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A vos plumes

Le peintre, de Claude Romashov

vendredi 28 août 2009

La rubrique « A vos plumes » vous accueille le vendredi. Aujourd’hui, « Le peintre », de Claude Romashov. Vous pouvez adresser vos nouvelles à Marie-Catherine Chevrier.

catie.chevrier@toutpourlesfemmes.com

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Le feu s’est éteint dans le vieux poêle en fonte. Je grelotte sous la maigre couverture à carreaux. L’édredon rouge a perdu ses plumes depuis longtemps, crevé par la vieillesse. Le froid s’infiltre sous la porte. Au dehors une bise glaciale siffle autant que le vent du nord dont le souvenir cuisant me brûle encore le bout des doigts. Je me lève d’un bond, referme bien la fenêtre. Rien ni personne dans la rue. Les gens se terrent peu habitués à ces températures polaires. Dans la cafetière émaillée au filtre chaussette traîne un reste de café. Mais avant, il faut raviver le feu, tisonner les cendres du vieux poêle. Je saute d’un pied sur l’autre, la tête me tourne, je n’ai rien mangé depuis l’avant-veille. J’ai beau bousculer tous mes pots, plus une seule piécette n’en tombe. Personne n’achète mes tableaux. Même au café du coin, on ne me les échange plus contre une assiette de soupe ou un verre d’absinthe.

Il faut pourtant que je sorte, que je rencontre quelqu’un. Je sais que l’on se moque de moi, de mon allure de géant roux, de mon veston élimé, de mes pantalons trop courts. Mais peu importe mon allure, j’ai toujours pensé que l’âme était essentielle comme les émotions que j’essaie d’imprégner à ma toile en larges coups de couteaux. Je me sens très seul depuis ma dernière crise. Mes amis se sont éloignés. Ils respectent mon travail mais mon tempérament exalté les effraie un peu. Nous avons pourtant vécu des jours heureux dans la maison jaune en Arles. J’aimais tant la chaleur du phalanstère que nous avions crée. Des jours entiers passés dans l’obsession de peindre, des soirées de beuveries où nous oublions notre misère dans les bras des entraîneuses bien en chair du bordel.

Ma solitude actuelle, même si je ne l’ai pas voulue, est nécessaire à la création et me permet des heures durant de coucher sur la toile des ondes de couleurs. Le jaune d’or d’un champ de blé, le vert cru de l’herbe, les bleus profonds et changeants d’un ciel d’orage. La terre de Sienne des arbres. Touche après touche, sentir naître l’écorce sur la toile. Donner la force de l’empâtement, la quintessence des choses, donner le mouvement et la matière. Pour cela je dois associer les complémentaires, leurs mélanges et leur opposition. Transcrire les vibrations mystérieuses du paysage, la chaleur qui se dégage des blés, la quête de soleil des tournesols. La vie n’est pas une ligne droite. Elle est cercles concentriques, lignes brisées, morsure du blanc de zinc. Mon talent, ma vie ne représentent rien. Je suis trop pauvre, trop orgueilleux pour demander l’aumône, trop gourd pour séduire une belle. Trop exalté ou trop rustre. Même le Dieu si présent dans ma jeunesse m’a abandonné.

J’ai aimé des gens, j’ai aimé des peintres. Gauguin, j’admirais tant sa peinture, son refus des conventions. Je nous revois joyeux comme des chiots, fous de lumière quand nous parcourions ensemble les chemins de Provence, poudrés de rose et d’or. Chevalets sur le dos, nos mains dans les poches sifflotant, des visions colorées plein la tête. Pourquoi faut-il que l’amitié la plus désintéressée se termine dans les injures, les cris et le sang. Non, je ne suis pas malade ! Si je me suis tranché l’oreille, ce soir fatidique, c’était parce que j’en avais assez des sifflements qui la déchiraient. Mon corps ne m’appartient pas. Il est à celui ou celle qui veut le prendre. Mon âme, elle est entre les affres de la création. Je ne veux plus entendre les vociférations des imbéciles qui ne comprennent rien à mon être et à mon talent.

Bien entendu, ils m’ont enfermé. On a tranché les ailes de ma liberté. Seul, mon frère Théo croit en moi, me soutient. Il expose mes tableaux dans sa galerie parisienne. Il me dit que c’est une question de temps, d’époque. Un jour, les gens se battront pour acheter mes toiles. Je n’y crois plus, je n’aurai pas révolutionné la peinture. Je ne suis qu’un bon à rien, comme l’a toujours proclamé mon père, le pasteur. Je n’ai plus qu’une envie : fuir. Les corbeaux tournoient dans ma tête. Des cercles noirs dansent devant mes yeux. Je regarde les femmes qui reviennent du lavoir. Les belles Arlésiennes aux châles de dentelle et aux longues jupes rayées. Elles s’écartent de moi. Elles ont peur de mon regard halluciné. Je provoque un malaise chez les gens. Ils ne rient plus de moi, je leur fais peur. Les chiens galeux détalent en hurlant quand je leur jette des pierres. Je m’isole de plus en plus. J’ai quitté la chaleur du midi qui me faisait si mal à la tête. Désormais la neige envahit mes toiles. Toujours des bleus, des jaunes, des gris atténués les jours où mes idées restent claires. Des oiseaux de proie déchirent mon cerveau. Dans mon dernier tableau, les vols de corbeaux montent de l’horizon. Un mauvais présage, je le pressens. Cet homme m’interpelle dans la rue principale. Il n’est pas seul. Je me retourne avec méfiance, mais le sourire est amical. Je regarde autour de moi, ramène frileusement sur moi les pans de ma veste. Le paysage a changé. Le décor n’est pas celui de la chaude Provence, mais celui de la campagne enneigée d’Auvers-sur-Oise. Je reconnais cet homme, je l’ai rencontré à l’asile. Il m’achetait des couleurs pour que je peigne. La peinture ! Mon refuge contre la maladie, contre les médecins imbus de certitudes qui donnent des ordres aux infirmiers psychiatriques. « Surtout, ne le détachez pas, il est dangereux. » Dangereux, moi ! L’amoureux de la beauté. La beauté est mon sacerdoce. Je veux me fondre avec elle, la sentir pénétrer mes veines. La saisir à la naissance du jour dans la clarté blanche du ciel.

La beauté m’interpelle. Elle a le visage d’une jeune fille blonde aux yeux violets qui reste un peu en retrait. Ses cheveux mousseux dépassent de la capeline, son sourire chaleureux pénètre le chemin douloureux de mon âme. Elle pose le bras sur celui du médecin. Un bras protecteur et doux. Je ne l’avais jamais vue auparavant, mais je sais qui elle est. Marguerite, la fille du bon docteur Gachet.

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