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Les Femmes en Europe

Petite histoire d’une exception mondiale

par Elsa Menanteau, dimanche 29 mai 2011

La femme en Europe est-elle différente de celles des autres continents ? Avec un mariage tardif, la monogamie et une longue vie la femme européenne est une une exception dans le monde, explique Françoise Thibaut, correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques dans une émission diffusée par Canal Académie.

A l’occasion de la semaine de l’Europe, Françoise Thibaut est revenue sur la condition des Européennes dans un monde où priment les droits de l’Homme. La correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques dresse la liste des avancées, mais surtout des lacunes, qu’accumulent nos sociétés dites modernes. Une émission "Point de vue" à partager ou à critiquer...

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Les femmes d’Europe (les Européennes, au sens large, y compris les Américaines du Nord, car les Américains blancs sont des Européens) ont encore beaucoup à revendiquer. Elles ont de nombreux sujets de mécontentement, de frustration, de colère. Parmi elles les Françaises bataillent durement, avec des procédés très divers, pour la reconnaissance de droits, l’abandon de préjugés et d’inégalités. Pour être « reconnues » tout simplement, en tant que femmes, en tant qu’individus à part entière.

Le chemin est long et tumultueux, chargé de l’histoire de siècles sinistres. Mais aussi de périodes moins sombres, et de grandes diversités selon les lieux géographiques, les types de sociétés et de catégories sociales. Les hommes, c’est bien connu, ont peur de ce qu’ils connaissent mal et de ce qui possède un pouvoir hors de leur portée . Pour maîtriser cet inconnu et leur peur, les hommes asservissent les objets de leur crainte : la nature, les animaux, les femmes. Ils éliminent ou maîtrisent. Les femmes sont porteuses d’un inconnu incontournable qui interdit de les éliminer : la perpétuation de l’espèce, le secret de la vie ; donc on ne peut s’en passer. Alors, les hommes les asservissent, les enserrent de règles aliénantes, les enferment, les réduisent parfois à une quasi « inexistence » pour qu’elles ne leur échappent pas, pour qu’elles ne les dominent pas. Ils leurs inventent des pieds minuscules qui ne les portent plus, les parent de crinolines qui les empêchent de passer dans les portes, les affublent d’un régime matrimonial qui leur vole leurs noms, leurs biens, jusqu’à leur intégrité physique. Certes, il existe quelques sociétés où les femmes sont dominantes, mais cela est rare, et continue d’être présenté de nos jours comme une exception.

Bref, tout cela n’est pas très glorieux. Longtemps considérée comme physiquement faible, ou bien mentalement bécasse, exploitable au delà du possible, la femme se délie progressivement de ses chaînes, mais c’est pénible, long, difficile, et toujours remis en cause. Certes, certaines périodes sont favorables : les romaines parfois, certains milieux médiévaux, lorsque les hommes étaient à la Croisade, une brève embellie révolutionnaire…avec toujours cette différence de sort due à la naissance, à l’accès à l’éducation, à la fortune et aux héritages. Ne parlons pas des veuves britanniques exclues de la succession directe de leur défunt : tout est dans Jane Austen et Thackeray.

Mais revenons à notre temps : tout en étant le plus souvent la proie de quelque houle revendicatrice, l’Européenne se caractérise par 3 traits principaux qui en font un être féminin tout à fait à part :

D’abord le « mariage tardif » : en France à partir du début du XVIIe siècle, hors la caste très limitée de la très haute noblesse et des héritiers de souverainetés, il y a peu de mariages d’enfants : les nobles unissent plutôt des terres et des revenus fonciers, afin de protéger leurs patrimoines, les revenus des dits-biens et leur pouvoir dans la durée. Par contre dans les classes moyennes et paysannes, le mariage est soumis à quelques règles aussi impératives que simples : d’abord toute relation sexuelle hors des liens du mariage est un terrible péché, dans un monde pétri de religion et de superstition cette perspective est un moyen assez efficace de contraception.

Ensuite le mariage est soumis depuis une Ordonnance de novembre 1639 à l’autorisation parentale, au surplus de l’obligation de publication due à l’Ordonnance de Blois de 1592 : cette autorisation (qui éclaire bien des romans et des pièces de théâtre) est liée à l’obligation pour les nouveaux mariés de « pouvoir subvenir à leurs besoins », sans aide ni assistance. Le mariage est donc à la fois un sacrement et un contrat, en principe indestructible qui se présente à la fois comme une protection et une servitude. Ce contexte très familial et quasi clanique, explosera avec la naissance d’un monde ouvrier et du départ massif dans les villes, ce qui explique la déchéance dans laquelle se trouveront souvent les femmes dotées d’enfants plus ou moins réguliers, sans protection juridique.

En second lieu la particularité de l’Europe est le principe de monogamie : l’époux en Europe a une seule épouse, et pas de concubine. Les maîtresse royales sont un anachronisme brillantissime, dû à une tradition d’obligation de « puissance » du souverain, sous toutes ses formes.

Partout ailleurs sur la planète, quelle que soit l’époque, le territoire et le mode de société, la polygamie est la règle, souvent assortie de concubinage officiel. Cela dans l’obsession de la perpétuation de l’espèce, lorsque l’on se rappelle de l’importance de la mortalité infantile. Le mâle « doit » procréer : c’est la règle, en Chine, dans le monde islamique, aux Indes… L’Européen, avec son épouse unique, semble pauvre et limité ; il contourne d’ailleurs assez souvent cette obligation, surtout lorsqu’il est noble, ou bien dans l’ambiance coloniale. Inversement, les peuples exotiques, sous l’influence occidentale, et aussi par nécessité économique, adoptent progressivement des usages plus modérés, tendent souvent à l’épouse unique. Cette monogamie est, elle aussi, une garantie de la modération de la croissance démographique, ce qui assure l’enrichissement collectif, une garantie de moralité, et une certitude patrimoniale de non-division excessive de l’héritage ; la règle du droit d’aînesse garantit d’ailleurs un peu plus cette assurance.

La Révolution, en introduisant l’égalité des héritiers, mènera à la division des patrimoines (cela explique de nos jours le fait que les « très riches » Français sont souvent des « pauvres » au regard des nations qui ont gardé le principe du privilège de la primogéniture).

L’obligation monogamique connaît encore bien des distorsions : les latino-américains ont très couramment 2 foyers, voire trois ; la seule limite est l’obligation d’assurer leur subsistance, si possible de manière à peu près égale.

Jean-Sebastien Bach
Jean-Sebastien Bach
Deux femmes et 21 enfants

Si l’épouse ou le couple sont stériles, cette règle peut virer au drame, voire au meurtre ; Les femmes qui ont joui de cette protection d’exclusivité, l’ont aussi payée très cher, souvent au prix de leur vie, dans des enfantements interminables : Thomas Jefferson, ce grand homme, obsédé par la nécessité d’avoir un fils a littéralement « tué » son épouse adorée par des grossesses successives, bien que dangereuses, et des fausses couches ou des accouchements aussi répétés que tragiques. Georgiana, duchesse de Devonshire, fut maudite par la naissance répétée de filles, tant qu’elle n’a pas mis au monde un héritier. Et Jean Sébastien Bach présenté souvent comme un saint homme : 21 enfants en 2 épouses successives, onze pour la première (qui en est morte d’épuisement), dix pour la seconde et seulement 7 enfants survivants.

De nos jours, l’Européen, dont presque tous les nouveaux nés se portent bien, va dans le sens inverse, une « limitation » volontaire des naissances, qui aboutit tragiquement à une dénatalité. Et la règle de monogamie aboutit à ce qui est appelé désormais « la monogamie successive » : on se sépare, divorce, « pacse », avec d’éventuels enfants de passage, ce qui donne ces familles « recomposées » qui en elles-mêmes ne sont pas tellement nouvelles, mais qui dans notre monde complexe et pressé sont difficiles à bien maîtriser.

Il n’y a pas si longtemps, le principe religieux était très présent et l’on se mariait pour l’éternité : mais vu le degré élevé de mortalité des femmes en couches, cette « Ã©ternité » était parfois fort brève, réduite à quelque années, voire quelques mois.

Jeanne Seymour

Jane Seymour
Jane Seymour
Une courte vie

Voir la malheureuse Jeanne Seymour, troisième épouse d’Henri VIII Tudor, obsédé par sa succession, mère du bref Edouard VI, décédée dans la première année de sa royale union. Quant à Napoléon Bonaparte, nous connaissons tous le dilemme impérial… On sait depuis très peu de temps que le sexe de l’enfant est déterminé par l’homme ; combien d’injustices, de malédictions, de meurtres et de répudiations ont-ils été perpétrés au nom de la recherche de la masculinité ? Que de larmes et de désespérance, quel acharnement, parfois encore dans l’obscurantisme du cerveau masculin. Peut-on dire que l’obsession masculine de la succession mâle est progressivement contrebalancée par la lucidité et l’obstination de femmes clairvoyantes ?

Pourtant la Chine obscure continue à se débarrasser des filles, au grand péril de l’équilibre humain à venir.

Ces deux caractères créent une situation féminine très particulière, faite d’avantages incontestables, de respect et d’exclusivismes possibles, assortie d’inconvénients redoutables, d’interdits, de risques vitaux ; soumise à ce système, la femme européenne a largement contribué à l’enrichissement de l’Europe ainsi qu’à l‘émancipation balbutiante de femmes d‘autres régions du globe.

Enfin, troisième particularité du sort de l’Européenne, la longue vie autorisée après la possibilité d’enfanter : vu les risques des enfantements et la pauvreté de la médecine, cette possibilité était souvent illusoire ; l’âge moyen de décès des femmes au début du XVIIIe siècle, est aux alentours de 35 ans, quelle que soit la catégorie sociale : d’un côté la pauvreté et l’ignorance, de l’autre l’obligation de procréer. Mais si elle passe l’obstacle, la veuve, la vieille femme, sont autorisées à vivre, à continuer à avoir un rôle social, encouragées d’ailleurs par l’organisation collective (la pratique des marraines qui suppléent les mères décédées) . Beaucoup de sociétés de par le monde, notamment en Asie, chez les Indiens d’Amérique, ont eu tendance à se débarrasser des « vieilles » femmes, les envoyant mourir dans les forêts ou les trucidant carrément (bouche inutile à nourrir, décrépitude physique insupportable). La femme âgée est un phénomène récent, par exemple au Japon, actuellement submergé par des petites vieilles très pimpantes qui jouissent de la retraite de leurs époux décédés par « burn out » ou Karochi au travail…Depuis fort longtemps, l’Européenne a bénéficié d’une protection juridique dans son grand âge, l’obligation sacrée pour les familles de l’assister et de la considérer, reprise par le Code civil et la sécurité sociale.

L'émancipation des femmes 1914-1918
L’émancipation des femmes 1914-1918

Ces Européennes âgées ont largement contribué à la construction d’une mentalité d’affranchissement du joug masculin, par leurs écrits, leurs discours, leurs expériences. Une fois de plus, le monde ouvrier du XIXe siècle modifiera cette image, faisant de l’ouvrière âgée une exception. Il faudra attendre la Première Guerre Mondiale et ses immenses conséquences sociales pour que les femmes seules, suppléant les hommes, ayant coupé cheveux et jupes, élevant des orphelins, prennent une place conséquente dans le monde du travail.

Voilà ce qui donne à l’Européenne une place si particulière dans l’histoire des femmes et dans leur émancipation. Elles sont presque toujours un modèle, et juridiquement on peut s’extasier sur le fait qu’elles ont beaucoup d’avance sur les Africaines, les Indiennes, voire même les Chinoises, qui malgré tant de communisme restent très esclavagées.

Encore aujourd’hui les inégalités sont criantes : une femmes doit toujours être « bien meilleure » qu’un homme pour être reconnue, respectée ; dans les élites sociales, intellectuelles, économiques, les femmes sont encore conçues comme une minorité revancharde et agaçante. Joachim du Bellay magnifiait le teint de rose des jeunes femmes, pleurait leur vieillesse précoce et leur vie fragile, mais il était en extase devant cette fragilité et le bonheur que procure la gent féminine…Souhaitons que les hommes de notre temps se souviennent toujours de l’éblouissement bienfaisant de l’amour des femmes.

Texte de Françoise Thibaut.

Ses propos n’engagent qu’elle-même et non l’académie dont elle est membre correspondant ni l’Institut de France.

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