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A vos plumes

Le violon dingue

Par Laure Loulia

jeudi 19 juin 2008

Là haut, tout en haut, au dernier étage du 26 place Bellecourt, un violon. Un violon, mon violon.
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En bois d’érable fabriqué par le luthier Antonio Stradivari, le meilleur. Comme moi, le meilleur dans ma catégorie. Je suis exigeant. Je ne cède pas à toutes les offres folles que les agents commerciaux me font.

Je suis violoniste et je m’appelle François. Reconnu mondialement, j’excelle dans cet art. Sans aucune difficulté, je fais vibrer la tessiture des cordes. Legato, staccato, pizzacato, bariolage, démanché, vibrato, rien ne me résiste. Je passe ma vie à travers le monde. Depuis ma tendre enfance, je ne vis que dans des palaces pour donner presque chaque soir des concertos. Paris, Vienne, New York, Tokyo, Shanghai, plus aucun endroit ne m’est inconnu.

Presque en plaisantant, je pourrais me comparer à Georges Clooney. Oui mais voilà, je ne plaisante pas souvent. Partout où je me rends, des foules entières cherchent à me happer, me toucher, m’embrasser, me déshabiller. C’est vrai que je suis moins beau que Georges. Mais je suis plus talentueux. Je suis créateur. Mon inspiration, je la trouve presque chaque soir … en massacrant mes victimes.

A vous je peux le dire

A vous je peux le dire- à vous qui êtes ligotée et bâillonnée sur mon lit-. Vous ne pouvez pas parler. Mais, moi, j’ai envie de vous parler. De tout temps, mon père me disait : « mets tes mains comme ci, comme ça sur les cordes. Tu ne joues pas assez bien. Regarde comment tu te tiens ». J’avais cinq ans. Je voyais par la fenêtre les autres enfants jouer. Et moi au bout de quatre heures de répétition, je voulais sortir. « Fainéant, tu n’arriveras à rien, si tu ne penses qu’à te divertir. Mais si tu veux vas-y, dehors avec tous ces bons à rien. Après tout, pourquoi je me tue à t’entraîner. Dans quelques années, tu repenseras à tout ce que je t’ai dit. Tu finiras dans la rue. »

Il n’empêche qu’en attendant, c’est lui qui a fini derrière une poubelle de Corbeille en Essonne. Décapité. J’ai pris délicatement son oreille et je lui ai tranché son oreille gauche d’un coup sec avec le rasoir qu’il m’avait offert pour mes treize ans. Puis l’autre oreille. D’abord, je lui ai susurré : « papa, je t’aime et je te hais ». Accroche-toi bien à ce que je vais te raconter ». Je me suis approché. Je sentais l’odeur acre de mon père, sa respiration saccadée. J’ai posé mes lèvres sur son lobe et crac, cela s’est décroché tout seul. Pris au dépourvu, mon père ne pouvait pas sortir un seul mot. Bouche bée. Il me regardait fixement. Mon violon, posé à côté de moi m’attendait sagement. Je l’ai sorti de son étui et j’ai offert à mon père, ma première vraie création. La puissance du flux vital jaillissait. Plus il agonisait, plus je sentais monter en moi la force créatrice. Inextinguible, incandescent, implacable et insatiable. De ce jour, j’ai su ce que je devais faire.

Aujourd’hui, j’habite au 26, place de Bellecourt. J’ai 32 ans et plus de 300 victimes. Mon violon est toujours là, à côté de moi. Vous me regardez, je vous regarde. Vous avez compris. Je sens, monter en moi la force créatrice.

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