La Comtesse - Entretien Julie DelpyJulie Delpy, scĂ©nariste, rĂ©alisatrice et interprĂšte de "La Comtesse" par Nicole Salez, mercredi 7 avril 2010 Deux ans aprĂšs 2 DAYS IN PARIS, Julie Delpy repasse derriĂšre la camĂ©ra avec "La Comtesse", l’histoire d’Elizabeth Bathory, surnommĂ©e la comtesse sanglante..., qui sort sur les Ă©crans le 21 avril 2010. Julie Delpy nous en dit davantage Ă propos de ce film.
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NĂ©e en 1560, ErzsĂ©bet BĂĄthory Ă©tait une aristocrate hongroise qui formait avec son mari, Ferenc Nadasky, un couple puissant trĂšs impliquĂ© dans le conflit qui opposa durant des annĂ©es la Hongrie Ă la Turquie. La rumeur dit que peu de temps aprĂšs la mort de son mari, ErzsĂ©bet perdit la raison et se convainquit que le sang de jeunes filles vierges lui offrirait la jeunesse Ă©ternelle. Mais de nombreux historiens remarquent que lâempereur Rodolphe II, roi de Hongrie et de BohĂȘme, puis son frĂšre et successeur Matthias, avaient tout intĂ©rĂȘt Ă abattre la riche veuve, son Ă©viction prĂ©sentant de nombreux avantages parmi lesquels lâeffacement de la dette dont la Couronne Hongroise Ă©tait redevable.
ParallĂšlement, la famille Thurzo, ayant hĂ©ritĂ© dâune partie des biens de la comtesse BĂĄthory, est devenue elle-mĂȘme trĂšs riche aprĂšs la mise en accusation dâErzsĂ©bet. Jâai donc imaginĂ© la possibilitĂ© dâun complot fomentĂ© par plusieurs familles nobles pour se dĂ©barrasser de cette rivale bien gĂȘnante.
En racontant lâhistoire de la comtesse ErzsĂ©bet BĂĄthory, je ne voulais pas seulement montrer sa folie et sa cruautĂ©. Je souhaitais aussi Ă©voquer la conspiration dont elle fut probablement victime. La comtesse avait la rĂ©putation dâavoir de nombreux amants, des hommes jeunes, des hommes puissants, mais aussi des maĂźtresses, telle Anna Darvulia, soupçonnĂ©e de sorcellerie. Jâai créé le personnage dâIstvan Thurzo et son histoire dâamour avec ErzsĂ©bet car je ne voulais pas que cette femme apparaisse uniquement comme un monstre sans coeur. Je voulais souligner non seulement son pouvoir social et financier mais aussi la complexitĂ© de sa personnalitĂ© et sa culture exceptionelle. Câest Ă©galement une femme capable dâamour et de haine, et, en un sens, une victime, non seulement de la conspiration ourdie contre elle mais aussi de sa propre folie et, finalement, de son Ă©poque.
Les thĂšmes du film sont nombreux : la vanitĂ©, lâobsession de la mort, la jeunesse, le pouvoir, le meurtre, la place de femmes puissantes dans une sociĂ©tĂ© dâhommes, la religion, lâamour⊠Jâai voulu dĂ©velopper ces thĂšmes aussi bien dâun point de vue historique que fictionnel car au-delĂ de cette possibilitĂ© de complot, il y a la lĂ©gende de la comtesse telle quâelle a Ă©tĂ© racontĂ©e pendant des siĂšcles. Son pouvoir, son style de vie, sa sexualitĂ© ont Ă©tĂ© trĂšs controversĂ©s Ă lâĂ©poque. Sa piĂ©tĂ© mĂȘlĂ©e Ă son intĂ©rĂȘt pour la science â aux yeux du monde, la sorcellerie nâĂ©tait pas loin â tout cela perturbait beaucoup les autres familles de lâaristocratie Hongroise. Au-delĂ de la reconstitution historique, jâai voulu mâattacher Ă lâessence mĂȘme de cette histoire et Ă la complexitĂ© des personnages. ErzsĂ©bet Ă©tait probablement une meurtriĂšre mais elle Ă©tait aussi une rĂȘveuse romantique, Ă la fois puissante et fragile, brave mais terrifiĂ©e par la mort, intelligente mais incapable de comprendre sa propre folie. Elle croyait au paradis mais ne voulait pas mourir. Femme de son temps, elle Ă©tait Ă©galement dâune modernitĂ© totale. Enfin, il est Ă©vident que si elle avait Ă©tĂ© un homme, son destin aurait Ă©tĂ© bien diffĂ©rent.
Julie Delpy
(Entretien réalisé par Ingo Klingspon en coopération avec VisionARRI)
Quelle fascination a exercé sur vous la célÚbre comtesse et vous a poussée à réaliser ce film ?
Jâai toujours aimĂ© les contes de fĂ©es, dans mon enfance et encore aujourdâhui. JâapprĂ©cie particuliĂšrement leur cĂŽtĂ© sombre : jâaime la mĂ©chante reine dans Blanche-Neige et les Cyclopes dans LâOdyssĂ©e. Ces personnages sinistres mâattirent. Dâune certaine façon, ErzsĂ©bet BĂĄthory, bien quâelle ait rĂ©ellement existĂ©, sâapparente Ă eux, et son caractĂšre a un cĂŽtĂ© fabuleux auquel je suis sensible. Mais en y regardant de plus prĂšs, on sâaperçoit que son histoire est une tragĂ©die en puissance. Peu importe quâelle ait Ă©tĂ© une meurtriĂšre folle et sadique ou, si la vĂ©ritĂ© le rĂ©vĂ©lait, une innocente accusĂ©e par de cupides reprĂ©sentants de lâaristocratie, sa vie demeure une tragĂ©die.
Non seulement vous incarnez le rĂŽle-titre mais vous ĂȘtes Ă©galement scĂ©nariste et rĂ©alisatrice du film. Comment ĂȘtes-vous arrivĂ©e Ă jongler avec toutes ces responsabilitĂ©s ?
LâĂ©criture et la rĂ©alisation nâont pas Ă©tĂ© chose facile. Il a fallu des annĂ©es pour voir ce projet aboutir, et mĂȘme une fois le financement mis en place, beaucoup de problĂšmes subsistaient. Le mĂ©tier de rĂ©alisatrice est Ă©puisant : il faut courir en permanence aprĂšs le temps, ou lâargent. Jâai eu la chance de travailler avec une Ă©quipe formidable, autant pour la production que la post-production.
Il a été dit que la comtesse se baignait dans le sang de jeunes vierges pour préserver sa fraßcheur et sa beauté. Est-ce une critique des femmes qui veulent rester jeunes à tout prix ?
Non, mĂȘme si lâemprise du temps et la peur de vieillir chez les femmes sont des thĂšmes que jâaborde indĂ©niablement. Personnellement, je nâai pas peur de vieillir, mais câest un processus qui me fascine depuis longtemps. Ă vrai dire, le film traite plus de la dĂ©chĂ©ance et de la dĂ©tĂ©rioration en gĂ©nĂ©ral que dâune femme que la peur de vieillir rendrait folle. La perte amoureuse et lâangoisse de la mort sont Ă la source de sa folie. Je crois mĂȘme que jâapprĂ©cie le fait de vieillir : si jâai lâair plus mĂ»re, câest que jâai vĂ©cu ; si je suis vieille, au moins je ne suis pas morte. Et la maladie dâamour est un phĂ©nomĂšne auquel je peux Ă©galement mâidentifier ; dĂ©pĂ©rir dâun chagrin dâamour nâest peut-ĂȘtre plus trĂšs Ă la mode mais câest une idĂ©e Ă laquelle je suis trĂšs sensible.
Votre album « Julie Delpy », sorti en 2003, a Ă©tĂ© cataloguĂ© comme fĂ©ministe. Est-ce quâon retrouve ce mĂȘme regard sur les rapports hommes-femmes dans LA Comtesse ?
Jâai grandi entourĂ©e de deux fĂ©ministes â ma mĂšre lâĂ©tait, et mon pĂšre davantage encore â et, pour quelque raison que ce soit, jâaime les histoires de femmes et les chansons Ă©crites de leur point de vue. Les personnages fĂ©minins sont souvent unidimensionnels ou prĂ©sentent peu de traits de caractĂšre particuliers. Avec LA Comtesse , jâai essayĂ© de construire un personnage de femme complexe. Elle est Ă la fois folle et saine dâesprit, intelligente. Elle fait preuve de logique, mais reste confuse, embrouillĂ©e ; elle peut ĂȘtre clĂ©mente envers les autres et parfois terriblement cruelle. Je trouve la complexitĂ© des schĂ©mas comportementaux trĂšs intĂ©ressante et je voulais utiliser ce personnage comme un exemple spĂ©cifique. Le film nous plonge dans un univers masculin au sein duquel nâĂ©volue quâune seule femme puissante, et elle sera victime de lâamour et des jeux de pouvoir. MĂȘme si elle peut paraĂźtre forte, ErzsĂ©bet est terriblement fragile.
Je ne prĂŽne pas la supĂ©rioritĂ© des femmes sur les hommes, câest une question dâindividus : certaines femmes ne sont en rien supĂ©rieures aux hommes. Je suis pour lâĂ©galitĂ©, et lâĂ©galitĂ© des chances, ce dont nous sommes encore bien loin en Occident comme dans le reste du monde. Quand jâai commencĂ© Ă travailler sur le scĂ©nario, je craignais de me faire railler, en tant que femme et en tant que comĂ©dienne. Pour beaucoup, les femmes nâont pas cet humour impertinent et politiquement incorrect que jâaime tant.
Que pensez-vous du pouvoir des femmes en politique ?
Tout au long de lâHistoire, les hommes ont sans cesse refusĂ© le pouvoir aux femmes. Ils ont utilisĂ© des exemples comme ErzsĂ©bet BĂĄthory pour les considĂ©rer comme trop futiles, folles ou malveillantes pour gouverner ; voyez simplement les chasses aux sorciĂšres. Il est possible que ErzsĂ©bet ne soit pas aussi coupable quâon le dit. Elle Ă©tait apparemment sans pitiĂ© et a, en effet, pu faire supprimer certaines servantes qui ne lui obĂ©issaient pas. Mais des membres de la noblesse ont, par ailleurs, trĂšs bien pu inventer une lĂ©gende Ă son sujet dans le seul but de se dĂ©barrasser dâelle et dâinstaller un de ses cousins Ă la tĂȘte de ses biens. Beaucoup de gens sâopposaient Ă elle simplement parce quâelle Ă©tait trĂšs puissante. Et câest un aspect de cette histoire que jâaime aussi beaucoup.
Extrait de Heroine des Grauens. Elisabeth Bathory, Michael Farin. (Munich : P. Kirchheim, 2003)
La famille BĂĄthory, dont IstvĂĄn (Ătienne Ier), lâoncle dâErzsĂ©bet, fut Ă©lu roi de Pologne, quitta la Transylvanie pour sâĂ©tablir en Hongrie au XIVe siĂšcle. SoupçonnĂ©e dâavoir assassinĂ© plus de 600 jeunes filles et de sâĂȘtre baignĂ©e dans leur sang afin dâaccĂ©der Ă la jeunesse Ă©ternelle, ErzsĂ©bet BĂĄthory a, de tout temps, Ă©tĂ© associĂ©e Ă la lĂ©gende de Dracula. Il existe en effet des corrĂ©lations entre les deux personnages : en 1476, IstvĂĄn BĂĄthory dĂ©ploya ses troupes pour venir en aide au comte Dracula dans sa reconquĂȘte du trĂŽne de Valachie. Des annĂ©es plus tard, ErzsĂ©bet acquit un vaste domaine ayant appartenu au comte Dracula.
Dans son roman Das Geheimnis der BĂĄthory (« Le Secret des BĂĄthory » : Facility Management and Publishing Dresden Ltd., 2005), Andreas Varesi prĂ©tend avoir compris lâintĂ©rĂȘt dâErzsĂ©bet pour ces terres : elle aurait Ă©tĂ© convaincue dây trouver le secret de la jeunesse Ă©ternelle par le sang. ErzsĂ©bet BĂĄthory (1560-1614) Ă©pousa Ă 14 ans Ferenc Nadasky, de 10 ans son aĂźnĂ©. Quatre enfants naquirent de cette union. Pendant que son mari bataillait contre les Turcs, la comtesse rĂ©gentait son domaine dâune main de fer avec lâaide de sa proche confidente, Anna Darvulia. Avec le temps son pouvoir devint immense et elle suscita admiration puis crainte. En 1611, elle fut condamnĂ©e Ă lâemprisonnement Ă vie dans son propre chĂąteau, oĂč on lâemmura jusquâĂ sa mort. « Une femme Ă©lĂ©gante et fiĂšre, dont le large front tĂ©moigne dâune grande intelligence », Ă©crit Ferdinand Strobel Edler von Ravelsberg, lorsquâil dĂ©crit son portrait. « Une coiffe prĂ©serve sa sombre chevelure du regard de tout un chacun. Chaque matin, elle Ă©tait mĂ©ticuleusement coiffĂ©e. Sa gouvernante devait faire preuve de la plus grande attention car la comtesse ne supportait pas que ses cheveux soient Ă©bouriffĂ©s ou tirĂ©s. Si par mĂ©garde une maladresse Ă©tait commise, une gifle Ă©tait administrĂ©e Ă la fautive. Un jour, elle frappa sa femme de chambre avec une telle violence que celleci saigna de la bouche et du nez. Une goutte de sang coula alors sur la main punitive. De dĂ©goĂ»t, la comtesse se saisit dâune serviette, mais constata que le sang de la jeune femme avait amĂ©liorĂ© lâaspect de sa peau. Une idĂ©e diabolique traversa immĂ©diatement lâesprit de la comtesse ⊠»
Extrait du dossier du film
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