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Avec Canal Académie

Florence Delay : Don Juan, le mythe

par Elsa Menanteau, vendredi 25 mars 2011

Don Juan. Florence Delay, de l’AcadĂ©mie française remonte Ă  la source du mythe littĂ©raire. InterviewĂ©e par Canal AcadĂ©mie, avec Christian Schiaretti qui a mis en scène "Le burlador de SĂ©ville", Ă  l’affiche au théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 6 avril 2011.
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Florence Delay, de l’Académie française commente, avec le metteur en scène Christian Schiaretti l’oeuvre de Tirso de Molina en son époque, le Siècle d’Or.

Florence Delay
Florence Delay

Florence Delay de l’AcadĂ©mie Française remonte Ă  la source du mythe en Ă©voquant « Le burlador de SĂ©ville » pièce Ă©crite par un moine espagnol du XVIIème siècle : Tirso de Molina qui met en scène Don Juan pour la première fois.

A ses cĂ´tĂ©s, le metteur en scène Christian Schiaretti, grâce auquel « Le Burlador de SĂ©ville » est Ă  l’affiche au théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 6 avril 2011. Tous deux campent le dĂ©cor qui a inspirĂ© le moine Tirso en soulignant l’abondance de la littĂ©rature théâtrale durant le Siècle d’Or, et la ferveur du public espagnol de l’époque.

Conquistador et mystique, le Siècle d’Or met en scène le mythe de Don Juan, avec « El Burlador de Sevilla » de Tirso de Molina publiĂ© vers 1625. Pourquoi l’attrait pour la « burla », le mensonge, la « mala vida » et la fascination des voix – et des voies- de Dieu sont-ils si emblĂ©matiques de la sociĂ©tĂ© espagnole du dĂ©but du XVIIe siècle ?

Florence Delay, romancière et essayiste, aime le théâtre et l’Espagne. Elle a publié Mon Espagne, Or et Ciel (Hermann Editeurs, 2008) et a traduit La Célestine de Fernando de Rojas, mise en scène par Antoine Vitez en 1989, puis, dans une autre version, par Christian Schiaretti, au T.N.P de Villeurbanne et aux Amandiers à Nanterre en 2011.

« Le Siècle d’Or correspond », dit-elle, « Ă  un siècle et demi, de 1500 Ă  1650 environ. C’est le moment de la grandeur de l’Espagne ». Un siècle en or Ă  double titre : richesses matĂ©rielles et spirituelles. Christophe Colomb vient de dĂ©couvrir l’AmĂ©rique, les galions arrivent chargĂ©s d’or. Donc, d’abord un or matĂ©riel. Mais l’Espagne, brutalement enrichie, est incapable de gĂ©rer cette fortune qu’elle confiera Ă  des banquiers et elle perdra tout.

C’est aussi l’or d’un moment artistique extraordinaire tant en peinture, qu’en littérature et surtout au théâtre. On parle du Siècle d’Or pour cette littérature abondante - infiniment plus abondante que notre littérature sous le Grand Siècle. La ferveur théâtrale du peuple espagnol était immense. Ce théâtre populaire illustrait l’exaltation de la foi, du roi et de la loi, caractéristique de la société du Siècle d’Or.

Au théâtre, des actes sacramentels

Pendant toutes ces annĂ©es, il y a beaucoup de fĂŞtes religieuses chĂ´mĂ©es, mais comme le peuple ne peut se passer de théâtre on invente un genre qui s’appelle « acte sacramentel ». Sous prĂ©texte de chanter l’eucharistie, tous les dramaturges (Tirso, Calderon, Lope de Vega, etc…) Ă©crivent des actes sacramentels oĂą le public va retrouver ses personnages chĂ©ris et allĂ©goriques (par exemple : le galant, le coureur de jupons « dotĂ© des ailes du dĂ©sir immĂ©diat », est toujours identifiĂ© au pĂ©chĂ©). C’est un théâtre inclassable.

Don Juan ? un conquistador !

La Reconquista est achevĂ©e. S’il y avait encore la guerre contre les Maures, peut-ĂŞtre que Don Juan aurait Ă©tĂ© le Cid. Pour la gĂ©nĂ©ration du Siècle d’Or finissant il n’y a plus de territoires de prouesses. Il ne reste plus que les femmes Ă  conquĂ©rir : Don Juan est un conquistador. Il demeure très mystĂ©rieux que ce soit un moine qui ait posĂ© la première pierre du mythe de Don Juan. Tirso de Molina (1583-1648), frère de la Merci, publie 100 ou 200 pièces de théâtre, des actes sacramentels d’une abondance extraordinaire jusqu’au moment oĂą le directeur de l’Ordre lui demande d’arrĂŞter d’écrire et il se soumet.

C’était un très grand écrivain de théâtre. Il ne prêchait pas, il donnait simplement à voir.

Le Burlador de Tirso gaspille le temps sans penser Ă  la mort « Oh l’échĂ©ance est si lointaine ! ». Il est impie et non athĂ©e. C’est le seul Don Juan qui au moment de mourir crie « confession ». CĂ©lestine, l’entremetteuse chargĂ©e d’opprobre, avant de mourir, crie aussi « confession ». Tout le Siècle d’Or est lĂ  !

Dans le Burlador, tout est lâchetĂ© !

Tout est invraisemblable dans cette histoire, sauf le secret de la pièce. Ce qui nous entraĂ®ne n’est pas français, c’est le gĂ©nie espagnol. El Burlador de Sevilla met en accusation toute la sociĂ©tĂ©. Les femmes ne valent pas mieux que ceux qui les prennent la nuit. La lâchetĂ© règne partout : celle d’un père et d’un mari, dans le monde paysan, qui veulent donner la fille Ă  un noble, favori du Roi. Les filles ne sont pas mieux : ThisbĂ© se prend pour Marylin Monroe et Aminta, le jour de ses noces, en un clin d’œil, se tourne vers Don Juan !

Le Commandeur et le moqueur

L’assassinat revient aux origines, Ă  SĂ©ville. Tirso s’est inspirĂ© d’une fable qui courait dans la ville, au sujet du mausolĂ©e d’un Commandeur : un certain Don Juan Tenorio, qui multipliait les aventures et les transgressions, aurait Ă©tĂ© assassinĂ© et les moines auraient portĂ© le corps devant la tombe du Commandeur pour faire croire Ă  la vengeance divine.

Le mythe va engloutir le fait divers. L’apparition du mort et le dîner macabre ne sont pas étonnants dans l’Europe médiévale. Les mystères, les pastorales, les fabliaux aiment évoquer le merveilleux, l’irrationnel et la moquerie. Ils sont à l’origine des formes théâtrales des siècles suivants.

Et Shakespeare n’est pas loin ! Dans les plats qui sont offerts Ă  Don Juan par le Commandeur dans cette terrible Ă©glise, dans les descriptions, on est dans les sorcières de Macbeth. On retrouve cette atmosphère grandguignolesque qui fait peur. Ce qui est formidable dans le Burlador est qu’il n’y a pas de psychologie ; ce n’est pas français du tout, il y a des actions, des pulsions, de l’instinct, de l’intelligence mais pas de psychologie. Le Burlador, « celui qui abuse », prend comme un compliment qu’on le traite de «  plus grand moqueur d’Espagne ». La moquerie c’est abuser quelqu’un et en mĂŞme temps lui Ă´ter ses illusions. Ce jeu nous mène vers la fin du Siècle d’Or, la dĂ©sillusion et le grand mouvement du desengano.

OĂą est l’exemplum ? Peut-ĂŞtre dans la force de la famille, dans la façon dont l’oncle sauve son neveu ou celle dont le père est ulcĂ©rĂ© par les exactions de son fils. Peut-ĂŞtre aussi dans le très long discours sur le trafic du port de Lisbonne. L’activitĂ© opposĂ©e Ă  l’oisivetĂ©.

Christian Schiaretti et le Théâtre National Populaire de Villeurbanne

Christian Schiaretti
Christian Schiaretti

Christian Schiaretti, Ă  la direction du Théâtre National Populaire de Villeurbanne depuis 2002, a mis en scène le Siècle d’Or cet hiver : Don Quichotte de Miguel de Cervantès (du 21 au 30 dĂ©cembre 2010), La CĂ©lestine de Fernando de Rojas et Don Juan de Tirso de Molina (du 10 mars au 6 avril 2011 au Théâtre Nanterre-Amandiers). Il Ă©voque Don Juan, quintessence d’une gĂ©nĂ©ration dĂ©senchantĂ©e et de ses hĂ©ros sans projet.

« Je suis rentrĂ© dans Don Juan par cette question du dĂ©sĹ“uvrement, chez Musset. Une scène d’une de ses Ĺ“uvres inachevĂ©es, La MatinĂ©e de Don Juan, m’a sĂ©duit. La coĂŻncidence très forte entre Musset, sa vie, sa dĂ©pense et le mythe donjuanesque est frappante. Molière ne m’a pas servi de clĂ© ou de projecteur, c’est plutĂ´t Musset au travers de cette question des gĂ©nĂ©rations vaines, de Louis XV ou de la Restauration. PrivĂ©e de destin, la jeunesse dorĂ©e s’abĂ®me dans le libertinage. Ce n’est pas seulement la femme comme un Ă©quivalent de conquĂŞte –Reconquista ou Grandes dĂ©couvertes du Nouveau-Monde- qu’il y a en arrière plan. Il s’agit aussi de la manifestation dĂ©sabusĂ©e, rĂ©voltĂ©e, de son propre dĂ©sĹ“uvrement. La femme chez Don Juan lui permet de dĂ©stabiliser, indirectement, tout un Ă©difice patriarcal qu’il rend responsable de son mal-ĂŞtre ».

Deux choses sont fondamentales chez Tirso de Molina qu’on ne trouve pas chez Molière :

- D’une part, la profanation se fait dans une Ă©glise. Donc, tirer la barbe du Commandeur Ă©tait moins important que fracturer l’accès Ă  la crypte, un lieu sacrĂ©.

- D’autre part, c’est Ă©crit en lettres gothiques. La rĂ©fĂ©rence au goth est antĂ©rieure Ă  l’arrivĂ©e en 711 des Arabes sur la pĂ©ninsule, un moment d’équilibre parfait oĂą l’Espagne n’est pas encore cette terre de la convivencia. Don Juan est renvoyĂ©, encore une fois, Ă  une histoire mythique dont, lui, n’a pas la jouissance.

En espagnol, Tirso fait rimer sagrada avec occulta. Ce n’est pas innocent ! C’est la raison pour laquelle je fais prier Don Juan dans la crypte. Don Juan est impie et non athĂ©e, on l’a dit. A aucun moment, il ne remet en cause la dimension, la confession catholique, au contraire il s’inscrit Ă  l’intĂ©rieur ; pour lui, c’est un rapport au temps. Un temps pendant lequel il peut installer sa jouissance et peut-ĂŞtre trouver une Ă©ternitĂ© dans une temporalitĂ© revendiquĂ©e avec une femme, mais installĂ© dans un contrat avec Dieu oĂą le temps est installĂ© avant la confession.

Tout est tenu dans un rapport au temps : « J’ai le temps ». Le TNP Ă©tait en dialogue avec la ComĂ©die Française, c’est dire que d’un cĂ´tĂ©, on a une troupe rĂ©publicaine, avec une affirmation d’un contrat rĂ©publicain très fort, colorĂ©e par un humanisme chrĂ©tien et de gauche, et de l’autre cĂ´tĂ©, la ComĂ©die Française, une sociĂ©tĂ© d’acteurs, d’essence aristocratique.

« Je garde cette volontĂ© de travailler en troupe, une affirmation d’essence pĂ©dagogique, de travailler avec un public un peu comme la Comedia du Siècle d’Or avec une nĂ©cessitĂ© d’élĂ©vation intellectuelle et de satisfaire les âmes raffinĂ©es, et en mĂŞme temps une nĂ©cessitĂ© de crĂ©er une attirance et une comprĂ©hension par la gĂ©nĂ©rositĂ© des formes vis-Ă -vis d’un public qui a une âme moins Ă©duquĂ©e. On trouve tout cela dans le Siècle d’Or. Le principe du plateau bi-frontal, sans dĂ©cor, sans bande son avec la chair et les costumes, les acteurs, le tissu et le texte. Tout naĂ®t de cette prestidigitation lĂ , et c’est captivant ».

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