Toutpourlesfemmes.com
Accueil du site > Culture > Expositions > Dubuffet et l’Art brut, un récit de Jacques Pimpaneau

Expositions

Dubuffet et l’Art brut, un rĂ©cit de Jacques Pimpaneau

par Christine Nathan, mercredi 1er juin 2011

L’Art brut trouve ses premières racines dans l’art et la folie, thème central du premier festival d’histoire de l’art. Jacques Pimpaneau qui fut secrĂ©taire de Jean Dubuffet, père de l’Art brut raconte pour toutpourlesfemmes cette pĂ©riode de vie aux cĂ´tĂ©s du peintre. Dubuffet, un artiste talentueux, un homme assez tyrannique.
impression Envoyer l'article ŕ un ami title=

[Sommaire]

Jacques Pimpaneau, vous ĂŞtes un passionnĂ© de la Chine et des Chinois, de la mythologie, du théâtre, et de bien d’autres aspects de ce pays. Mais en mĂŞme temps aussi, ce qui est plus rare, de l’Inde, du Japon, en fait de l’Asie. Vous avez d’ailleurs publiĂ© lĂ -dessus quelques livres, articles, traductions, films… Vous avez Ă©galement Ă©tĂ© le secrĂ©taire de Jean Dubuffet, dans cette pĂ©riode oĂą se constituait l’aventure de l’Art brut, les annĂ©es 60. Comment ĂŞtes vous arrivĂ© lĂ  ?

Jacques Pimpaneau Je suis devenu secrĂ©taire de Dubuffet en revenant de Chine, prĂ©sentĂ© par R.Queneau, que j’avais connu lorsque je travaillaais Ă  l’EncyclopĂ©die de la PleĂŻade tout en Ă©tudiant le chinois aux Langues Orientales. C’était en1961 et je ne connaissais absolument rien Ă  l’Art brut.

Dubuffet : Dhôtel nuancé d'abricot1947
Dubuffet : DhĂ´tel nuancĂ© d’abricot1947
Centre Pompidou

Vous ne connaissiez rien Ă  l’Art brut, dites vous. En quoi consistait votre travail de secrĂ©taire ?

Mon travail consistait uniquement Ă  faire le catalogue de son Ĺ“uvre ; il m’avait dit : « tel que je vous connais, vous auriez prĂ©fĂ©rĂ© vous occuper de l’art brut, mais j’ai dĂ©jĂ  quelqu’un. »

Travaillant avec lui, et proche, vous avez dĂ» bien connaĂ®tre le personnage de Dubuffet. Comment le dĂ©cririez vous ?

C’était un personnage difficile ! Il avait un secrĂ©tariat Ă  cĂ´tĂ© de l’ElysĂ©e, avec une secrĂ©taire et moi, chargĂ© du catalogue de toutes ses Ĺ“uvres.

Il griffonnait au restaurant Ă  une table, sur un petit bout de papier . Et dès le lendemain il fallait envoyer un photographe, que ce soit inscrit, rĂ©pertoriĂ© ; il fallait tout cataloguer, que tout soit classĂ© !

Il téléphonait à 9 heures01 le matin, pour être sûr qu’on était là, et il rappelait le soir a 6 heures moins cinq pour vérifier qu’on n’était pas partis.

A six heure moins cinq il me disait souvent : « Pimpaneau, si ca vous ne dĂ©range pas, est ce que vous pouvez passer chez moi ? ». Donc j’allais rue de Vaugirard, c’était pour parler de tout et de rien, ce n’était pas pour travailler. Il Ă©tait très provocateur !

Un jour, il me dit : « Pimpaneau vous savez, les gens n’ont jamais Ă©tĂ© aussi heureux en France que pendant l’occupation ! c’était beaucoup plus simple, les gens allaient a bicyclette, c’était absolument parfait ! »

« Ah oui, je suis tout a fait d’accord avec vous, en particulier pour les juifs, c’était une pĂ©riode dorĂ©e ! » Il me regarde : « Bon c’est vous qui avez marquĂ© le point ! »

C’était purement de la provocation, pour voir comment les gens rĂ©agissaient ! il s’attendait Ă  ce que l’on hurle d’indignation, et lĂ , il se foutait de vous !

Il Ă©tait très ami de CĂ©line, il lui donnait discrètement de l’argent. Il savait que CĂ©line vivait dans la misère ! Dubuffet avait une grande admiration pour lui parce que CĂ©line Ă©tait un grand inventeur en littĂ©rature, et qu’il avait voulu s’abstraire de la littĂ©rature comme lui le faisait de l’Art !

Dubuffet était exclusif. Préférer l’œuvre de quelqu’un d’autre à son œuvre lui était fort désagréable.

Dubuffet : travaux de lithographie
Dubuffet : travaux de lithographie

++++

Le généreux

En mĂŞme temps, il Ă©tait très gĂ©nĂ©reux. Il me disait : «  Pimpaneau, venez voir ma collection d’art brut a Vence ; je vous invite » et on partait Ă  Vence, comme ca, au milieu de la semaine !

Il m’a offert comme cela un manuscrit, que j’ai donné au musée d’art moderne.

MalgrĂ© tous ses dĂ©fauts, j’avais beaucoup de respect pour son intelligence, pour son mĂ©pris des idĂ©es reçues. Quand j’allais chez lui, on bavardait !

Il Ă©tait passionnĂ© par sa collection d’Art brut, et disait : «  ne m’intĂ©resse que ce qui a Ă  voir avec ma cuisine .

Les penseurs, les philosophes, l’aidaient par contre « Ă  faire ses plats ».

A faire ses plats…avec ses lectures, il Ă©tait dans une recherche du « faire » ? Comment voyait-il sa peinture, comment parlait-il de ses Ă©crits ?cela le passionnait aussi, d’en parler ?

L’idĂ©e de son art s’apparentait Ă  l’Art brut ; parce que l’Art brut, ce sont des gens dĂ©gagĂ©s de toute culture ; des gens qui ont du talent et qui voient des choses diffĂ©rentes…Lui s’est beaucoup intĂ©ressĂ© Ă  la fois Ă  des matĂ©riaux et des thèmes qui ne faisaient pas partie de l’art ; d’oĂą ses tableaux sur le sol, sur les murs, avec des ailes de papillons, avec des pierres.

++++

Dubuffet : l'oursonne -1950
Dubuffet : l’oursonne -1950

National Galerie Staatliche Museum - Berlin

Hile sur toile

Les femmes et l’art

Il Ă©tait plutĂ´t misogyne, ce qui transparaĂ®t dans sa sĂ©rie sur "les bonnes femmes". Il disait : «  les femmes c’est comme les fleurs, si elles sont arrosĂ©es de temps en temps, elles sont contentes ! »

Sa femme lui Ă©tait toute dĂ©vouĂ©e. A ma connaissance, il n’avait aucune aventure fĂ©minine ! Il a eu une fille, qui a Ă©tĂ© son hĂ©ritière. Il ne la voyait jamais, disait-il. Mais il faut faire attention. Souvent les gens cyniques camouflent leurs sentiments. Je suis sĂ»r qu’il souffrait de ne pas avoir de relations avec elle. Il Ă©tait trop agressif pour ne pas en souffrir !

De quelle façon s’inspirait-il de l’Art brut ?

Il est certain que l’Art brut faisait partie des ingrédients qui lui servaient. Il cherchait à retrouver la même veine de création.

L’art brut, c’est facile Ă  copier. C’est la raison pour laquelle il avait très peur de montrer sa collection. Si on retrouve ce genre d’Ĺ“uvres partout, cela n’a plus l’intĂ©rĂŞt :on tente de sortir de la culture, et la dĂ©marche redevient culturelle.

Il n’aimait pas parler des autres peintres, mais il y avait deux peintres pour lesquels il avait du respect : c’était Yves Tanguy, et Picasso. Il disait, Picasso c’est un grand inventeur ! Il Ă©tait aussi très ami de Pierre Bettencourt, avec qui il avait chassĂ© les papillons pour en faire des tableaux avec les ailes.

>> Lire aussi Le premier Festival de l’histoire de l’art

Vous n’étiez pas chargĂ© de sa collection, mais tout de mĂŞme, vous avez dĂ» la cĂ´toyer d’assez près ?

Ce que j’ai tout de suite trouvĂ© très intĂ©ressant chez Dubuffet, plutĂ´t que ses tableaux, ce sont ses Ă©crits. C’est un très bon Ă©crivain bien meilleur que peintre, Ă  mon avis. Toute sa dĂ©marche est passionnante ; il voulait se dĂ©barrasser de tout le poids des connaissances, de la culture, et cela de façon plus intelligente que les lettristes. Le mouvement lettriste n’a d’ailleurs rien donnĂ© de passionnant. Dubuffet essayait de rencontrer ceux qui s’étaient dĂ©jĂ  dĂ©barrassĂ©s de la culture.

Il faut se souvenir de la fameuse phrase d’Artur Koestler : « les grandes dĂ©couvertes naissent du rapprochement de deux choses qu’on n’avait jamais pensĂ© a mettre ensemble ». Dubuffet a eu l’idĂ©e gĂ©niale de mĂŞler Art brut et Art moderne.

Prinzhorn - 1886-1933
Prinzhorn - 1886-1933

Dubuffet Ă©tait allĂ© rencontrer Prinzhorn, ce psychiatre, auteur de l’Expressions de la Folie et qui a fait connaitre "l’art des fous".

Avant Prinzhorn, des gens, notamment Morgenthaler, s’étaient dĂ©jĂ  intĂ©ressĂ©s Ă  l’art des fous, mais c’était pour en savoir un peu plus sur la folie, et pas du tout comme Ĺ“uvre d’art ! C’est Prinzhorn, grâce a sa double formation, mĂ©decine et histoire de l’art, qui a lancĂ© cette idĂ©e que l’art des fous pouvait ĂŞtre de l’art Ă  part entière ! S’ ils ont un certain talent, des qualitĂ©s innĂ©es, ils sont Ă©galement affranchis de tout ce qui nous paralyse la pensĂ©e. Cela ne veut pas dire que les fous sont tous des peintres gĂ©niaux.

Dubuffet a ensuite étendu son champ de recherche vers des gens qui n’avaient pas reçu d’éducation, qui faisait de l’art à l’abri de tout, mais sans être fous.

Dans sa collection, à l’époque il y avait Dereux, un peintre et ancien instituteur qui faisait des tableaux avec des épluchures. Pour l’aider, Dubuffet l’avait chargé de s’occuper de la collection d’Art brut. Dereux a fait d’ailleurs un texte sur l’art avec des épluchures

++++

Le collectionneur

Gaston Chaissac 1944
Gaston Chaissac 1944
Huile sur papier

Dubuffet s’est mis Ă  collectionner l’Art brut dans les annĂ©es 1940. Les oeuvres de Gaston Chaissac en ont fait partie. Dubuffet a intĂ©grĂ© Chaissac dans ses collections, avant de s’en dĂ©tacher plus tard. Les relations de Dubuffet avec Chaissac Ă©taient ambigĂĽes. TantĂ´t il le trouvait gĂ©nial, tantĂ´t il trouvait qu’il exploitait une veine, faisait du Chaissac.

Il entreposait une partie de sa collection d’Art brut rue de Sèvres et l’autre partie Ă  Vence, dans une très belle maison qu’il avait fait construire, avec un jardin en pente vers la mer.

C’était très difficile de voir sa collection. Il craignait qu’elle ne soit galvaudĂ©e, copiĂ©e ou imitĂ©e !

Il Ă©tait Ă  la fois anxieux et dĂ©sireux de la montrer. Il a confiĂ© sa collection personnelle d’Art brut pour une exposition au musĂ©e des Arts DĂ©coratifs, parce qu’il Ă©tait très ami de François Mathey, qui alors en Ă©tait le conservateur gĂ©nĂ©ral. Faute de trouver un point de chute en France, il a donnĂ© sa collection Ă  Lausanne, oĂą, Ă  partir de ce don, a Ă©tĂ© crĂ©Ă© un musĂ©e d’Art brut. Visiter ce musĂ©e est un enchantement unique.

Les annĂ©es 60, c’était l’époque oĂą il produisait beaucoup lui mĂŞme. Voyageait-il aussi pour rechercher encore d’autres Ĺ“uvres pour sa collection ?

Non ; il s’occupait de son Ĺ“uvre. Son marchand Ă©tait Daniel Cordier. Quand il parlait de l’art ou de la culture, c’était un mĂ©lange Ă©tonnant !

Vous ĂŞtes restĂ© peu de temps avec Dubuffet, moins d’un an ; comment vous ĂŞtes vous sĂ©parĂ© ?

Je dois avouer que l’Ă©tude du chinois Ă©tait plus ma voie, et Dubuffet Ă©tait trop accaparant. Je suis parti ensuite continuer l’Ă©tude du chinois Ă  l’UniversitĂ© d’Oxford pour profite de l’enseignement du Prof. D.Hawkes, dont je me suis senti plus proche que de Dubuffet, que je n’ai jamais revu.

Expositions

Les derniers articles > Tous les articles
Toute l'actualité de Toutpourlesfemmes.com
en temps rĂ©el et gratuitement