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A vos plumes

Nouvelle

Magique lipstick

Par Florence Touret

vendredi 20 juin 2008

Pour elle, c’était perdu d’avance. J’avais gagné sans combat et sans gloire.
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Pour elle, c’était perdu d’avance. J’avais gagné sans combat et sans gloire. Dès qu’il m’a aperçue immobile et brillante sous le néon grésillant, à la même place depuis des mois, polychrome et silencieuse, oubliée entre six bols fumés en Pyrex et un téléviseur Visiorex mort de fatigue sous la poussière, il a fondu sur moi, le menton relevé, les yeux plissés, une ébauche de sourire. Puis, dépassant les sommiers, il a ralenti, un peu coupable de n’avoir pas mieux dissimulé son désir ; juste montrer un intérêt furtif de chineur du dimanche. En fait, il voulait être seul, faire le vide déjà, tisser un cercle intime entre lui et moi. Je savais la suite. Il allait m’empoigner par la taille, c’est ce que j’ai de plus fin, et serait étonné par mon poids. J’ai beau n’être que de vulgaire métal - on me l’a assez reproché - et aussi creuse qu’un moule sans vie, je suis dense. Je crois bien que ce sont mes seins qui pèsent le plus lourd. Mes jambes paraissent longues mais c’est un défaut d’optique. Je ne suis qu’une fin de série mal peinte et fatiguée, Joconde disproportionnée qui ne pourrait tenir debout. Mais là, comme ça, même sous la lumière crue et dans les courants d’air, je fais de l’effet. Je garde une petite moue de désir tendre, la tête nonchalante au creux de la main. Mon khôl est usé, mais mes lèvres sont restées rouge carmin, juste un peu moins vernissées. La couleur devait être de meilleure qualité. Elle tient bien depuis tout ce temps.

Il me fixe, s’approche enfin

Il me fixe, s’approche enfin, s’accroupit. Il me prend doucement, sans brutalité, me tourne aussi et souffle sur moi avec délicatesse. Il caresse ma chevelure élastique relevée en chignon rebelle. Il gratouille gentiment ce qu’il croit être un restant d’étiquette, une tache plus sombre au creux de ma jambe. Mon doux, mon tendre, mes bas sont un peu usés... Dans la pénombre, je suis beaucoup plus belle, tu sais. Quand je suis née, j’étais toute de dentelle et de mystère ; ma guêpière n’était pas défraîchie ; mes épaules étaient plus rondes, certes moins griffées. Entailles de malappris. Mes hanches étaient bien là enserrées, lumineuses et gourmandes. Es-tu passé alors ? Je me souviens de mains douces et minutieuses comme les tiennes, délicates et directives, mais aussi de trahison, d’abandon brutale et d’une triste desserte en formica pour tout support à mon étincelante jeunesse. Toi, tu iras jusqu’au bout. Tu me veux. Je suis désormais ta créature. J’ai d’autres vices que ces taches malgré moi. Je devine nos enlacements plus secrets et tes doigts habiles qui ne finiront jamais de me caresser. Tu m’as trouvée, mon bel amour, et ta vie va changer. Je suis de métal et tu n’es pas de bois. Que peut-elle comprendre, elle qui s’impatiente et jalouse ton attention pointilleuse ? qui te colle, gluante hystérie, et te somme de me laisser. Son regard froid et vide a glissé sur moi. « Nid à poussière » dit-elle, glaçante. Que c’est laid une femme acide et envieuse. Ricanements sardoniques : « tu devrais essayer les poupées gonflables. Au moins ça fait double usage ! ». Je sais bien, moi, que plus elle récrimine et trépigne, plus tu m’aimeras et ne vivras que pour moi. Je t’ai gagné, mon amour. Mon sourire est rouge éternel, mes yeux t’ont trouvé à jamais. Je suis ton métal aimant, je suis plus chaude que toutes ces femmes de sang. Si jamais cette fille de chair ose toucher ta nouvelle égérie d’acier, tu le sais désormais, quel serait ton choix. J’ai gagné et elle n’y survivrait pas.

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