smartphone, pour le BlackBerry, pour l’iPad, pour le Web et pour tout ça. » Donc on augmente les prix de 5 %, mais on multiplie les utilisations par quatre ou cinq. Il y a quand mĂŞme un vrai problème.
Oui, mais qui est aussi en train de sauver les photographes.
On verra. On est obligé d’en parler : National Geographic continue à produire de longues histoires avec ses photographes. Mais aujourd’hui, on m’envoie énormément de sujets de 18, 20, 22 photos. C’est-à -dire que c’est très bien pour faire un six pages, un huit pages, mais à Perpignan, on ne peut en faire ni une exposition ni une projection.
L’un des problèmes que soulèvent Internet et la téléphonie, c’est aussi la propriété des photos. On a vu dans les 24 premières heures du séisme en Haïti, une histoire assez abracadabrante de reprise d’une photo via Twitter d’un photographe qui avait mal protégé sa photo au départ, et qui a circulé sous différents noms et différentes agences dans différents titres. Est-ce qu’aujourd’hui ça ne pose pas la question aussi pour que les photographes apprennent à maîtriser ces nouveaux outils ? C’est-à -dire qu’ils soient conscients que leurs photos circulent via les téléphones portables.
À partir du moment où tu mets une photo sur Twitter ou sur Facebook, tu la donnes en pâture au monde entier. C’est ce qui s’est passé sur Haïti. Le photographe en question a mis sa photo sur Twitter ; cette photo a été aspirée par les utilisateurs, qui se la sont appropriée. Elle appartenait à tout le monde. C’est vrai que ça pose un problème de droits d’auteur, évidemment. Et c’est un problème qui va s’accentuer. Ce matin encore, j’ai reçu, d’une grande agence américaine, une photo d’Haïti. Cette agence me demande de la retirer des projections ou des expositions parce qu’ils ont un problème de copyright non résolu. Donc un procès, etc. C’est vrai que tous ces outils sont très intéressants, on s’en est aperçu l’année dernière : s’il n’y avait pas eu Twitter sur les événements en Iran, on n’aurait pas eu d’information du tout.
Maintenant – désolé, je fais peut-être un peu réactionnaire en disant ça – se pose quand même la question de la crédibilité des sources. Moi, quand je vois une photo signée AFP, AP, Reuters ou Getty, je ne me pose jamais la question, a priori, de savoir si cette photo est volée ou pas. Alors qu’il y a des sites où on ne voit pas de crédit, on ne sait pas d’où vient cette image. Dans un prix de photojournalisme, quand on donne un prix à une photo prise sur Twitter, je trouve que c’est un mauvais exemple, un mauvais signal à faire passer, parce que ça veut dire qu’on met la photo d’amateur, nécessaire parfois, au rang de la photo d’un professionnel. Donc on dévalorise l’information. Je le dis depuis des années, je voudrais qu’on réussisse à faire ce qu’Apple a réussi à faire dans le monde de la musique. Il y a dix ans, tout le monde piratait de la musique. Aujourd’hui, plus personne ne pirate de la musique parce que c’est beaucoup plus facile et ça prend beaucoup moins de temps d’aller sur iTunes, de chercher son morceau et de le payer 99 centimes d’euro. Pourquoi ça n’existerait pas en photo ?
Est-ce que vous n’inviteriez pas à Perpignan tous ces gens et ces entreprises que l’on a considérés peut-être à tort comme des ennemis, mais qui sont pour certains peut-être des outils et peut-être une partie de l’avenir de la photographie ? Est-ce que vous invitez CNN, Yahoo, Google, Twitter, Facebook à Perpignan ?
Je rêverais qu’ils viennent. J’en rêverais, forcément.
Est-ce qu’il ne faut pas parler avec eux ?
Il faut qu’on parle avec eux, mais le problème de ces boîtes gigantesques, je le dis très honnêtement, c’est que je ne sais pas à qui m’adresser pour avoir le bon interlocuteur, celui qui peut décider. Prenons l’exemple de Google en France : la législation française fait que Google perd à peu près tous ses procès d’utilisation de photo.Ce qui n’est pas le cas aux États-Unis, ni en Angleterre, ni en Italie. En conséquence, mes interlocuteurs de Google France ne vont pas du tout avoir le même discours que les interlocuteurs de Google de la maison mère. Mais pour répondre honnêtement à votre question, oui, j’adorerais que Google, Yahoo, Twitter, Facebook viennent à Perpignan. Même si, aujourd’hui, leur modèle économique n’est pas très simple, je pense que l’avenir de la photo passe par eux.
Puisqu’on parle d’avenir de la photo et de technologie, Adobe sort dans les semaines qui viennent la nouvelle version de Photoshop, qui est d’après ce qu’on sait une version visiblement révolutionnaire. Qu’est-ce que vous envisagez à Perpignan pour parler de cette question, qui n’est pas forcément un problème, mais qui est une question importante de l’utilisation de Photoshop ? Et qu’est-ce que vous en avez retiré de l’édition 2009 ?
C’est vrai qu’on voit, et le problème s’intensifie, de plus en plus de photos qui sont tellement retouchées et manipulées sur Photoshop qu’on ne sait plus où est la vérité. Sur Haïti, j’ai reçu une photo faite par un photographe de AP où l’on voit cinq photographes en train de prendre une photo. On identifie clairement un soldat, on voit la situation : un ciel gris, des gravats gris et un policier avec un pantalon bleu marine. Sur les cinq photographes qui sont en train de prendre une photo derrière ce soldat, il y a trois photographes que j’identifie, deux dont j’ai vu les photos : leurs gravats sont d’un blanc éclatant, l’uniforme du policier devient bleu roi et le ciel est violet avec des nuages roses. On peut me dire que c’est une question d’interprétation, mais est-ce que ce n’est pas une réécriture ? On a vu, l’année dernière, des images sur le Congo, où des Noirs devenaient gris, le sang devenait écarlate. C’est un problème sur lequel je n’ai pas tranché, car regarder les fichiers RAW, ça ne sert à rien.
Mais vous avez envisagé à un moment d’exiger tous les fichiers RAW, en tout cas pour les expositions.
Oui, j’ai envisagé de demander tous les fichiers RAW, mais ce n’est pas simple. D’accord, le fichier RAW est inutilisable tel quel. Mais après, vous avez de telles manipulations que quand vous arrivez dans un labo, le labo ne peut plus faire de tirage de ces fichiers, parce que ce que vous demandez, il n’y a aucun papier au monde qui peut l’encaisser. C’est peut-être faisable sur un écran d’ordinateur, mais ce n’est plus imprimable. Il y a donc un vrai problème. La latitude de pose du papier fait que vous ne pouvez pas tirer des ciels fluo. Ça n’existe pas. Cette année, ça devient un problème majeur.
Et comment les photographes réagissent au fait que vous demandiez les fichiers bruts ?
Ils réagissent mal. Parce qu’ils me disent que c’est leur interprétation et leur vision des choses. C’est vrai qu’il y a quinze ou vingt ans, un photographe qui mettait un film noir et blanc dans son appareil faisait le choix du noir et blanc. Après, la manière dont il tirait son noir et blanc, sur un grade dur ou sur un grade doux, du très contrasté ou du moins contrasté, c’était déjà une interprétation. On se souvient du portrait du docteur Schweitzer à Lambaréné : Smith disait toujours qu’il avait travaillé plus de quinze jours pour avoir les noirs qu’il voulait. Maintenant, sur un écran avec Lightroom ou Photoshop, on fait ça en trois minutes…
Mais en quoi Photoshop est-il un problème si finalement les photographes ont toujours manipulé la réalité de leur négatif ?
Le problème de Photoshop dans sa nouvelle version aujourd’hui, c’est qu’il vous permet de redresser quelque chose qui est tordu en deux clics. Il vous permet d’enlever un lampadaire, un fil Ă©lectrique qui vous gĂŞne sans que ce soit visible. Ça a toujours Ă©tĂ© un grand dĂ©bat : c’est quoi une photo manipulĂ©e ? Au dĂ©but, on disait : « C’est ajouter ou retirer une kalachnikov sur une image. » LĂ c’était simple, et il y a eu des exemples cĂ©lèbres. Maintenant, si ça devient si facile de redresser un bras, beaucoup de gens vont ĂŞtre tentĂ©s de faire une photo parfaite. Ce que je veux dire par lĂ , et lĂ oĂą le danger me semble terrible, c’est que dans des grandes agences comme AP, AFP, Getty, Reuters, ils ont des limites bien dĂ©finies, des cadres Ă ne pas dĂ©passer, des modifications Ă ne pas dĂ©passer : quand tu ne dĂ©passes plus ces limites, tes photos font ternes
[1] Propos reccueillis par Lucas Menget - mai 2010
Festival "Visa pour l’Image"
du 28 août 2010 au 12 septembre 2010
Perpignan
Le Festival International du Photojournalisme est organisĂ© Ă l’initiative de l’association « Visa pour l’Image - Perpignan », regroupant la Ville de Perpignan, le Conseil RĂ©gional du Languedoc-Roussillon, la Chambre de Commerce et d’Industrie de Perpignan et des PyrĂ©nĂ©es-Orientales, la Chambre de MĂ©tiers et de l’Artisanat et l’Union Pour les Entreprises 66. Sous le haut patronage et avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication, ainsi que de la D.R.A.C. Languedoc-Roussillon et du Consulat GĂ©nĂ©ral des États-Unis d’AmĂ©rique Ă Marseille.
Association Visa pour l’Image - Perpignan - Hôtel Pams, 18, rue Émile Zola 66000 Perpignan - Tél : 04 68 62 38 00 - Fax : 04 68 62 38 01 - email : contact@visapourlimage.com - www.visapourlimage.com
Site de l’office du tourisme de Perpignan (66) : http://www.perpignantourisme.com