|
Dans les années 1930 à 1950, la Photo League est au coeur de l’évolution de la tradition photographique documentaire américaine. Exposées actuellement au musée du Jeu de Paume, les photographies de Lisette Model (1901-1983), où la critique sociale s’efface après son arrivée à New York au profit d’une vision renouvelée de l’espace urbain, en sont le reflet.
|

Comme le souligne Laetitia Barrère , la photographie du documentaire social « née dans les années 1930, dans une volonté de documenter la crise qui frappe les Etats-Unis, va, jusqu’aux années 1950, se modifier pour faire lentement place à une photographie envisagée comme un medium d’expression personnelle.
L’existence même de la Photo League trouve son sens dans le contexte de la Grande Dépression américaine, de même que les motifs de sa fermeture en 1951 résident dans la politique répressive du McCarthysme » [1] . Aujourd’hui, elle est « aussi célèbre aux Etats-Unis lorsqu’elle est créditée d’être à l’origine de la Street Photography que méconnue et ignorée en France » [2].
Outre les éléments du contexte politique, le recul du documentaire social et le basculement de la Photo League vers une photographie « créative » s’inscrit dans l’institutionnalisation de la photographie comme pratique artistique, notamment grâce au MoMA et à Beaumont Newhall, conservateur du nouveau département de photographie. Les liens entre la Photo League et le MoMA étaient perceptibles à travers des expositions telles que New Workers (1944). Parmi les six photographes présentés, se trouvent trois membres de la Photo League : Lisette Model, Sid Grossman et Morris Engel.
Créée en 1936, la Photo League est issue du Film and Photo League, branche culturelle de l’organisation marxiste Worker International Relief, basée à Berlin, qui diffuse son action dans les principales villes européennes et américaines en associant artistes et écrivains au mouvement ouvrier. Jusqu’à sa fermeture en 1951, soit durant quinze années, la Photo League représente le coeur de la communauté photographique new-yorkaise.
Parmi ses membres les plus actifs, on compte Paul Strand, Leo Hurwitz, Berenice Abbott, Margaret Bourke-White ou encore Aaron Siskind, Walter Rosenblum, Helen Levitt et Lisette Model. Outre l’organisation de conférences et d’expositions, ses activités sont principalement tournées vers l’enseignement, qui allie des cours de technique photographique pour débutants à des projets collectifs d’enquête urbaine documentaire tel que Harlem Document (1937-1940) par le groupe d’Aaron Siskind. Certains photographes de la New York Photo League se démarquent des pratiques expérimentales de la photographie comme celle de Man Ray et de Moholy-Nagy et privilégient une photographie « directe et réaliste », où le fait « est mille fois plus important que le photographe ».
Mais les pressions politiques exercées par le maccarthysme, amènent cette communauté photographique à tenir à distance, au sein de sa production, tout contenu explicitement militant ou défavorable à l’image que l’Amérique veut se donner d’elle-même. Parmi les plus exposés aux persécutions se trouvent les sympathisants du communisme, mais aussi les photographes d’origine étrangère, tels que Lisette Model qui témoigne plus tard de ses difficultés à cette époque : « C’était terrible. Vous ne saviez pas quoi photographier » [3] .
Toutefois l’approche documentaire ne va pas disparaître. Une autre image de l’Amérique se développe à partir des années 50 au travers de pratiques d’auteur novatrices et de la publication de livres de photographies : Life is Good & Good For You in New York de William Klein, en 1956 et Les Américains de Robert Frank en 1958. A cette époque, « on voit émerger une sorte de style documentaire personnalisé, marqué par l’utilisation de l’appareil petit format - il permet de mieux inscrire le photographe dans la scène -, des effets de coupes brutales dans le cadrage, une mise au point sélective, la pratique du flou, le fort grain, la prédilection pour des atmosphères et des tirages sombres » [4].
On voit également dans les photographies de Diane Arbus - élève de Lisette Model -, Lee Friedlander et Garry Winogrand, présentés en 1967 lors de l’exposition New Documents, organisée par John Szarkowski, au MoMA en 1967, l’héritage de la Photo League et l’évolution de l’esthétique documentaire des années 1930. Ces trois artistes, dont le « but n’est plus de réformer la vie, mais de la connaître » [5] vont associer la saisie directe du réel à des visions singulières de la société américaine : figures de défaillance ou d’égarement, profusion et dispersion des signes dans le paysage urbain, possibilités et rythme des instantanés de rue. Ces orientations pourront constituer des prolongations du travail photographique réalisé par Lisette Model.
- Extrait du Dossier enseignants, mode d’emploi, réalisé à l’occasion de l’exposition "Lisette Model" au Musée du Jeu de Paume, du 9 février au 6 juin 2010.
[1] Laetitia Barrère, « La Photo League, histoire de la disparition d’une photographie “subversive” à New York (1936-1951) », in colloque « La photographie d’après-guerre : identité et inspiration », juin 2007, Paris, INHA.
[2] Philippe Roussin, « Quelques remarques à propos de l’auteur, du documentaire et du document », Documents, n°3, Jeu de Paume, Paris, oct. 2006, p.39.
[3] Helen Gee, Photography of the Fifties : An American Perspective, Tucson Center for Creative Photography, 1980, p.4.
[4] Olivier Lugon, « L’esthétique du document », in L’art de la photographie, sous la direction d’André Gunthert et Michel Poivert, Citadelles et Mazenot, Paris, 2007, p. 404
[5] John Szarkowski dans la préface de New documents, New York, 1967, traduction française dans l’Invention d’un art, 150e anniversaire de l’invention de la photographie, Editions du Centre Georges Pompidou, Paris, 1989, p. 219.
Lisette Model
du 9 février au 6 juin 2010
Musée du Jeu de Paume, 1 place de la Concorde
75008 Paris
Horaires : Mardi de 12h à 21h,
Du mercredi au vendredi de 12h à 19h,
Samedi et Dimanche de 10h à 19h,
Fermeture le lundi
Tél. 01 47 03 12 50
Accès : Métro : Concorde (lignes 1, 8, 12) /
Bus : 24, 42, 72, 73, 84, 94
TARIFS : Entrée : 7 €,
Tarif réduit : 5 € -
Les "mardis jeunes" : entrée gratuite pour les étudiants et les moins de 26 ans le dernier mardi du mois, de 17h à 21h
Photographies - Exposition Lisette Model (1901-1983)
Autour de l’exposition Lisette Model
Photographes entre Paris et New York pendant l’Entre-deux-guerres
Femmes photographes dans les années 1930 à 1950