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Man Ray dans l’intimité de sa création

par Nicole Salez, vendredi 11 avril 2008

La Pinacothèque de Paris consacre, jusqu’au 1er juin, une rétrospective au photographe américain Emmanuel Radnitzky, dit Man Ray (1890-1976), le plus Parisien des Américains. « L’Atelier de Man Ray. Unconcerned, but not indifferent » offre un nouvel éclairage sur l’œuvre polymorphe de l’artiste à partir de pièces provenant du Man Ray Trust.

Par Nicole Salez

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Noire et Blanche, 1936 (Photo)© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

Comparée à l’imposante exposition « Soutine » que la toute jeune Pinacothèque de Paris place de la Madeleine a prolongé jusqu’au 2 mars compte tenu de son succès, certains pourraient qualifier L’atelier Man Ray « d’anecdotique ». Il n’en est rien. C’est à une approche intimiste du photographe américain le plus renommé de Paris et de son travail polymorphe traversant tous les champs visuels (dessin, peinture, sculpture, photographie, film, objets, assemblages…) que nous invite cette fois le musée dirigé par Marc Restellini. Plus de 200 œuvres et objets personnels, provenant de la collection du Man Ray Trust (Long Island, New York) permettent ainsi d’éclairer d’un jour nouveau les différentes époques du travail de l’artiste. Parmi cet ensemble d’œuvres de jeunesse, de documents de la vie privée, de dessins préparatoires, de documentation sur des œuvres majeures, de chefs d’œuvre, certaines pièces sont célèbres, d’autres peu connues, d’autres n’ont jamais été montrées depuis la mort de l’artiste, le 18 novembre 1976, à l’âge de 86 ans, dans son atelier parisien.

Aussi, pourrait-on dire en s’inspirant du sous-titre de l’exposition [1] que cet Atelier Man Ray peut laisser « détaché » mais en tout cas, pas « indifférent ». A commencer par ceux que l’environnement et l’alchimie du processus créatif d’un artiste polyvalent comme Man Ray intéressent particulièrement.

Un parcours éclectique

Tout au long de ce parcours, outre des œuvres majeures de Man Ray, on découvre, comme de petites pierres blanches posées ici et là, les indices de ses sources d’inspiration (objets parfois insolites, copies...), les recherches multiples qui ont jalonné son œuvre, de photographe d’abord (épreuves réalisées avec de la gélatine déposée sur l’objectif, rayogrammes [2], solarisation, mélange de techniques photographiques et picturales, photographie instantanée...), mais aussi les étapes d’un processus de création plus large guidé par une imagination débordante et décalée. On perçoit également les différentes ambiances dans lesquelles l’artiste a évolué. De nombreuses photos exposées ici fixent des moments de fêtes entre amis, artistes ou non, des instants en compagnie des trois femmes qui marquèrent sa vie : Adon Lacroix, sa compagne newyorkaise, « Kiki de Montparnasse », rencontrée à Paris en 1921 et Juliet Brown [3], elle aussi modèle et muse, qu’il épousa en 1946.

Self portrait Hollywood, 1944 (Photo) Epreuve gélatino-argentique - 23,9x17,7cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008
Self portrait Hollywood, 1944 (Photo) Epreuve gélatino-argentique - 23,9x17,7cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

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Quatre périodes

L’exposition se déroule de manière chronologique. Elle permet d’éclairer quatre périodes et lieux importants de la vie de Man Ray : New York 1890-1921 ; Paris 1921-1940 ; Los Angeles 1940-1951 ; Paris 1945-1976.

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Self Portrait, 1924 (Photo) Epreuve gélatino-argentique - 24,7x17,7cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

Les années de jeunesse à New York (1890-1921)

Man Ray débute sa carrière à New-York. Il peint, sans grand succès. Puis, commence l’aventure « Dada en Amérique ». Avec son ami Marcel Duchamp et Francis Picabia, Man Ray pense faire prendre le Dadaïsme sur place, l’acclimater au pays des gratte-ciel. En vain. Il conclut que « Dada ne peut pas vivre à New York ». Les œuvres présentées à la Pinacothèque nous éclairent sur la formation de Man Ray, ses premières recherches et, parmi celles-ci, les copies des dossiers personnels de l’artiste qu’il utilisa dans ses premiers travaux. Les originaux ont été volés dans l’atelier de Man Ray après sa mort. Ils n’ont jamais été retrouvés...

Paris 1921-1940 : Les heures chaudes de Montparnasse

Ernest Hemingway, 1922 (Photo) Epreuve gélatino-argentique – 17,7x12,7 cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008
Ernest Hemingway, 1922 (Photo) Epreuve gélatino-argentique – 17,7x12,7 cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

Arrivé à Paris, Man Ray poursuit son rêve de devenir un peintre reconnu. En même temps, il fait des photos, de mode d’abord, qui publiées dans les magazines contribuent à le faire connaître. À Montparnasse, la vie intellectuelle et artistique est intense, la fête quotidienne. Les amis de Man Ray posent sous son objectif : Les surréalistes, Duchamp, Picabia, Satie, Cocteau, Kiki de Montparnasse…L’Atelier est devenu une sorte de laboratoire de recherche. Solarisations, rayographies, mises en scène avec des objets insolites, Man Ray expérimente, innove, invite le spectateur de ses images à d’autres émotions, révolutionne l’art photographique. Il devient le photographe américain le plus renommé de Paris, mais aussi le plus surprenant. Ainsi, le cliché « Blanche et noire » retenu comme visuel de l’exposition, ou, dans un autre style, ce portrait d’Ernest Hemingway. Quel est ce bandage qui entoure le crâne de l’écrivain sous son chapeau ? S’agit-il, comme on l’a dit, d’un pansement de fortune pour dissimuler une blessure qu’Hemingway se serait faite en se cognant, peu avant la photo. Avec le grand écrivain, la bouteille n’était jamais loin...

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Man Ray collabore de plus en plus avec Marcel Duchamp, Dada l’adopte, le Surréalisme se développe. L’exposition de la Pinacothèque présente l’échiquier créé par Man Ray, allusion à la partie d’échecs de 1924 avec Duchamp sur le toit du théâtre des Champs-Elysées, sous le jet d’eau de Picabia. Au fil des photos, défile la vie de Man Ray à Montparnasse, sa relation avec Kiki, l’ambiance, l’effervescence créatrice qui y règne, les rencontres, les fêtes, l’art de l’imagination au quotidien, de la fantaisie qui pimente le présent, l’exalte. Man Ray est au summum de son œuvre. Pourtant, en 1937, il publie La Photographie n’est pas l’art.

Los Angeles 1940-1951

La guerre a résonné de ses feux. 1940, Man Ray revient dans un pays qui ne le considère pas même comme un artiste, à peine comme un photographe. Il peint. Il rencontre Juliet Browner, sa muse, qu’il épousera. Mais, pour Man Ray, la Californie est comme une île coupée de la vie culturelle. Mark Rothko, Clifford Still et Robert Motherwell sont à San Francisco. Il écrit à sa sœur : « La Californie est une belle prison. » Des photographies, comme celle d’Ava Gardner dans sa beauté rayonnante, témoignent du fait qu’elle n’est pas que cela...

Paris 1945-1976

Untitled Hand Study, 1940 (Dessin) Encre de Chine sur papier - 27,9x35,5cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008
Untitled Hand Study, 1940 (Dessin) Encre de Chine sur papier - 27,9x35,5cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

1951, Man Ray retourne en France. Là, au moins, il sera compris et apprécié à sa juste valeur. Il est présenté comme un artiste majeur. Sur le tard, l’artiste revient sur son travail des débuts. Il réactualise ses thèmes de jeunesse. Il multiplie ses objets uniques. Pour lui, l’objet et sa reproduction sont intimement liés dans un même concept. Ainsi, son étonnant Violon d’Ingres. La photo en noir et blanc du dos de Kiki de Montparnasse [4] est transformée en 1969 en une lithographie couleur que l’on peut voir à la Pinacothèque de Paris.

Poire d'Erik Satie 1969-Lithographie-64,77X53 cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008
Poire d’Erik Satie 1969-Lithographie-64,77X53 cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

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« L’Atelier de Man Ray. Unconcerned, but not indifferent », nous invite ainsi à parcourir une œuvre qui, comme cette fameuse Porte tambour, est en même temps ouverte et fermée.

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Revolving doors (Folio with pain peint), 1915 Lithographie - 24,1x17cm© Man Ray Trust 0 ADAGP Paris 2008

Le catalogue

Stéphanie Browner, nièce de Juliet Browner et administrateur du Man Ray Trust-Photo Nicole Salez
Stéphanie Browner, nièce de Juliet Browner et administrateur du Man Ray Trust-Photo Nicole Salez

Abondamment illustré, le très beau catalogue de l’exposition « L’Atelier de Man Ray. Unconcerned, but not indifferent », publié par la Pinacothèque de Paris, aborde les techniques du travail de Man Ray, le parcours de l’artiste ainsi que l’histoire du Man Ray Trust. Noriko Fuku et John Jacob, les commissaires de l’exposition, y expliquent les critères qui ont présidé à leur sélection des œuvres et objets provenant exclusivement du Man Ray Trust, lieu d’exception qui abrite une collection d’œuvres de Man Ray presque aussi importante que les vastes archives que possède le Centre Pompidou sur cet artiste.

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Depuis son transport aux Etats‑Unis à la fin des années 1990, cet ensemble est conservé dans des chambres fortes au fond d’un atelier de restauration automobile à Long Island (dans l’Etat de New York). La collection du Man Ray Trust comprend plus de 4000 dessins, photographies, peintures et objets. Elle est unique en son genre, ses possessions représentant toutes les différentes phases de l’œuvre de Man Ray, y compris des œuvres de jeunesse peu connues, des documents relatifs à sa vie privée, des esquisses pour des œuvres majeures et leurs clichés, ainsi que d’innombrables chefs‑d’œuvre célèbres. Elle est aussi riche d’objets usuels qui ont appartenu à Man Ray, comme son chapeau melon, ses bagues, son porte-documents, ainsi qu’une sélection de bijoux et d’objets créés pour Juliet Browner. Les archives privées de la collection comprennent des lettres, des dessins et des manuscrits (dont deux premiers brouillons de l’autobiographie de Man Ray), une formule pour un procédé photographique chimique, et une demande de dépôt de brevet pour un jeu d’échecs magnétique.

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Noriko Fuku, commissaire de l’exposition-Photo Nicole Salez

Noriko Fuku est conservateur japonais indépendant. Vivant aux USA et au Japon, elle a organisé plusieurs expositions sur l’art américain au Japon et vice versa. Elle est professeur d’art et de design à l’université de Kyoto.

John Jacob, commissaire de l'exposition-Photo Nicole Salez
John Jacob, commissaire de l’exposition-Photo Nicole Salez

John Jacob a commencé sa carrière comme artiste et conservateur indépendant. Depuis 2003, il est directeur de la Fondation Inge Morath à New York. Il a organisé des expositions pour différentes institutions aux USA, en Europe et en Asie.


Lire aussi :

- Pollock et le chamanisme, à la Pinacothèque de Paris
-  Les Soldats de l’éternité
- Chaïm Soutine à la Pinacothèque de Paris

Notes

[1] Le sous-titre de l’exposition « Unconcerned but not indifferent », détaché mais pas indifférent, tire son origine du travail de Man Ray, il est aussi l’épitaphe choisie par son épouse Juliet pour leur pierre tombale commune (cimetière de Montparnasse).

[2] Rayogrammes : silhouettes d’objets posés sur la pellicule qui laissent leurs empreintes alors qu’une source lumineuse d’intensité variable bouge autour

[3] Juliet Browner est décédée en 1991

[4] Sur cette photo, la femme est assimilée à un violoncelle percé de deux ouïes (les orifices en formes de f de l’instrument dont le but est de libérer les vibrations provenant de la caisse de résonance qu’est l’intérieur de la "boîte")

PS
- L’atelier Man Ray – Pinacothèque de Paris – 28, place de la Madeleine – 75008 Paris – tous les jours de 10h30 à 18h jusqu’au 1er juin
- Site : pinacotheque.com

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