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A vos plumes

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Nouvelle : « Séjour » de Adriana Langer

vendredi 3 juillet 2009

La rubrique « A vos plumes » accueille vos nouvelles chaque semaine. Aujourd’hui, « Séjour » de Adriana Langer.

- Envoyez vos textes à l’adresse suivante : catie.chevrier@toutpourlesfemmes.com

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Du canapé où elle était allongée, en équerre par rapport au lit de sa fille, elle voyait, de droite à gauche, dans l’angle une petite fenêtre grillagée donnant sur la mer, puis le mur peint d’un beige neutre et propre, une petite télévision perchée dans les hauteurs, puis, tout à fait à gauche, le couloir menant aux toilettes. Quelle ironie : aucune de leurs chambres d’hôtel, pendant les deux semaines qu’avaient duré leurs vacances, n’avait eu de vue sur la mer. Il avait fallu qu’elles viennent jusqu’à cet hôpital de Bombay, que sa fille, déshydratée et fébrile, ait dû être hospitalisée en urgence pour dysenterie, pour qu’elles puissent, enfin, jouir d’une vue sur mer.

Sa fille dormait. Elle portait le haut d’un pyjama à grandes fleurs colorées offert par sa grand-mère, dont une manche avait été coupée jusqu’à l’aisselle pour être enfilée plus facilement, sans douleurs ni tiraillements, au-dessus du pansement sur le dos de sa main et le long de la tubulure reliée à la perfusion. C’est la mère qui avait pris les ciseaux à ongles qu’elle emportait toujours dans son vanity-case et, voulant matérialiser son amour (elle aurait coupé tous les tissus et tous les vêtements du monde pour soulager sa fille) ; pour l’amuser aussi (une mère coupant, éhontée et souriante, un beau vêtement tout neuf) avait raccourci la manche au-dessus du coude puis l’avait tailladée de bas en haut.

La perfusion venait d’être changée. Les infirmières la changeaient si souvent qu’elle craignait qu’elles ne finissent par inonder le petit corps fragile de son enfant. Mais elles lui expliquaient qu’il le fallait, que c’est ainsi que la petite guérirait. Plus que leurs paroles, ce qui la rassurait, curieusement, c’était leur extrême jeunesse, leurs beaux visages insouciants, leurs chuchotements dans les couloirs, leur anglais rendu spicy par un accent indien, et le balancement cadencé, dansant, de leurs têtes : toute cette grâce semblait indiquer que rien de grave ne pouvait se passer. Ni, ni, entendait-elle, et les jeunes indiennes, qui paraissaient ne pas avoir quitté leurs familles et aller de maison en maison, entre sÅ“urs, cousines et copines, et non entre collègues parmi les patients, ne sortaient jamais de la chambre sans un geste de tendresse pour l’enfant, une caresse sur ses cheveux emmêlés, une petite tape sur le bras nu.

Elle ne voulait lire aucun des livres qu’elle avait apportés, elle fixait le plafond. De toutes façons la lumière s’immisçant dans la chambre par le couloir n’aurait pas suffi pour déchiffrer les lettres. Elle vivait des moments cruciaux. Elle se le disait, sa raison le savait, mais en réalité elle n’en avait qu’une vague conscience, comme s’il s’agissait d’une tierce personne. Elle était dans l’immédiat : porter sa fille aux toilettes sans trop remuer son petit ventre endolori, sans tirer sur la perfusion, ne pas faire de bruit pour qu’elle dorme le plus possible, la rassurer, la câliner, la distraire. Parler avec les infirmières, avec le médecin, gérer leur retour anticipé, récupérer les valises à l’hôtel. Mais elle n’était pas non plus submergée par ces activités au point de n’être que là. En de brefs moments d’accalmie, comme maintenant, où rien ne pouvait être fait que penser ou dormir, elle prenait une certaine distance, et regardait la situation. Elle se disait, elle essayait de se convaincre : je suis dedans. Pourtant, il lui semblait ne sentir que faiblement la crainte et l’angoisse que, dans ces conditions, elle aurait dû ressentir. Elle se doutait que, après (si tant est qu’elle pût se projeter ailleurs que dans ce moment omniprésent) elle se dirait ‘c’était terrible’, même si ce n’était pas tout à fait ce qu’elle éprouvait en ce moment.

C’était comme si, instinctivement, l’on répartissait, pour en atténuer le poids, les souffrances dans le temps : quand tout serait résolu (il ne pouvait en être autrement), quand ce cauchemar serait passé, que tout reviendrait à la normale, elle comprendrait le danger auquel elles avaient échappé. Elle se regardait et s’analysait du dehors et de l’après, comme le ferait un spectre s’apitoyant sur son corps d’avant la mort : sur sa souffrance, sa cécité, et, plus encore, sur la cécité par rapport à sa propre souffrance.

La rubrique « A vos plumes » vous accueille tous les vendredis. N’hésitez pas à adresser vos nouvelles à Marie-Catherine Chevrier, catie.chevrier@toutpourlesfemmes.com
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