|
Il a toujours été comme ça. Son père, un chauve au crâne bosselé, m’avait prévenue. Tout petit déjà , il découpait des reproductions d’œuvres d’art dans les journaux : des Rembrandt qui mangent des yaourts, des Warhol qui vendent de la soupe, des Jocondes, travesties ou non, qui n’en finissent pas de sourire.
|
Je ne l’accompagne jamais dans ses voyages. Moi, je préfère le cirque ou les concerts de Francis Cabrel. Rome, Amsterdam, Paris, Madrid, Oslo : il y passe tous ses week-end rallongés de RTT. Au début c’était sympa : des fleurs, des fruits, des gens qui dansent. Depuis quelques temps ça s’était gâté. Au retour de Madrid, il y a eu ce truc affreux avec plein de petits bonhommes nus et grimaçants – du Bosch – comme les machines à laver – j’aurais préféré qu’il m’en ramène une, de machine à laver. Et puis deux dessins sinistres ramenés de Paris : un bateau en perdition dans une mer agitée sous un ciel plombé et une allée de peupliers battus par les vents avec une toute petite bonne femme voûtée.
C’est quand il est rentré d’Oslo avec une toile immonde que j’ai pressenti la catastrophe. D’abord, il n’y avait plus de place dans la maison, ensuite, je lui ai fait une scène. La première en dix ans. Hors de question qu’il accroche ce truc dans ma maison. Une tête de cancéreux traité aux rayons, les mains sur des oreilles même pas dessinées et la bouche grande ouverte. Ça portait bien son nom : Le Cri. Alors là , oui, j’ai hurlé. « De l’Amour, y’en a plein nos murs mais plus dans ma vie ! » Il est parti dormir dans le salon. Le lendemain, il n’est pas rentré. La police a appelé. Ils enquêtaient sur des vols de tableaux et l’entendaient comme suspect.
J’ai bloqué la lame du cutter. Le cutter de Luc, celui qu’il emmenait toujours en voyage. Moi, je voulais juste qu’on ait une vie normale. Que j’ai des petits à emmener au square le mercredi. Je voulais les voir trier les coquillages apportés par la mer du nord. J’ai tout découpé. Patiemment. Tranquillement. Assise en tailleur dans le salon, je ciselais à droite, à gauche, en biais. Je les ai fait mourir en petits lambeaux, ça crissait de partout. Et puis, je les ai piétinés. Je savais bien que ça ne me le ramènerait pas mon Luc. J’en ai mis dans des sacs poubelles, j’en ai jetés au vent qui passait.