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James Ensor au Musée d’Orsay

par Nicole Salez, lundi 26 octobre 2009

Le musée d’Orsay présente la première rétrospective consacré au peintre belge James Ensor (1861-1949) à Paris depuis 1990. Cette exposition entend montrer le jeu de rupture et de continuité perpétuellement pratiqué par Ensor à l’intérieur de son monde fantasque. 90 oeuvres, tableaux, dessins et gravures.
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James Ensor - Autoportrait au chapeau fleuri, 1883/ 1888 - Huile sur toile - 76,5 x 61,5 cm - Ostende, Kunstmuseum aan Zee © ADAGP, Paris 2009. Photo Daniël Kievith
James Ensor - Autoportrait au chapeau fleuri, 1883/ 1888 - Huile sur toile - 76,5 x 61,5 cm - Ostende, Kunstmuseum aan Zee © ADAGP, Paris 2009. Photo Daniël Kievith

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La continuité, ce sont les héritages naturaliste et symboliste qui marquent les débuts de James Ensor ainsi que la tradition des masques, du travestissement, du grotesque et de la satire, du carnaval, héritée de son enfance à Ostende, ville à laquelle il est viscéralement attaché. La rupture, c’est la dramatisation de l’usage de la couleur et de la lumière. C’est également l’invention d’un nouveau langage où les mots s’imposent, à côté des images, pour signifier crûment des idées et celle d’un nouveau système narratif où pullulent les personnages et les actions. Par sa cinglante ironie, son sens de la dérision et de l’autodérision, sa couleur intense, son expressivité, Ensor, peintre étrange et inclassable, trouve sa place parmi les précurseurs de l’expressionnisme.

James Ensor - La Mort et les masques, 1897 - Huile sur toile, 78,5 x 100 cm - Liège, musée d'Art moderne et contemporain - © MAMAC, Liège © ADAGP, Paris 2009
James Ensor - La Mort et les masques, 1897 - Huile sur toile, 78,5 x 100 cm - Liège, musée d’Art moderne et contemporain - © MAMAC, Liège © ADAGP, Paris 2009

Un peintre écartelé entre naturalisme et fantaisies masquées

Cette exposition est organisée par le Museum of Modern Art, New York, en collaboration avec le musée d’Orsay et la Réunion des musées nationaux, Paris. Elle bénéficie du soutien du Gouvernement flamand.

James Ensor - La Mangeuse d'huîtres, 1882 - Huile sur toile 207 x 150,5 cm - Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009
James Ensor - La Mangeuse d’huîtres, 1882 - Huile sur toile 207 x 150,5 cm - Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009

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Présenté aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique à Bruxelles ou au Koninklijk Museum voor Schone Kunsten à Anvers, l’oeuvre de James Ensor (1861-1949) est celui d’un peintre belge, novateur et torturé. Présentés au musée d’Orsay, ses tableaux sont ceux, originaux et profonds, d’un peintre du XIX° siècle, entre naturalisme et modernité. Présentés au MoMA, ils s’inscrivent avec brio et naturel dans les grands mouvements de l’avant-garde que privilégie ce lieu. C’est d’ailleurs sur cette franche originalité qu’Alfred Barr insistait en 1940, lorsqu’il accueillait les Terribles tribulations de Saint Antoine : en affirmant qu’Ensor était bien, en 1887, lorsqu’il réalisa ce tableau, « l’artiste vivant le plus audacieux ». Soixante ans après sa mort, l’héritage d’Ensor est ainsi toujours tiraillé entre son ancrage belge, voire ostendais, et une reconnaissance internationale. Écartelé aussi entre le solide naturalisme de ses débuts et les fantaisies masquées, « squelettisées », acides et virulentes qui traversent, à grands pas colorés et grimaçants, la plus grande partie de sa carrière. Cent cinquante ans, ou presque, après sa naissance, Ensor demeure un peintre inclassable et le titre de « peintre des masques » que lui attribue son compatriote Émile Verhaeren ne suffit pas à cerner son oeuvre inclassable, prolifique et polymorphe.

James Ensor - Coquillages et crustacés, 1889 - Huile sur toile 45 x 70 cm - Wupperthal, Von der Heydt Museum © Von der Heydt Museum Wuppertal. Photo Gerd Neumann © ADAGP, Paris 2009
James Ensor - Coquillages et crustacés, 1889 - Huile sur toile 45 x 70 cm - Wupperthal, Von der Heydt Museum © Von der Heydt Museum Wuppertal. Photo Gerd Neumann © ADAGP, Paris 2009

Le MoMA et le musée d’Orsay ont donc décidé de re-visiter Ensor, et cent dix ans après l’échec de sa première exposition à Paris, de questionner de nouveau ses impénétrables masques et ses menaçants squelettes. De le placer face au XXé siècle dont il dépend très largement, ayant assisté à l’éclosion de l’expressionnisme, du cubisme, du futurisme, de Dada, du surréalisme… Ayant même, selon son propre discours, « anticipé tous les mouvements modernes ». De placer Ensor, au coeur de ce XIXé siècle dont il est bien un des turbulents enfants, revendiquant une place définitive, « entre Manet et Van Gogh… ».

En 90 oeuvres, tableaux, dessins, gravures..., et en quatre parties, l’exposition James Ensor, permet de reconsidérer ce peintre toujours étrange. Entre Manet, Van Gogh et tous les modernismes.

James Ensor - Squelettes se disputant un hareng saur, 1891 - huile sur bois - 16 x 21,5 cm - Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique © MRBAB, Bruxelles © ADAGP, Paris 2009
James Ensor - Squelettes se disputant un hareng saur, 1891 - huile sur bois - 16 x 21,5 cm - Bruxelles, Musées royaux des Beaux Arts de Belgique © MRBAB, Bruxelles © ADAGP, Paris 2009

Une modernité

L’exposition ouvre sur les débuts d’Ensor. Formé à l’Académie de Bruxelles, il en a rejeté l’enseignement et a préféré retourner travailler dans sa ville d’Ostende. Là, il explore son environnement, extérieur et intérieur, dans de nombreuses peintures et dessins. Il réalise des paysages, des natures mortes, des portraits ainsi que des « scènes de genre » mettant en scène sa soeur, sa mère, sa tante. Les critiques, tels qu’’Émile Verhaeren qui lui consacre une première monographie en 1898, tentent un parallèle avec l’impressionnisme français, ce dont Ensor se défend avec fougue, arguant que ses recherches sur la lumière sont plus profondes et plus subtiles. « On m’a rangé à tort parmi les impressionnistes, faiseurs de plein air, attachés aux tons clairs. La forme de la lumière, les déformations qu’elle fait subir à la ligne n’ont pas été comprises avant moi. Aucune importance n’y était attachée et le peintre écoutait sa vision. Le mouvement impressionniste m’a laissé assez froid. Édouard Manet n’a pas surpassé les anciens. » affirme-t-il en 1899. La Mangeuse d’huîtres, point culminant de ces débuts modernes ou naturalistes, est refusé au Salon d’Anvers de 1882. Ensor s’engage alors dans la libéralisation des expositions artistiques et bataille pour devenir un chef d’école. Il participe notamment à la création du groupe des XX. En 1883, les masques font irruption dans ses oeuvres, et Ensor se met à revisiter une partie de sa production du début des années 1880 afin de la peupler de ces masques et squelettes qui font désormais partie de son univers.

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James Ensor - Adam et Eve chassés du Paradis terrestre, 1887 - Huile sur toile 205 x 245 cm - Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009
James Ensor - Adam et Eve chassés du Paradis terrestre, 1887 - Huile sur toile 205 x 245 cm - Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009

« Je suis noble par la lumière »

Élevé sur les rivages de la Mer du Nord, Ensor se passionne pour les effets de la lumière. À l’opposé de Monet particulièrement, invité par les XX en 1886, qui l’envisage comme une multitude d’effets fugaces, Ensor, lui, perçoit la lumière dans son unité fondamentale. Unité qui le conduit à une vision mystique qu’il traduit dans sa série Les Auréoles du Christ ou les Sensibilités de la lumière, en 1885-86. Présentés au Salon des XX de 1887, ces immenses dessins ne reçoivent pas l’écho qu’Ensor espérait. On fait l’éloge du Dimanche à la Grande Jatte de Seurat également exposé au XX, on ne comprend pas l’envoi d’Ensor. Blessé, déçu, désespéré (il confie « Les vives attaques de la critique ébranlèrent pendant quelque temps mes convictions et dans le doute je souffrais beaucoup, mon caractère est extrêmement impressionnable et sensible »), l’artiste se réfugie derrière ses masques et ses squelettes. L’immense Entrée du Christ à Bruxelles en 1889 (Los Angeles, The Paul Getty Museum) est sa réponse au tableau de Seurat et à ses détracteurs. Sa manière nouvelle, avec des couleurs plus vives, avec ses masques, ses banderoles, sa parade de personnages étranges inaugure une nouvelle ère dans son oeuvre. Il explique ainsi cette évolution : « Ici il y a à noter une évolution de ma manière. Pour arriver à rendre les tons riches et variés, j’avais mélangé toujours les couleurs. Malheureusement ces mélanges ont altéré certaines couleurs et quelques peintures ont noirci. J’ai modifié alors ma manière et appliqué les couleurs pures. J’ai cherché logiquement les effets violents, surtout les masques où les tons vifs dominent. Ces masques me plaisaient aussi parce qu’ils froissaient le public qui m’avait si mal accueilli. » (1898)

James Ensor - L'Intrigue, 1890 - Huile sur toile, 90 x 150 cm - Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009
James Ensor - L’Intrigue, 1890 - Huile sur toile, 90 x 150 cm - Koninklijk Museum voor Schone Kunsten, Anvers, Belgique © Courtesy Lukas-Art in Flanders © ADAGP, Paris 2009

« Partout la bizarrerie domine »

Le carnaval et ses masques font partie de la tradition familiale d’Ensor. En 1887, alors qu’il est en pleine crise devant l’incompréhension dont il se sent l’objet, l’artiste perd son père et sa grand-mère auxquels il était très attaché. La mort accompagne désormais les masques. Tous défilent ou jouent d’incompréhensibles pantomimes. Parallèlement, Ensor se venge des attaques dont il est l’objet dans une série d’oeuvres d’une véhémence et d’une liberté inégalées en cette fin de siècle.

Le peintre aux 112 autoportraits

L’autre domaine dans lequel Ensor laisse exploser son terrible sentiment de persécution est l’autoportrait. Jamais il n’a cessé de se représenter. Jeune, fringant, plein d’espoir et de fougue, triste mais somptueux parfois, ainsi apparaît-il dans ses premiers tableaux. Bientôt cependant il laisse exploser sa rancoeur en soumettant son image à de multiples métamorphoses. Il est un hanneton, il se déclare fou, il se « squelettise »... Il s’identifie au Christ puis à un pauvre hareng saur. Il se caricature, se ridiculise... Il est l’auteur et la marionnette de comédies ou de tragédies dans lesquelles il invite de temps en temps ses détracteurs pour de cruels règlements de compte. A partir de 1892, il commence, non seulement à se peindre mais à se peindre également aussi au milieu de ses tableaux. Ensor devient un personnage qui prépare longuement, très longuement, sa postérité et sa légende.

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James Ensor - L'Entrée du Christ à Bruxelles, 1898 - Eau-forte rehaussée à l'aquarelle sur papier vergé d'Arches 24,8 x 35,5 cm - Ostende, Kunstmuseum aan Zee © ADAGP, Paris 2009. Photo Daniël Kievith
James Ensor - L’Entrée du Christ à Bruxelles, 1898 - Eau-forte rehaussée à l’aquarelle sur papier vergé d’Arches 24,8 x 35,5 cm - Ostende, Kunstmuseum aan Zee © ADAGP, Paris 2009. Photo Daniël Kievith

Quelques objets

Ponctuant ce parcours, quelques objets, masques, coquillages, sirène, provenant de la maison et du magasin de la famille Ensor, complètent ce monde fantasque et curieux et témoignent du lien que l’artiste entretenait avec son étrange environnement que décrit Verhaeren en 1908. Il décrit l’atelier, envahi « d’objets disparates : masques, loques, branches flétries, coquilles, tasses, pots, tapis usés, livres gisant à terre, estampes empilées sur des chaises, cadres vides appuyés contre des meubles et l’inévitable tête de mort regardant tout cela, avec les deux trous vides de ses yeux absents ». Et le magasin « avec ses larges vitrines encombrées de bibelots(...). C’est que là, parmi les coquillages et les nacres, les vases de la Chine et les laques du Japon, les plumes versicolores et les écrans bariolés, l’imagination visuelle du peintre se complait à composer ses plus rares et ses plus amples symphonies de couleurs. Les notes à la fois tendres et fortes, à la fois subtiles et brutales, à la fois sobres et éclatantes qu’il sut faire vibrer en prenant comme prétexte quelque pauvre bibelot d’orient que la mode banalisa ! Et la coquille ourlée dont le bourgeois morose ornera sa cheminée en marbre peint deviendra grâce à la magie, grâce à l’hermétisme de l’artiste, ce miracle de couleur triomphante dont s’éblouiront les salles les plus belles des musées modernes. Ensor se plaît parmi ces mille riens exotiques parmi ces dépouilles luisantes ou vitreuses de la mer. »

- Commissaires : Laurence Madeline, conservateur au musée d’Orsay Anna Swinbourne, conservateur, Museum of Modern Art, New York


- James Ensor
- Du 20 Octobre 2009 au 14 Février 2010
- Musée d’Orsay, 62 rue de Lille, 75007 (Niveau 0, Grand espace d’exposition)
- Tous les jours sauf lundi de 9h30 à 18h, jeudi jusqu’à 21h45
- Renseignements : 01.40.49.48.14
- Tarifs : plein tarif : 7 €, tarif réduit : 5,50 €

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