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L’oasis, une nouvelle de Claude Romashov

jeudi 24 juillet 2008

« Aziz entra sous la tente en peaux de bĂŞte tendue en plein dĂ©sert. Les femmes, aux bracelets d’argent et aux yeux de gemme, avaient prĂ©parĂ© les plats biseautĂ©s, les nattes damassĂ©es et un promontoire tapissĂ© de coussins de brocard pour les chefs de tribus ».
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Aziz entra sous la tente en peaux de bête tendue en plein désert. Les femmes, aux bracelets d’argent et aux yeux de gemme, avaient préparé les plats biseautés, les nattes damassées et un promontoire tapissé de coussins de brocard pour les chefs de tribus.

Il laissa ses sandales de cuir devant l’auvent et versa l’eau d’une cruche en terre sur ses mains. Dans la pénombre douce, les chefs de clan devisaient à voix basse. L’heure était grave et ils prenaient tous des airs de conspirateurs.

Les femmes firent le service en silence, distribuèrent à chacun des portions de viande, la graine de couscous parfumée, les légumes mijotés, les pâtisseries suaves, puis se retirèrent sur la pointe des pieds.

Il fallait en parler. Aziz tournait lentement la cuiller d’argent dans le café turc servi uniquement à cette occasion. Il retourna la tasse. On entendait une mouche voler dans un vrombissement annonciateur de catastrophe, car ils étaient tous imprégnés de magie, de prédictions occultes, de visions d’épouvante, ces vénérables chefs de clans.

Les yeux d’Aziz s’allumèrent en luciole et la lumière de l’insecte éclaira les visages apeurés. Les doigts se firent calligraphes. Il dessina dans l’air doré les contours d’un futur antérieur. Il est un temps où les temps se rejoignent, quelques oasis dans l’ailleurs absolu. Aziz se mit à parler d’un ton lent et syncopé en se balançant d’un pied sur l’autre.
- « On refuse le diable et sa folie. »

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On refuse le diable et sa folie

Le diable, ce sont les autres, les hommes, les fous de guerre. La folie serait de dĂ©truire les oasis de nos pères. Les temps anciens inscrits dans la mĂ©moire orale. Ne cĂ©dons pas Ă  la richesse factice du monde que les chercheurs de pĂ©trole nous proposent. Refusons ces forages qui vont laminer et creuser nos dĂ©serts. L’argent est une grande tentation mes frères. L’illusion c’est de croire que ces pays puissants sont des gĂ©ants de verre. Ils en veulent Ă  nos vies simples, nos coutumes ancestrales, tout ce qui fait notre bonheur : un troupeau de moutons, quelques chameaux, une tente, nos femmes si belles et nos enfants porteurs d’espoir. Projetons nous dans l’ailleurs de nos lĂ©gendes quelques temps encore.

A travers l’ouverture de la tente, tous virent monter dans le ciel une lune ronde de métal blanc. Le vent froid balaya les dunes. Aziz, épuisé, s’effondra sur une natte avec des gestes gracieux et son esprit redevenu poussière de sable s’infiltra dans une lampe à huile et vagabonda à la recherche d’autres prophéties.

Ils discutèrent toute la nuit et le matin se leva. Le matin des magiciens. Le disque majestueux embrasa de rouge les confins du désert. Les brumes matinales se dissipèrent. Violettes, dorées et roses. C’était l’heure d’amener les bêtes s’abreuver dans le maigre oued qui s’asséchait chaque jour un peu plus. Le vieux chef de tribu rajusta son turban bleu, prit son bâton et se mit en route. Il ne le montrait pas, mais il savait que toute cette vie nomade n’était plus qu’un mirage. La sècheresse aurait raison de leur vie séculaire. Bientôt arriveraient les humanitaires, suivis des entrepreneurs assoiffés d’or noir.

Toute l’histoire de leur vie sera à jamais bouleversée et ce n’est pas ce jeune Aziz, fringant et présomptueux, dans son vêtement bleu étoilé de magicien, qui aurait une influence sur le cours des événements. La grande illusion, c’est de croire encore au miracle, c’est de suspendre le bonheur de ce matin auréolé de soleil. A chacun son oasis. Il ne suffit pas de fermer les yeux, pour ne pas voir que le désert avance et que notre monde sera un jour définitivement englouti dans nos mémoires.

Le vent de sable s’éleva en spirales, impitoyable, piquant et vif. Les larmes coulèrent des yeux du vieil homme. Il les cacha sous un morceau d’étoffe bleue. Au loin, les enfants caracolaient comme des chevreaux dans la poussière en poussant des cris joyeux.

Claude Romashov est artiste peintre. Elle s’est plongĂ©e avec dĂ©lice dans l’écriture depuis 2003 Elle a publiĂ© deux nouvelles dans un recueil de l’ACLA Ă  Antibes. Quelques parutions dans des fanzines et un poème primĂ© dans un concours de la MEL Ă  Marseille.

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