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Un Coeur Simple - Gustave Flaubert

par Nicole Salez, lundi 29 novembre 2010

Marie Martin-Guyonnet interpr√®te "Un coeur simple" de Gustave Flaubert au th√©√Ętre le Guichet Montparnasse jusqu’au 8 janvier 2011. Retrouvez ce beau texte ci-dessous.
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Un coeur simple

Pendant un demi-si√®cle, les bourgeoises de Pont-l’Ev√™que envi√®rent √† Madame Aubain sa servante F√©licit√©.

Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le m√©nage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fid√®le √† sa ma√ģtresse, - qui n’√©tait pas cependant une personne agr√©able.

Elle avait épousé un beau garçon sans fortune, mort au commencement de 1809, en lui laissant deux enfants très jeunes avec une quantité de dettes. Alors, elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et la ferme de Geffosses dont les rentes montaient à cinq mille francs tout au plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une autre moins dispendieuse, ayant appartenu à ses ancêtres et placée derrière les halles.

Cette maison, rev√™tue d’ardoises, se trouvait entre un passage et une ruelle aboutissant √† la rivi√®re. Elle avait int√©rieurement des diff√©rences de niveau qui faisaient tr√©bucher. Un vestibule √©troit s√©parait la cuisine de la salle o√Ļ Madame Aubain se tenait tout le long du jour, assise pr√®s de la crois√©e dans un fauteuil de paille. Contre le lambris, peint en blanc, s’alignaient huit chaises d’acajou. Un vieux piano supportait, sous un barom√®tre, un tas pyramidal de bo√ģtes et de cartons. Deux berg√®res de tapisserie flanquaient la chemin√©e en marbre jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, repr√©sentait un temple de Vesta ; - et tout l’appartement sentait un peu le moisi, car le plancher √©tait plus bas que le jardin.

Au premier √©tage, il y avait d’abord la chambre de « Madame », tr√®s grande, tendue d’un papier √† fleurs p√Ęles, et contenant le portrait de « Monsieur » en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre plus petite, o√Ļ l’on voyait deux couchettes d’enfants, sans matelas. Puis venait le salon, toujours ferm√©, et rempli de meubles recouverts d’un drap. Ensuite un corridor menait √† un cabinet d’√©tude ; des livres et des paperasses garnissaient les rayons d’une biblioth√®que entourant de ses trois c√īt√©s un large bureau de bois noir. Les deux panneaux en retour disparaissaient sous des dessins √† la plume, des paysages √† la gouache et des gravures d’Audran, souvenirs d’un temps meilleur et d’un luxe √©vanoui. Une lucarne, au second √©tage, √©clairait la chambre de F√©licit√©, ayant vue sur les prairies.

Elle se levait d√®s l’aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait jusqu’au soir sans interruption ; puis le d√ģner √©tant fini, la vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la b√Ľche sous les cendres et s’endormait devant l’√Ętre, son rosaire √† la main. Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d’ent√™tement. Quant √† la propret√©, le poli de ses casseroles faisait le d√©sespoir des autres servantes. Econome, elle mangeait avec lenteur, et recueillait du doigt sur la table les miettes de son pain, - un pain de douze livres, cuit expr√®s pour elle, et qui durait vingt jours.

En toute saison elle portait un mouchoir d’indienne fix√© dans le dos par une √©pingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier √† bavette, comme les infirmi√®res d’h√īpital.

Son visage √©tait maigre et sa voix aigu√ę. A vingt-cinq ans, on lui en donnait quarante ; d√®s la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun √Ęge ; - et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesur√©s, semblait une femme en bois, fonctionnant d’une mani√®re automatique.

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Elle avait eu, comme une autre, son histoire d’amour.

Son p√®re, un ma√ßon, s’√©tait tu√© en tombant d’un √©chafaudage. Puis sa m√®re mourut, ses soeurs se dispers√®rent, un fermier la recueillit, et l’employa toute petite √† garder les vaches dans la campagne. Elle grelottait sous des haillons, buvait √† plat ventre l’eau des mares, couchait sur la paille, servait les domestiques, √† propos de rien √©tait battue, et finalement fut chass√©e pour un vol de trente sols, qu’elle n’avait pas commis. Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient.

Un soir du mois d’ao√Ľt (elle avait alors dix-huit ans), ils l’entra√ģn√®rent √† l’assembl√©e de Colleville. Tout de suite, elle fut √©tourdie, stup√©faite par le tapage des m√©n√©triers, les lumi√®res dans les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d’or, cette masse de monde sautant √† la fois. Elle se tenait √† l’√©cart modestement, quand un jeune homme d’apparence cossue et qui fumait sa pipe les deux coudes sur le timon d’un banneau, vint l’inviter √† la danse. Il lui paya du cidre, du caf√©, de la galette, un foulard, et, s’imaginant qu’elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bord d’un champ d’avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit √† crier. Il s’√©loigna.

Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut d√©passer un grand chariot de foin qui avan√ßait lentement, et en fr√īlant les roues elle reconnut Th√©odore.

Il l’aborda d’un air tranquille, disant qu’il fallait tout pardonner, puisque c’√©tait « la faute de la boisson ».

Elle ne sut que r√©pondre et avait envie de s’enfuir.

Aussit√īt il parla des r√©coltes et des notables de la commune, car son p√®re avait abandonn√© Colleville pour la ferme des Ecots, de sorte que maintenant ils se trouvaient voisins. - « Ah ! » dit-elle. Il ajouta qu’on d√©sirait l’√©tablir. Du reste il n’√©tait pas press√©, et attendait une femme √† son go√Ľt. Elle baissa la t√™te. Alors il lui demanda si elle pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c’√©tait mal de se moquer. - « Mais non, je vous jure ! » et du bras gauche il lui entoura la taille. Elle marchait soutenue par son √©treinte ; ils se ralentirent. Le vent √©tait mou, les √©toiles brillaient, l’√©norme charret√©e de foin oscillait devant eux ; et les quatre chevaux, en tra√ģnant leurs pas, soulevaient de la poussi√®re. Puis, sans commandement, ils tourn√®rent √† droite. Il l’embrassa encore une fois. Elle disparut dans l’ombre.

Théodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.

Ils se rencontraient au fond des cours, derri√®re un mur, sous un arbre isol√©. Elle n’√©tait pas innocente √† la mani√®re des demoiselles, - les animaux l’avaient instruite ; - mais la raison et l’instinct de l’honneur l’emp√™ch√®rent de faillir. Cette r√©sistance exasp√©ra l’amour de Th√©odore, si bien que pour le satisfaire (ou na√Įvement peut-√™tre) il proposa de l’√©pouser. Elle h√©sitait √† le croire. Il fit de grands serments.

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Bient√īt il avoua quelque chose de f√Ęcheux : ses parents, l’ann√©e derni√®re, lui avaient achet√© un homme ; mais d’un jour √† l’autre on pouvait le reprendre ; l’id√©e de servir l’effrayait. Cette couardise fut pour F√©licit√© une preuve de tendresse ; la sienne en redoubla. Elle s’√©chappait la nuit, et parvenue au rendez-vous, Th√©odore la torturait avec ses inqui√©tudes et ses instances.

Enfin, il annon√ßa qu’il irait lui-m√™me √† la Pr√©fecture prendre des informations, et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et minuit.

Le moment arriv√©, elle courut vers l’amoureux.

A sa place, elle trouva un de ses amis.

Il lui apprit qu’elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la conscription, Th√©odore avait √©pous√© une vieille femme tr√®s riche, Mme Lehoussais, de Toucques.

Ce fut un chagrin d√©sordonn√©. Elle se jeta par terre, poussa des cris, appela le bon Dieu et g√©mit toute seule dans la campagne jusqu’au soleil levant. Puis, elle revint √† la ferme, d√©clara son intention d’en partir ; et, au bout du mois, ayant re√ßu ses comptes, elle enferma tout son petit bagage dans un mouchoir, et se rendit √† Pont-l’Ev√™que.

Devant l’auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve, et qui pr√©cis√©ment cherchait une cuisini√®re. La jeune fille ne savait pas grand-chose, mais paraissait avoir tant de bonne volont√© et si peu d’exigences que Madame Aubain finit par dire

« - Soit, je vous accepte ! »

F√©licit√©, un quart d’heure apr√®s, √©tait install√©e chez elle.

D’abord, elle y v√©cut dans une sorte de tremblement, que lui causaient « le genre de la maison » et le souvenir de « Monsieur », planant sur tout ! Paul et Virginie, l’un √Ęg√© de sept ans, l’autre de quatre √† peine, lui semblaient form√©s d’une mati√®re pr√©cieuse ; elle les portait sur son dos comme un cheval ; et Madame Aubain lui d√©fendit de les baiser √† chaque minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La douceur du milieu avait fondu sa tristesse.

Tous les jeudis, des habitu√©s venaient faire une partie de boston. F√©licit√© pr√©parait d’avance, les cartes et les chaufferettes. Ils. arrivaient √† huit heures bien juste, et se retiraient avant le coup de onze.

Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l’all√©e √©talait par terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d’un bourdonnement de voix, o√Ļ se m√™laient des hennissements de chevaux, des b√™lements d’agneaux, des grognements de cochon, avec le bruit sec des carrioles dans la rue. Vers midi, au plus fort du march√©, on voyait para√ģtre sur le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arri√®re, le nez crochu, et qui √©tait Robelin, le fermier de Geffosses. Peu de temps apr√®s, - c’√©tait Li√©bard, le fermier de Toucques, petit, rouge, ob√®se, portant une veste grise et des houseaux arm√©s d’√©perons.

Tous deux offraient √† leur propri√©taire des poules ou des fromages. F√©licit√© invariablement d√©jouait, leurs astuces ; et ils s’en allaient, pleins de consid√©ration pour elle.

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A des √©poques ind√©termin√©es, Mme Aubain recevait la visite du marquis de Gremanville, un de ses oncles, ruin√© par la crapule et vivant √† Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se pr√©sentait toujours √† l’heure du d√©jeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient tous les meubles. Malgr√© ses efforts pour para√ģtre gentilhomme jusqu’√† soulever son chapeau chaque fois qu’il disait : « Feu mon p√®re », l’habitude l’entra√ģnant, il se versait √† boire coup sur coup et l√Ęchait des gaillardises. F√©licit√© le poussait dehors poliment : « Vous en avez assez, monsieur de Gremanville ! A une autre fois ! » Et elle refermait la porte.

Elle l’ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avou√©. Sa cravate blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote brune, sa fa√ßon de priser en arrondissant le bras, tout son individu lui produisait ce trouble o√Ļ nous jette le spectacle des hommes extraordinaires.

Comme il g√©rait les propri√©t√©s de Madame, il s’enfermait avec elle pendant des heures dans le cabinet de « Monsieur », et craignait toujours de se compromettre, respectait infiniment la magistrature, avait des pr√©tentions au latin.

Pour instruire les enfants d’une mani√®re agr√©able, il leur fit cadeau d’une g√©ographie en estampes. Elles repr√©sentaient diff√©rentes sc√®nes du monde, des anthropophages coiff√©s de plumes, un singe enlevant une demoiselle, des B√©douins dans le d√©sert, une baleine qu’on harponnait, etc.

Paul donna l’explication de ces gravures √† F√©licit√©. Ce fut m√™me toute son √©ducation litt√©raire.

Celle des enfants était faite par Guyot, un pauvre diable employé à la Mairie, fameux pour sa belle main, et qui repassait son canif sur sa botte.

Quand le temps √©tait clair, on s’en allait de bonne heure √† la ferme de Geffosses.

La cour est en pente, la maison dans le milieu ; et la mer, au loin, appara√ģt comme une tache grise.

F√©licit√© retirait de son cabas des tranches de viande froide, et on d√©jeunait dans un appartement faisant suite √† la laiterie. Il √©tait le seul reste d’une habitation de plaisance maintenant disparue. Le papier de la muraille, en lambeaux, tremblait aux courants d’air. Mme Aubain penchait son front, accabl√©e de souvenirs ; les enfants n’osaient plus parler. « Mais jouez donc ! » disait-elle ; ils d√©campaient.

Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des ricochets sur la mare, ou tapait avec un b√Ęton les grosses futailles qui r√©sonnaient comme des tambours.

Virginie donnait à manger aux lapins, se précipitait pour cueillir des bluets, et la rapidité de ses jambes découvrait ses petits pantalons brodés.

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Un soir d’automne, on s’en retourna par les herbages.

La lune √† son premier quartier √©clairait une partie du ciel, et un brouillard flottait comme une √©charpe sur les sinuosit√©s de la Toucques. Des boeufs, √©tendus au milieu du gazon, regardaient tranquillement ces quatre personnes passer. Dans la troisi√®me p√Ęture, quelques-uns se lev√®rent, puis se mirent en rond devant elles. - « Ne craignez rien ! » dit F√©licit√© ; et, murmurant une sorte de complainte, elle flatta sur l’√©chine, celui qui se trouvait le plus pr√®s ; il fit volte-face, les autres l’imit√®rent. Mais quand l’herbage suivant fut travers√©, un beuglement formidable s’√©leva. C’√©tait un taureau que cachait le brouillard. Il avan√ßa vers les deux femmes. Mme Aubain allait courir. - « Non ! non ! moins vite ! » Elles pressaient le pas cependant, et entendaient par-derri√®re un souffle sonore qui se rapprochait. Ses sabots, comme des marteaux, battaient l’herbe de la prairie ; voil√† qu’il galopait maintenant ! F√©licit√© se retourna et elle arrachait √† deux mains des plaques de terre qu’elle lui jetait dans les yeux. Il baissait le mufle, secouait les cornes et tremblait de fureur en beuglant horriblement. Mme Aubain, au bout de l’herbage avec ses deux petits, cherchait √©perdue comment franchir le haut-bord. F√©licit√© reculait toujours devant le taureau, et continuellement lan√ßait des mottes de gazon qui l’aveuglaient, tandis qu’elle criait : - « D√©p√™chez-vous ! d√©p√™chez-vous ! »

Mme Aubain descendit le foss√©, poussa Virginie, Paul ensuite, tomba plusieurs fois en t√Ęchant de gravir le talus, et √† force de courage y parvint.

Le taureau avait accul√© F√©licit√© contre une claire-voie ; sa bave lui rejaillissait √† la figure, une seconde de plus il l’√©ventrait. Elle eut le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse b√™te, toute surprise, s’arr√™ta.

Cet √©v√©nement, pendant bien des ann√©es, fut un sujet de conversation √† Pont-l’Ev√™que. F√©licit√© n’en tira aucun orgueil, ne se doutant m√™me pas qu’elle e√Ľt rien fait d’h√©ro√Įque.

Virginie l’occupait exclusivement ; - car elle eut, √† la suite de son effroi, une affection nerveuse, et M. Poupart, le docteur, conseilla les bains de mer de Trouville.

Dans ce temps-l√†, ils n’√©taient pas fr√©quent√©s. Mme Aubain prit des renseignements, consulta Bourais, fit des pr√©paratifs, comme pour un long voyage.

Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Li√©bard. Le lendemain, il amena deux chevaux dont l’un avait une selle de femme, munie d’un dossier de velours ; et sur la croupe du second un manteau roul√© formait une mani√®re de si√®ge. Mme Aubain y monta, derri√®re lui. F√©licit√© se chargea de Virginie, et Paul enfourcha l’√Ęne de M. Lechaptois, pr√™t√© sous la condition d’en avoir grand soin.

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La route √©tait si mauvaise que ses huit kilom√®tres exig√®rent deux heures. Les chevaux enfon√ßaient jusqu’aux paturons dans la boue, et faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches ; ou bien ils butaient contre les orni√®res ; d’autre fois, il leur fallait sauter. La jument de Li√©bard, √† de certains endroits, s’arr√™tait tout √† coup. Il attendait patiemment qu’elle se rem√ģt en marche ; et il parlait des personnes dont les propri√©t√©s bordaient la route, ajoutant √† leur histoire des r√©flexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, comme on passait sous des fen√™tres entour√©es de capucines, il dit, avec un haussement d’√©paules :

- « En voil√† une, Mme Lehoussais, qui au lieu de prendre un jeune homme... » F√©licit√© n’entendit pas le reste ; les chevaux trottaient, l’√Ęne galopait ; tous enfil√®rent un sentier, une barri√®re tourna, deux gar√ßons parurent, et l’on descendit devant le purin, sur le seuil m√™me de la porte.

La m√®re Li√©bard, en apercevant sa ma√ģtresse, prodigua les d√©monstrations de joie. Elle lui servit un d√©jeuner, o√Ļ il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricass√©e de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux compotes et des prunes √† l’eau-de-vie, accompagnant le tout de politesses √† Madame qui paraissait en meilleure sant√©, √† Mademoiselle devenue « magnifique », √† M. Paul singuli√®rement « forci », sans oublier leurs grands-parents d√©funts, que les Li√©bard avaient connus, √©tant au service de la famille depuis plusieurs g√©n√©rations. La ferme avait, comme eux, un caract√®re d’anciennet√©. Les poutrelles du plafond √©taient vermoulues, les murailles noires de fum√©e, les carreaux gris de poussi√®re. Un dressoir en ch√™ne supportait toutes sortes d’ustensiles, des brocs, des assiettes, des √©cuelles d’√©tain, des pi√®ges √† loup, des forces pour les moutons ; une seringue √©norme fit rire les enfants. Pas un arbre des trois cours qui n’e√Ľt des champignons √† sa base, ou dans ses rameaux une touffe de gui. Le vent en avait jet√© bas plusieurs.Ils avaient repris par le milieu ; et tous fl√©chissaient sous la quantit√© de leurs pommes. Les toits de paille, pareils √† du velours brun et in√©gaux d’√©paisseur, r√©sistaient aux plus fortes bourrasques. Cependant la charreterie tombait en ruine. Mme Aubain dit qu’elle aviserait et commanda de reharnacher les b√™tes.

On fut encore une demi-heure avant d’atteindre Trouville. La petite caravane mit pied √† terre pour passer les Ecores ; c’√©tait une falaise surplombant des bateaux ; et trois minutes plus tard, au bout du quai, on entra dans la cour de l’Agneau d’or, chez la m√®re David.

Virginie, d√®s les premiers jours, se sentit moins faible, r√©sultat du changement d’air et de l’action des bains. Elle les prenait en chemise, √† d√©faut d’un costume ; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de douanier qui servait aux baigneurs.

L’apr√®s-midi, on s’en allait avec l’√Ęne au-del√† des Roches-Noires, du c√īt√© d’Hennequeville. Le sentier, d’abord montait entre des terrains vallonn√©s comme la pelouse d’un parc, puis arrivait sur un plateau o√Ļ alternaient des p√Ęturages et des champs en labour. A la lisi√®re du chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient ; √ß√† et l√†, un grand arbre mort faisait sur l’air bleu des zigzags avec ses branches.

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Presque toujours on se reposait dans un pr√©, ayant Deauville √† gauche, Le Havre √† droite et en face la pleine mer. Elle √©tait brillante de soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu’on entendait √† peine son murmure ; des moineaux cach√©s p√©piaient, et la vo√Ľte immense du ciel recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait √† son ouvrage de couture ; Virginie pr√®s d’elle tressait des joncs ; F√©licit√© sarclait des fleurs de lavande ; Paul, qui s’ennuyait, voulait partir.

D’autres fois, ayant pass√© la Toucques en bateau, ils cherchaient des coquilles. La mar√©e basse laissait √† d√©couvert des oursins, des godefiches, des m√©duses ; et les enfants couraient, pour saisir des flocons d’√©cume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant sur le sable se d√©roulaient le long de la gr√®ve ; elle s’√©tendait √† perte de vue, mais du c√īt√© de la terre avait pour limite les dunes la s√©parant du Marais, large prairie en forme d’hippodrome. Quand ils revenaient par l√†, Trouville, au fond sur la pente du coteau, √† chaque pas grandissait, et avec toutes ses maisons in√©gales semblait s’√©panouit dans un d√©sordre gai.

Les jours qu’il faisait trop chaud ils ne sortaient pas de leur chambre. L’√©blouissante clart√© du dehors plaquait des barres de lumi√®re entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur le trottoir, personne. Ce silence √©pandu augmentait la tranquillit√© des choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des car√®nes, et une brise lourde apportait la senteur du goudron.

Le principal divertissement √©tait le retour des barques. D√®s qu’elles avaient franchi les balises, elles commen√ßaient √† louvoyer. Leurs voiles descendaient aux deux tiers des m√Ęts ; et, la misaine gonfl√©e comme un ballon, elles avan√ßaient, glissaient dans le clapotement des vagues, jusqu’au milieu du port, o√Ļ l’ancre tout √† coup tombait. Ensuite le bateau se pla√ßait contre le quai. Les matelots jetaient par-dessus le bordage des poissons palpitants ; une file de charrettes les attendait, et des femmes en bonnet de coton s’√©lan√ßaient pour prendre les corbeilles et embrasser leurs hommes.

Une d’elles un jour aborda F√©licit√©, qui peu de temps apr√®s entra dans la chambre, toute joyeuse. Elle avait trouv√© une soeur ; et Nastasie Barette, femme Leroux, apparut, tenant un nourrisson √† sa poitrine, de la main droite un autre enfant. A sa gauche un petit mousse les poings sur les hanches et le b√©ret sur l’oreille.

Au bout d’un quart d’heure, Mme Aubain la cong√©dia.

On les rencontrait toujours aux abords de la cuisine, ou dans les promenades que l’on faisait. Le mari ne se montrait pas.

F√©licit√© se prit d’affection pour eux. Elle leur acheta une couverture, des chemises, un fourneau ; evidemment ils l’exploitaient. Cette faiblesse aga√ßait Mme Aubain, qui d’ailleurs n’aimait pas les familiarit√©s du neveu, - car il tutoyait son fils ; - et, comme Virginie toussait et que la saison n’√©tait plus bonne, elle revint √† Pont-l’Ev√™que.

M. Bourais l’√©claira sur le choix d’un coll√®ge. Celui de Caen passait pour le meilleur. Paul y fut envoy√© ; et fit bravement ses adieux, satisfait d’aller vivre dans une maison o√Ļ il aurait des camarades.

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Mme Aubain se r√©signa √† l’√©loignement de son fils, parce qu’il √©tait indispensable. Virginie y songea de moins en moins. F√©licit√© regrettait son tapage. Mais une occupation vint la distraire. A partir de No√ęl, elle mena tous les jours la petite fille au cat√©chisme.

Quand elle avait fait √† la porte une g√©nuflexion, elle s’avan√ßait sous la haute nef entre la double ligne des chaises, ouvrait le banc de Mme Aubain, s’asseyait, et promenait ses yeux autour d’elle.

Les gar√ßons √† droite ; les filles √† gauche, emplissaient les stalles du choeur ; le cur√© se tenait debout pr√®s du lutrin ; sur un vitrail de l’abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge ; un autre la montrait √† genoux devant l’Enfant J√©sus, et, derri√®re le tabernacle, un groupe en bois repr√©sentait saint Michel terrassant le dragon.

Le pr√™tre fit d’abord un abr√©g√© de l’Histoire Sainte. Elle croyait voir le paradis, le d√©luge, la tour de Babel, des villes tout en flammes, des peuples qui mouraient, des idoles renvers√©es ; et elle garda de cet √©blouissement le respect du Tr√®s-Haut et la crainte de sa col√®re. Puis elle pleura en √©coutant la Passion. Pourquoi l’avaient-ils crucifi√©, lui qui ch√©rissait les enfants, nourrissait les foules, gu√©rissait les aveugles, et avait voulu, par douceur, na√ģtre au milieu des pauvres sur le fumier d’une √©table ? Les semailles, les moissons, les pressoirs, toutes ces choses famili√®res dont parle l’Evangile se trouvaient dans sa vie ; le passage de Dieu les avait sanctifi√©es ; et elle aima plus tendrement les agneaux par amour de l’Agneau, les colombes √† cause du Saint-Esprit.

Elle avait peine √† imaginer sa personne ; car il n’√©tait pas seulement oiseau, mais encore un feu, et d’autres fois un souffle. C’est peut-√™tre sa lumi√®re qui voltige la nuit aux bords des mar√©cages, son haleine qui pousse les nu√©es, sa voix qui rend les cloches harmonieuses ; et elle demeurait dans une adoration, jouissant de la fra√ģcheur des murs et de la tranquillit√© de l’√©glise.

Quant aux dogmes, elle n’y comprenait rien, ne t√Ęcha m√™me pas de comprendre. Le cur√© discourait, les enfants r√©citaient, elle finissait par s’endormir ; et se r√©veillait tout √† coup, quand ils faisaient en s’en allant claquer leurs sabots sur les dalles.

Ce fut de cette mani√®re, √† force de l’entendre, qu’elle apprit le cat√©chisme, son √©ducation religieuse ayant √©t√© n√©glig√©e dans sa jeunesse ; et d√®s lors elle imita toutes les pratiques de Virginie, je√Ľnait comme elle, se confessait avec elle. A la F√™te-Dieu, elles firent ensemble un reposoir.

La premi√®re communion la tourmentait d’avance. Elle s’agita pour les souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel tremblement elle aida sa m√®re √† l’habiller !

Pendant toute la messe, elle √©prouva une angoisse. M. Bourais lui cachait un c√īt√© du choeur ; mais juste en face, le troupeau des vierges portant des couronnes blanches par-dessus leurs voiles abaiss√©s formait comme un champ de neige ; et elle reconnaissait de loin la ch√®re petite √† son cou plus mignon et son attitude recueillie. La cloche tinta. Les t√™tes se courb√®rent ; il y eut un silence. Aux √©clats de l’orgue, les chantres et la foule entonn√®rent l’Agnus Dei ; puis le d√©fil√© des gar√ßons commen√ßa ; et, apr√®s eux, les filles se lev√®rent. Pas √† pas, et les mains jointes elles allaient vers l’autel tout illumin√©, s’agenouillaient sur la premi√®re marche, recevaient l’hostie successivement, et dans le m√™me ordre revenaient √† leurs prie-Dieu. Quand ce fut le tour de Virginie, F√©licit√© se pencha pour la voir ; et, avec l’imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla qu’elle √©tait elle-m√™me cette enfant ; sa figure devenait la sienne, sa robe l’habillait, son coeur lui battait dans la poitrine ; au moment d’ouvrir la bouche, en fermant les paupi√®res, elle manqua s’√©vanouir.

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Le lendemain, de bonne heure, elle se pr√©senta dans la sacristie, pour que M. le cur√© lui donn√Ęt la communion. Elle la re√ßut d√©votement, mais n’y go√Ľta pas les m√™mes d√©lices

Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie ; et, comme Guyot ne pouvait lui montrer ni l’anglais ni la musique, elle r√©solut de la mettre en pension chez les Ursulines d’Honfleur.

L’enfant n’objecta rien. F√©licit√© soupirait, trouvant Madame insensible. Puis elle songea que sa ma√ģtresse, peut-√™tre, avait raison. Ces choses d√©passaient sa comp√©tence.

Enfin, un jour, une vieille tapissi√®re s’arr√™ta devant la porte ; et il en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. F√©licit√© monta les bagages sur l’imp√©riale, fit des recommandations au cocher, et pla√ßa dans le coffre six pots de confitures et une douzaine de poires, avec un bouquet de violettes.

Virginie, au dernier moment, fut prise d’un grand sanglot. Elle embrassait sa m√®re qui la baisait au front, en r√©p√©tant. - « Allons ! du courage ! du courage ! » Le marchepied se releva, la voiture partit.

Alors Mme Aubain eut une d√©faillance ; et le soir tous ses amis, le m√©nage Lormeau, Mme Lechaptois, ces demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et Bourais se pr√©sent√®rent pour la consoler.

La privation de sa fille lui fut d’abord tr√®s douloureuse. Mais trois fois la semaine elle en recevait une lettre, les autres jours lui √©crivait, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette fa√ßon comblait le vide des heures.

Le matin, par habitude, F√©licit√© entrait dans la chambre de Virginie, et regardait les murailles. Elle s’ennuyait de n’avoir plus √† peigner ses cheveux, √† lui lacer ses bottines, √† la border dans son lit, - et de ne plus voir continuellement sa gentille figure, de ne plus la tenir par la main quand elles sortaient ensemble. Dans son d√©soeuvrement elle essaya de faire de la dentelle. Ses doigts trop lourds cassaient les fils ; elle n’entendait √† rien, avait perdu le sommeil, suivant son mot, √©tait « min√©e ».

Pour « se dissiper », elle demanda la permission de recevoir son neveu Victor.

Il arrivait le dimanche apr√®s la Messe, les joues roses, la poitrine nue, et sentant l’odeur de la campagne qu’il avait travers√©e. Tout de suite, elle dressait son couvert. Ils d√©jeunaient l’un en face de l’autre ; et, mangeant elle-m√™me le moins possible pour √©pargner la d√©pense, elle le bourrait tellement de nourriture qu’il finissait par s’endormir. Au premier coup des v√™pres, elle le r√©veillait, brossait son pantalon, nouait sa cravate, et se rendait √† l’√©glise, appuy√©e sur son bras dans un orgueil maternel.

Ses parents le chargeaient toujours d’en tirer quelque chose, soit un paquet de cassonade, du savon, de l’eau-de-vie, parfois m√™me de l’argent. Il apportait ses nippes √† raccommoder ; et elle acceptait cette besogne, heureuse d’une occasion qui le for√ßait √† revenir.

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Au mois d’ao√Ľt, son p√®re l’emmena au cabotage.

C’√©tait l’√©poque des vacances. L’arriv√©e des enfants la consola. Mais Paul devenait capricieux, et Virginie n’avait plus l’√Ęge d’√™tre tutoy√©e, ce qui mettait une g√™ne, une barri√®re entre elles.

Victor alla successivement √† Morlaix, √† Dunkerque et √† Brighton ; au retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La premi√®re fois, ce fut une bo√ģte en coquilles ; la seconde, une tasse √† caf√© ; la troisi√®me, un grand bonhomme en pain d’√©pice. Il embellissait, avait la taille bien prise, un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit chapeau de cuir, plac√© en arri√®re comme un pilote. Il l’amusait, en lui racontant des histoires m√™l√©es de termes marins.

Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n’oublia pas la date), Victor annon√ßa qu’il √©tait engag√© au long cours, et, dans la nuit du surlendemain, par le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa go√©lette qui devait d√©marrer du Havre prochainement. Il serait, peut-√™tre, deux ans parti.

La perspective d’une telle absence d√©sola F√©licit√© ; et pour lui dire encore adieu, le mercredi soir, apr√®s le d√ģner de Madame, elle chaussa des galoches, et avala les quatre lieues qui s√©parent Pont-l’Ev√™que de Honfleur.

Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre √† gauche, elle prit √† droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas ; des gens qu’elle accosta l’engag√®rent √† se h√Ęter. Elle fit le tour du bassin rempli de navires, se heurtait contre des amarres. Puis le terrain s’abaissa, des lumi√®res s’entrecrois√®rent, et elle se crut folle, en apercevant des chevaux dans le ciel.

Au bord du quai, d’autres hennissaient, effray√©s par la mer. Un palan qui les enlevait les descendait dans un bateau, o√Ļ des voyageurs se bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les sacs de grain ; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait ; et un mousse restait accoud√© sur le bossoir, indiff√©rent √† tout cela. F√©licit√©, qui ne l’avait pas reconnu, criait « Victor ! » ; il leva la t√™te ; elle s’√©lan√ßait, quand on retira l’√©chelle tout √† coup.

Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile avait tourn√©. On ne vit plus personne ; - et, sur la mer argent√©e par la lune, il faisait une tache noire qui s’enfon√ßa, disparut.

F√©licit√©, en passant pr√®s du Calvaire, voulut recommander √† Dieu ce qu’elle ch√©rissait le plus ; et elle pria pendant longtemps, debout, la face baign√©e de pleurs, les yeux vers les nuages. La ville dormait, des douaniers se promenaient ; et de l’eau tombait sans discontinuer par les trous de l’√©cluse, avec un bruit de torrent. Deux heures sonn√®rent.

Le parloir n’ouvrirait pas avant le jour. Un retard bien s√Ľr contrarierait Madame ; et, malgr√© son d√©sir d’embrasser l’autre enfant, elle s’en retourna. Les filles de l’auberge s’√©veillaient, comme elle entrait dans Pont-l’Ev√™que.

Le gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots ! Ses pr√©c√©dents voyages ne l’avaient pas effray√©e. De l’Angleterre et de la Bretagne on revenait. Mais l’Am√©rique, les Colonies, les Iles, cela √©tait perdu dans une r√©gion incertaine, √† l’autre bout du monde.

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D√®s lors F√©licit√© pensa exclusivement √† son neveu. Les jours de soleil, elle se tourmentait de la soif ; quand il faisait de l’orage, craignait pour lui la foudre. En √©coutant le vent qui grondait dans la chemin√©e et emportait les ardoises, elle le voyait battu par cette m√™me temp√™te, au sommet d’un m√Ęt fracass√©, tout le corps en arri√®re, sous une nappe d’√©cume ; ou bien, - souvenir de la g√©ographie en estampes -, il √©tait mang√© par les sauvages, pris dans un bois par des singes, se mourait le long d’une plage d√©serte. Et jamais, elle ne parlait de ces inqui√©tudes.

Mme Aubain en avait d’autres sur sa fille.

Les bonnes soeurs trouvaient qu’elle √©tait affectueuse, mais d√©licate. La moindre √©motion l’√©nervait. Il fallut abandonner le piano.

Sa m√®re exigeait du couvent une correspondance r√©gl√©e. Un matin, que le facteur n’√©tait pas venu, elle s’impatienta ; et elle marchait dans la salle, de son fauteuil √† la fen√™tre. C’√©tait vraiment extraordinaire ! Depuis quatre jours, pas de nouvelles !

Pour qu’elle se consol√Ęt par son exemple, F√©licit√© lui dit.

- « Moi, Madame, voil√† six mois que je n’en ai re√ßu !... »

- « De qui donc ?... »

La servante r√©pliqua doucement :

- « Mais... de mon neveu ! »

- « Ah ! votre neveu ! » Et, haussant les √©paules, Mme Aubain reprit sa promenade, ce qui voulait dire : « Je n’y pensais pas !... Au surplus, je m’en moque ! un mousse, un gueux, belle affaire !... tandis que ma fille... Songez donc !... »

Félicité, bien que nourrie dans la rudesse, fut indignée contre Madame, puis oublia.

Il lui paraissait tout simple de perdre la t√™te √† l’occasion de la petite.

Les deux enfants avaient une importance √©gale ; un lien de son coeur les unissait, et leurs destin√©es devaient √™tre la m√™me.

Le pharmacien lui apprit que le bateau de Victor √©tait arriv√© √† la Havane ; il avait lu, ce renseignement dans une gazette.

A cause des cigares, elle imaginait la Havane un pays o√Ļ l’on ne fait pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi des n√®gres dans un nuage de tabac. Pouvait-on « en cas de besoin » s’en retourner par terre ? A quelle distance √©tait-ce de Pont-l’Ev√™que ? Pour le savoir, elle interrogea M. Bourais.

Il atteignit son atlas, puis commen√ßa des explications sur les longitudes ; et il avait un beau sourire de cuistre devant l’ahurissement de F√©licit√©. Enfin, avec son porte-crayon, il indiqua, dans les d√©coupures d’une tache ovale, un point noir, imperceptible, en ajoutant « Voici. » Elle se pencha sur la carte ; ce r√©seau de lignes colori√©es fatiguait sa vue, sans lui rien apprendre ; et Bourais l’invitant √† dire ce qui l’embarrassait elle le pria de lui montrer la maison o√Ļ demeurait Victor. Bourais leva les bras, il √©ternua, rit √©norm√©ment ; une candeur pareille excitait sa joie ; et F√©licit√© n’en comprenait pas le motif, - elle qui s’attendait peut-√™tre √† voir jusqu’au portrait de son neveu, tant son intelligence √©tait born√©e !

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Ce fut quinze jours apr√®s que Li√©bard, √† l’heure du march√© comme d’habitude, entra dans la cuisine ; et lui remit une lettre qu’envoyait son beau-fr√®re. Ne sachant lire aucun des deux, elle eut recours √† sa ma√ģtresse.

Mme Aubain, qui comptait les mailles d’un tricot, le posa pr√®s d’elle, d√©cacheta la lettre, tressaillit, et, d’une voix basse, avec un regard profond.

- « C’est un malheur... qu’on vous annonce. Votre neveu... »

Il √©tait mort. On n’en disait pas davantage.

F√©licit√© tomba sur une chaise, en s’appuyant la t√™te √† la cloison, et ferma ses paupi√®res, qui devinrent roses tout √† coup. Puis, le front baiss√©, les mains pendantes, l’oeil fixe, elle r√©p√©tait par intervalles :

- « Pauvre petit gars ! pauvre petit gars ! »

Li√©bard la consid√©rait en exhalant des soupirs. Mme Aubain tremblait un peu.

Elle lui proposa d’aller voir sa soeur, √† Trouville.

F√©licite r√©pondit par un geste qu’elle n’en avait pas besoin.

Il y eut un silence. Le bonhomme Li√©bard jugea convenable de se retirer. Alors elle dit :

- « √áa ne leur fait rien, √† eux ! »

Sa t√™te retomba ; et machinalement, elle soulevait de temps √† autre, les longues aiguilles sur la table √† ouvrage.

Des femmes pass√®rent dans la cour avec un bard d’o√Ļ d√©gouttelait du linge.

En les apercevant par les carreaux, elle se rappela sa lessive ; l’ayant coul√©e la veille, il fallait aujourd’hui la rincer ; et elle sortit de l’appartement.

Sa planche et son tonneau √©taient au bord de la Toucques. Elle jeta sur la berge un tas de chemises, retroussa ses manches, prit son battoir ; et les coups forts qu’elle donnait s’entendaient dans les autres jardins √† c√īt√©. Les prairies √©taient vides, le vent agitait la rivi√®re ; au fond, de grandes herbes s’y penchaient, comme des chevelures de cadavres flottant dans l’eau. Elle retenait sa douleur, jusqu’au soir fut tr√®s brave ; mais √† peine dans sa chambre, elle s’y abandonna, √† plat ventre sur son matelas, le visage dans l’oreiller, et les deux poings contre les tempes.

Beaucoup plus tard, par le capitaine de Victor lui-m√™me, elle connut les circonstances de sa fin. On l’avait trop saign√© √† l’h√īpital, pour la fi√®vre jaune. Quatre m√©decins le tenaient √† la fois. Il √©tait mort imm√©diatement, et le chef avait dit :

- « Bon ! encore un ! »

Ses parents l’avaient toujours trait√© avec barbarie. Elle aima mieux ne pas les revoir ; et ils ne firent aucune avance, par oubli, ou endurcissement de mis√©rables.

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Virginie s’affaiblissait.

Des oppressions, de la toux, une fi√®vre continuelle et des marbrures aux pommettes d√©celaient quelque affection profonde. M. Poupart avait conseill√© un s√©jour en Provence. Mme Aubain s’y d√©cida, et e√Ľt tout de suite repris sa fille √† la maison, sans le climat de Pont-l’Ev√™que.

Elle fit un arrangement avec un loueur de voitures, qui la menait au couvent chaque mardi. Il y a dans le jardin une terrasse d’o√Ļ l’on d√©couvre la Seine. Virginie s’y promenait √† son bras, sur les feuilles de pampre tomb√©es. Quelquefois, le soleil traversant les nuages la for√ßait √† cligner ses paupi√®res, pendant qu’elle regardait les voiles au loin et tout l’horizon, depuis le ch√Ęteau de Tancarville jusqu’aux phares du Havre. Ensuite on se reposait sous la tonnelle. Sa m√®re s’√©tait procur√© un petit f√Ľt d’excellent vin de Malaga ; et, riant √† l’id√©e d’√™tre grise, elle en buvait deux doigts, pas davantage.

Ses forces reparurent. L’automne s’√©coula doucement. F√©licit√© rassurait Mme Aubain. Mais, un soir qu’elle avait √©t√© aux environs faire une course, elle rencontra devant la porte le cabriolet de M. Poupart ; et il √©tait dans le vestibule. Madame Aubain nouait son chapeau.

- « Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants ! Plus vite donc ! »

Virginie avait une fluxion de poitrine ; c’√©tait peut-√™tre d√©sesp√©r√©.

- « Pas encore » dit le M√©decin ; et tous deux mont√®rent dans la voiture, sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. La nuit allait venir. Il faisait tr√®s froid.

F√©licit√© se pr√©cipita dans l’√©glise, pour allumer un cierge. Puis elle courut apr√®s le cabriolet, qu’elle rejoignit une heure plus tard, sauta l√©g√®rement par derri√®re, o√Ļ elle se tenait aux torsades, quand une r√©flexion lui vint : « La cour n’√©tait pas ferm√©e ! si des voleurs s’introduisaient ? » Et elle descendit.

Le lendemain, d√®s l’aube, elle se pr√©senta chez le Docteur. Il √©tait rentr√©, et reparti √† la campagne. Puis elle resta dans l’auberge, croyant que des inconnus apporteraient une lettre. Enfin, au petit jour, elle prit la diligence de Lisieux.

Le couvent se trouvait au fond d’une ruelle escarp√©e. Vers le milieu, elle entendit des sons √©tranges, un glas de mort. « C’est pour d’autres » pensa-t-elle ; et F√©licit√© tira violemment le marteau.

Au bout de plusieurs minutes, des savates se tra√ģn√®rent, la porte s’entreb√Ęilla, et une religieuse parut.

La Bonne-Soeur avec un air de componction dit qu’« elle venait de passer ». En m√™me temps, le glas de Saint-L√©onard redoublait.

Félicité parvint au second étage.

D√®s le seuil de la chambre, elle aper√ßut Virginie √©tal√©e sur le dos, les mains jointes, la bouche ouverte et la t√™te en arri√®re sous une croix noire s’inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins p√Ęles que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu’elle tenait dans ses bras, poussait des hoquets d’agonie. La Sup√©rieure √©tait debout, √† droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges, et le brouillard blanchissait les fen√™tres. Des religieuses emport√®rent Mme Aubain.

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Pendant deux nuits, F√©licit√© ne quitta pas la morte. Elle r√©p√©tait les m√™mes pri√®res, jetait de l’eau b√©nite sur les draps, revenait s’asseoir, et la contemplait. A la fin de la premi√®re veille, elle remarqua que la figure avait jauni, les l√®vres bleuirent, le nez se pin√ßait, les yeux s’enfon√ßaient. Elle les baisa plusieurs fois ; et n’e√Ľt pas √©prouv√© un immense √©tonnement si Virginie les e√Ľt rouverts ; pour de pareilles √Ęmes le surnaturel est tout simple. Elle fit sa toilette, l’enveloppa de son linceul, la descendit dans sa bi√®re, lui posa une couronne, √©tala ses cheveux. Ils √©taient blonds, et extraordinaires de longueur √† son √Ęge. F√©licit√© en coupa une grosse m√®che, dont elle glissa la moiti√© dans sa poitrine, r√©solue √† ne jamais s’en dessaisir.

Le corps fut ramen√© √† Pont-l’Ev√™que, suivant les intentions de Mme Aubain, qui suivait le corbillard, dans une voiture ferm√©e.

Apr√®s la messe, il fallut encore trois quarts d’heure pour atteindre le cimeti√®re. Paul marchait en t√™te, et sanglotait. M. Bourais √©tait derri√®re, ensuite les principaux habitants, les femmes, couvertes de mantes noires, et F√©licit√©. Elle songeait √† son neveu, et n’ayant pu lui rendre ces honneurs, avait un surcro√ģt de tristesse, comme si on l’e√Ľt enterr√©e avec l’autre.

Le d√©sespoir de Mme Aubain fut illimit√©.

D’abord elle se r√©volta contre Dieu, le trouvant injuste de lui avoir pris sa fille, - elle, qui n’avait jamais fait le mal, et dont la conscience √©tait si pure ! - Mais non ! elle aurait d√Ľ l’emporter dans le Midi. D’autres docteurs l’auraient sauv√©e ! Elle s’accusait, voulait la rejoindre, criait en d√©tresse au milieu de ses r√™ves. Un, surtout, l’obs√©dait. Son mari, costum√© comme un matelot, revenait d’un long voyage, et lui disait en pleurant qu’il avait re√ßu l’ordre d’emmener Virginie. Alors ils se concertaient pour d√©couvrir une cachette quelque part.

Une fois, elle rentra du jardin, boulevers√©e. Tout √† l’heure (elle montrait l’endroit), le p√®re et la fille lui √©taient apparus l’un aupr√®s de l’autre, et ils ne faisaient rien ; ils la regardaient.

Pendant plusieurs mois, elle resta dans sa chambre, inerte. F√©licit√© la sermonnait doucement. Il fallait se conserver pour son fils, et pour l’autre, en souvenir « d’elle ».

- « Elle ? » reprenait Mme Aubain, comme se r√©veillant. « Ah ! oui !... oui !... Vous ne l’oubliez pas ! » Allusion au cimeti√®re, qu’on lui avait scrupuleusement d√©fendu.

F√©licit√© tous les jours s’y rendait.

A quatre heures pr√©cises, elle passait au bord des maisons, montait la c√īte, ouvrait la barri√®re, et arrivait devant la tombe de Virginie. C’√©tait une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le bas, et des cha√ģnes autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs feuilles, renouvelait le sable, se mettait √† genoux pour mieux labourer la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en √©prouva un soulagement, une esp√®ce de consolation.

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Puis des ann√©es s’√©coul√®rent, toutes pareilles, et sans autres √©pisodes que le retour des grandes F√™tes, P√Ęques, l’Assomption, la Toussaint. Des √©v√©nements int√©rieurs faisaient une date, o√Ļ l’on se reportait plus tard. Ainsi, en 1825 deux vitriers badigeonn√®rent le vestibule ; en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme. L’√©t√© de 1828, ce fut √† Madame d’offrir le pain b√©nit ; Bourais, vers cette √©poque, s’absenta myst√©rieusement ; et les anciennes connaissances peu √† peu s’en all√®rent : Guyot, Li√©bard, Mme Lechaptois, Robelin, l’oncle Gremanville, paralys√© depuis longtemps.

Une nuit, le conducteur de la malle-poste annon√ßa dans Pont-l’Ev√™que la R√©volution de juillet. Un sous-pr√©fet nouveau, peu de jours apr√®s, fut nomm√© : le baron de Larsonni√®re, ex-consul en Am√©rique, et qui avait chez lui, outre sa femme, sa belle-soeur avec trois demoiselles , assez grandes d√©j√†. On les apercevait sur leur gazon, habill√©es de blouses flottantes ; elles poss√©daient un n√®gre et un perroquet. Mme Aubain eut leur visite, et ne manqua pas de la rendre. Du plus loin qu’elles paraissaient, F√©licit√© accourait pour la pr√©venir. Mais une chose √©tait seule capable de l’√©mouvoir, les lettres de son fils.

Il ne pouvait suivre aucune carri√®re, √©tant absorb√© dans les estaminets. Elle lui payait ses dettes ; il en faisait d’autres et les soupirs que poussait Mme Aubain, en tricotant pr√®s de la fen√™tre, arrivaient √† F√©licit√©, qui tournait son rouet dans la cuisine.

Elles se promenaient ensemble le long de l’espalier ; et causaient toujours de Virginie, se demandant si telle chose lui aurait plu, en telle occasion ce qu’elle e√Ľt dit probablement.

Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre √† deux lit. Mme Aubain les inspectait le moins souvent possible. Un jour d’√©t√©, elle se r√©signa ; et des papillons s’envol√®rent de l’armoire.

Ses robes √©taient en ligne sous une planche o√Ļ il y avait trois poup√©es, des cerceaux, un m√©nage, la cuvette qui lui servait. Elles retir√®rent √©galement les jupons, les bas, les mouchoirs, et les √©tendirent sur les deux couches, avant de les replier. Le soleil √©clairait ces pauvres objets, en faisait voir les taches, et des plis form√©s par les mouvements du corps. L’air √©tait chaud et bleu. Un merle gazouillait, tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles retrouv√®rent un petit chapeau de peluche, √† longs poils, couleur marron. Mais il √©tait tout mang√© de vermine. F√©licit√© le r√©clama pour elle-m√™me. Leurs yeux se fix√®rent l’une sur l’autre, s’emplirent de larmes ; enfin la ma√ģtresse ouvrit ses bras, la servante s’y jeta, et elles s’√©treignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les √©galisait.

C’√©tait la premi√®re fois de leur vie, Mme Aubain n’√©tant pas d’une nature expansive. F√©licit√© lui en fut reconnaissante comme d’un bienfait, et d√©sormais la ch√©rit avec un d√©vouement bestial et une v√©n√©ration religieuse.

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La bonté de son coeur se développa.

Quand elle entendait dans la rue les tambours d’un r√©giment en marche, elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et offrait √† boire aux soldats. Elle soigna des chol√©riques. Elle prot√©geait les Polonais, et m√™me il y en eut un qui d√©clarait la vouloir √©pouser. Mais ils se f√Ęch√®rent ; car un matin, en rentrant de l’ang√©lus, elle le trouva dans sa cuisine, o√Ļ il s’√©tait introduit, et accommod√© une vinaigrette qu’il mangeait tranquillement.

Apr√®s les Polonais, ce fut le p√®re Colmiche, un vieillard passant pour avoir fait des horreurs en 93. Il vivait au bord de la rivi√®re, dans les d√©combres d’une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes du mur, et lui jetaient des cailloux, qui tombaient sur son grabat, o√Ļ il gisait, continuellement secou√© par un catarrhe, avec des cheveux tr√®s longs, les paupi√®res enflamm√©es et au bras, une tumeur plus grosse que sa t√™te. Elle lui procura du linge, t√Ęcha de nettoyer son bouge, r√™vait √† l’√©tablir dans le fournil, sans qu’il g√™n√Ęt Madame. Quand le cancer eut crev√©, elle le pansa tous les jours, lui apportait de la galette, le pla√ßait au soleil sur une botte de paille ; et le pauvre vieux, en bavant et en tremblant, la remerciait de sa voix √©teinte, craignait de la perdre ; allongeait les mains d√®s qu’il la voyait s’√©loigner. Il mourut ; elle fit dire une messe pour le repos de son √Ęme.

Ce jour-l√†, il lui advint un grand bonheur : au moment du d√ģner, le n√®gre de Mme de Larsonni√®re se pr√©senta, tenant le perroquet dans sa cage, avec le b√Ęton, la cha√ģne et le cadenas. Un billet de la Baronne annon√ßait √† Mme Aubain que, son mari √©tant √©lev√© √† une pr√©fecture, ils partaient le soir ; et elle la priait d’accepter cet oiseau comme un souvenir et en t√©moignage de ses respects.

Il occupait depuis longtemps l’imagination de F√©licit√©, car il venait d’Am√©rique et ce mot lui rappelait Victor, si bien qu’elle s’en informait aupr√®s du n√®gre. Une fois m√™me elle avait dit : - « C’est Madame qui serait heureuse de l’avoir ! » Le n√®gre avait redit le propos √† sa ma√ģtresse, qui, ne pouvant l’emmener, s’en d√©barrassait de cette fa√ßon.

Il s’appelait Loulou et son corps √©tait vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu et sa gorge dor√©e.

Mais il avait la fatigante manie de mordre son b√Ęton s’arrachait les plumes, √©parpillait ses ordures, r√©pandait l’eau de sa baignoire ; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours √† F√©licit√©.

Elle entreprit de l’instruire ; bient√īt il r√©p√©ta « Charmant gar√ßon ! Serviteur, monsieur ! Je vous salue, Marie ! » Il √©tait plac√© aupr√®s de la porte, et plusieurs s’√©tonnaient qu’il ne r√©pond√ģt pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s’appellent Jacquot. On le comparait √† une dinde, √† une b√Ľche : autant de coups de poignard pour F√©licit√© ! Etrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu’on le regardait !

N√©anmoins il recherchait la compagnie ; car le dimanche, pendant que ces demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et de nouveaux habitu√©s : Onfroy l’apothicaire, M. Varin et le capitaine Mathieu, faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes, et se d√©menait si furieusement. qu’il √©tait impossible de s’entendre.

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La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait tr√®s dr√īle. D√®s qu’il l’apercevait, il commen√ßait √† rire, √† rire de toutes ses forces. Les √©clats de sa voix bondissaient dans la cour, l’√©cho les r√©p√©tait, les voisins se mettaient √† leurs fen√™tres, riaient aussi ; et, pour n’√™tre pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivi√®re puis entrait par la porte du jardin ; et les regards qu’il envoyait √† l’oiseau manquaient de tendresse.

Loulou avait re√ßu du gar√ßon boucher une chiquenaude, s’√©tant permis d’enfoncer la t√™te dans sa corbeille ; et depuis lors il t√Ęchait toujours de le pincer √† travers sa chemise. Fabu mena√ßait de lui tordre le col, bien qu’il ne f√Ľt pas cruel, malgr√© le tatouage de ses bras, et ses gros favoris. Au contraire ! il avait plut√īt du penchant pour le perroquet, jusqu’√† vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. F√©licit√©, que ces mani√®res effrayaient, le pla√ßa dans la cuisine. Sa cha√ģnette fut retir√©e, et il circulait dans la maison.

Quand il descendait l’escalier, il appuyait sur les marches la courbe de son bec, levait la patte droite, puis la gauche ; et elle avait peur qu’une telle gymnastique ne lui caus√Ęt des √©tourdissements. Il devint malade, ne pouvait plus parler ni manger. C’√©tait sous sa langue une √©paisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le gu√©rit, en arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul un jour, eut l’imprudence de lui souffler aux narines la fum√©e d’un cigare ; une autre fois que Mme Lormeau l’aga√ßait du bout de son ombrelle, il en happa la virole ; enfin, il se perdit.

Elle l’avait pos√© sur l’herbe pour le rafra√ģchir, s’absenta une minute ; et, quand elle revint, plus de perroquet ! D’abord, elle le chercha dans les buissons, au bord de l’eau et sur les toits, sans √©couter sa ma√ģtresse qui lui criait « Prenez donc garde ! vous √™tes folle ! » Ensuite, elle inspecta tous les jardins de Pont-l’Ev√™que ; et elle arr√™tait les passants. « Vous n’auriez pas vu, quelquefois, par, hasard, mon perroquet ? » A ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en faisait la description. Tout √† coup, elle crut distinguer derri√®re les moulins, au bas de la c√īte, une chose verte qui voltigeait. Mais au haut de la c√īte, rien ! Un porte-balle lui affirma qu’il l’avait rencontr√© tout √† l’heure √† Saint-Melaine, dans la boutique de la m√®re Simon. Elle y courut. On ne savait pas ce qu’elle voulait dire. Enfin elle rentra √©puis√©e, les savates en lambeaux, la mort dans l’√Ęme ; et, assise au milieu du banc, pr√®s de Madame, elle racontait toutes ses d√©marches, quand un poids l√©ger lui tomba sur l’√©paule, Loulou ! Que diable avait-il fait ? Peut-√™tre qu’il s’√©tait promen√© aux environs !

Elle eut du mal √† s’en remettre, ou plut√īt ne s’en remit jamais.

Par suite d’un refroidissement, il. lui vint une angine ; peu de temps apr√®s, un mal d ’oreilles . Trois ans plus tard, elle √©tait sourde ; et elle parlait tr√®s haut, m√™me √† l’√©glise. Bien que ses p√©ch√©s auraient pu sans d√©shonneur pour elle, ni inconv√©nient pour le monde, se r√©pandre √† tous les coins du dioc√®se, M. le Cur√© jugea convenable de ne plus recevoir sa confession que dans la sacristie.

Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent, sa ma√ģtresse lui disait : « - Mon Dieu ! comme vous √™tes b√™te ! » ; elle r√©pliquait « - Oui, Madame » ; en cherchant quelque chose autour d’elle.

Le petit cercle de ses id√©es se r√©tr√©cit encore, et le carillon des cloches, le mugissement des boeufs n’existaient plus ! Tous les √™tres fonctionnaient avec le silence des fant√īmes. Un seul bruit arrivait maintenant √† ses oreilles, la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic-tac du tournebroche, l’appel aigu d’un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait en face ; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain , - « F√©licit√© ! la porte, la porte ! »

Ils avaient des dialogues, lui, d√©bitant √† sati√©t√© les trois phrases de son r√©pertoire, et elle, y r√©pondant par des mots sans plus de suite, mais o√Ļ son coeur s’√©panchait. Loulou, dans son isolement √©tait presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses l√®vres, se cramponnait √† son fichu ; et, comme elle penchait son front en branlant la t√™te √† la mani√®re des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l’oiseau fr√©missaient ensemble.

Quand des nuages s’amoncelaient et que le tonnerre grondait, il poussait des cris, se rappelant peut-√™tre les ond√©es de ses for√™ts natales. Le ruissellement de l’eau que crachaient les goutti√®res, excitait son d√©lire ; il voletait √©perdu, montait au plafond, renversait tout, et par la fen√™tre allait barboter dans le jardin ; mais revenait vite sur un des chenets ; et,sautillant pour s√©cher ses plumes, montrait tant√īt sa queue, tant√īt son bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, qu’elle l’avait mis devant la chemin√©e, √† cause du froid, elle le trouva mort au milieu de sa cage, la t√™te en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion l’avait tu√©, sans doute. Elle crut √† un empoisonnement par le persil ; et, malgr√© l’absence de toute preuve, ses soup√ßons port√®rent sur Fabu.

Elle pleura tellement que sa ma√ģtresse lui dit - « Eh bien ! faites-le empailler ! »

Alors elle demanda conseil au pharmacien qui avait toujours été bon pour le perroquet.

Il √©crivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne. Mais, comme la diligence √©garait parfois les colis, elle r√©solut de le porter elle-m√™me, jusqu’√† Honfleur.

Les pommiers sans feuilles se succ√©daient aux bords de la route. De la glace couvrait les foss√©s. Des chiens aboyaient autour des fermes ; et les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son cabas, elle marchait prestement, sur le milieu du pav√©.

Elle traversa la forêt, dépassa le Haut-Chêne, atteignit Saint-Gatien.

Derri√®re elle, dans un nuage de poussi√®re et emport√©e par la descente, une malle-poste au grand galop se pr√©cipitait comme une trombe. En voyant cette femme qui ne se d√©rangeait pas, le conducteur se dressa pardessus la capote, et le postillon criait aussi pendant que ses quatre chevaux, qu’il ne pouvait retenir, acc√©l√©raient leur train ; les deux premiers la fr√īlaient ; d’une secousse de ses guides il les jeta dans le d√©bord, mais furieux releva le bras, et √† pleine vol√©e, avec son grand fouet, lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu’elle tomba sur le dos.

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Son premier geste, quand elle reprit connaissance, fut d’ouvrir son panier. Loulou n’avait rien, heureusement. Elle sentit une br√Ľlure √† la joue droite ; ses mains qu’elle y porta √©taient rouges. Le sang coulait.

Elle s’assit sur un m√®tre de cailloux, se tamponna le visage avec son mouchoir, puis elle mangea une cro√Ľte de pain, mise dans son panier par pr√©caution, et se consolait de sa blessure en regardant l’oiseau.

Arriv√©e au sommet d’Ecquemauville, elle aper√ßut les lumi√®res de Honfleur qui scintillaient dans la nuit comme une quantit√© d’√©toiles ; la mer, plus loin, s’√©talait confus√©ment. Alors, une faiblesse l’arr√™ta ; et la mis√®re de son enfance, la d√©ception du premier amour, le d√©part de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d’une mar√©e, revinrent √† la fois, et, lui montant √† la gorge, l’√©touffaient.

Puis, elle voulut parler au capitaine du bateau ; et sans dire ce qu’elle envoyait, lui fit des recommandations.

Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour la semaine prochaine ; au bout de six mois, il annon√ßa le d√©part d’une caisse ; et il n’en fut plus question. C’√©tait √† croire que jamais Loulou ne reviendrait « Ils me l’auront vol√© » pensait-elle.

Enfin, il arriva, - et splendide, droit sur une branche d’arbre, qui se vissait dans un socle d’acajou, une patte en l’air, la t√™te oblique, et mordant une noix, que l’empailleur par amour du grandiose avait dor√©e.

Elle l’enferma dans sa chambre.

Cet endroit, o√Ļ elle admettait peu de monde, avait l’air tout √† la fois d’une chapelle et d’un bazar, tant il contenait d’objets religieux et de choses h√©t√©roclites.

Une grande armoire g√™nait pour ouvrir la porte. En face de la fen√™tre surplombant le jardin, un oeil-de-boeuf regardait la cour ; une table pr√®s du lit de sangle, supportait un pot √† l’eau, deux peignes, et un cube de savon bleu dans une assiette √©br√©ch√©e. On voyait contre les murs : des chapelets, des m√©dailles, plusieurs bonnes Vierges, un b√©nitier en noix de coco ; sur la commode, couverte d’un drap comme un autel, la bo√ģte en coquillages que lui avait donn√©e Victor ; puis un arrosoir et un ballon, des cahiers d’√©criture, la g√©ographie en estampes, une paire de bottines ; et au clou du miroir, accroch√© par ses rubans, le petit chapeau de peluche ! F√©licit√© poussait m√™me ce genre de respect si loin qu’elle conservait une des redingotes de Monsieur. Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain, elle les prenait pour sa chambre. C’est ainsi qu’il y avait des fleurs artificielles au bord de la commode, et le portrait du comte d’Artois dans l’enfoncement de la lucarne.

Au moyen d’une planchette, Loulou fut √©tabli sur un corps de chemin√©e qui avan√ßait dans l’appartement. Chaque matin, en s’√©veillant, elle l’apercevait √† la clart√© de l’aube, et se rappelait alors les jours disparus, et d’insignifiantes actions jusqu’en leurs moindres d√©tails, sans douleur, pleine de tranquillit√©.

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Ne communiquant avec personne, elle vivait dans une torpeur de somnambule. Les processions de la F√™te-Dieu la ranimaient. Elle allait qu√™ter chez les voisines des flambeaux et des paillassons, afin d’embellir le reposoir que l’on dressait dans la rue.

A l’√©glise, elle contemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu’il avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus manifeste sur une image d’Epinal, repr√©sentant le bapt√™me de Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d’√©meraude, c’√©tait vraiment le portrait de Loulou.

L’ayant achet√©, elle le suspendit √† la place du comte d’Artois, - de sorte que, du m√™me coup d’oeil, elle les voyait ensemble. Ils s’associ√®rent dans sa pens√©e, le perroquet se trouvant sanctifi√© par ce rapport avec le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant √† ses yeux et intelligible. Le P√®re, pour s’√©noncer, n’avait pu choisir une colombe puisque ces b√™tes-l√† n’ont pas de voix mais plut√īt un des anc√™tres de Loulou. Et F√©licit√© priait en regardant l’image, mais de temps √† autre se tournait un peu vers l’oiseau.

Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Mme Aubain l’en dissuada.

Un √©v√©nement consid√©rable surgit : le mariage de Paul.

Apr√®s avoir √©t√©, d’abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans la Douane, dans les Contributions, et m√™me avoir commenc√© des d√©marches pour les Eaux et For√™ts, √† trente-six ans, tout √† coup, par une inspiration du ciel, il avait d√©couvert sa voie : l’Enregistrement ! et y montrait de si hautes facult√©s qu’un v√©rificateur lui avait offert sa fille, en lui promettant sa protection.

Paul, devenu s√©rieux, l’amena chez sa m√®re.

Elle d√©nigra les usages de Pont-l’Ev√™que, fit la princesse, blessa F√©licit√©. Mme Aubain √† son d√©part sentit un all√©gement.

La semaine suivante, on apprit la mort de M. Bourais, en Basse Bretagne, dans une auberge. La rumeur d’un suicide se confirma ; des doutes s’√©lev√®rent sur sa probit√©. Mme Aubain √©tudia ses comptes, et ne tarda pas √† conna√ģtre la kyrielle de ses noirceurs : d√©tournements d’arr√©rages, ventes de bois dissimul√©es, fausses quittances, etc ! De plus, il avait un enfant naturel, et « des relations avec une personne de Dozul√© » .

Ces turpitudes l’afflig√®rent beaucoup. Au mois de mars 1853, elle fut prise d’une douleur dans la poitrine ; sa langue paraissait couverte de fum√©e, les sangsues ne calm√®rent pas l’oppression ; et le neuvi√®me soir elle expira, ayant juste soixante-douze ans.

On. la croyait moins vieille, √† cause de ses cheveux bruns, dont les bandeaux entouraient sa figure bl√™me, marqu√©e de petite v√©role. Peu d’amis la regrett√®rent, ses fa√ßons √©tant d’une hauteur qui √©loignait.

F√©licit√© la pleura, comme on ne pleure pas les ma√ģtres. Que Madame mour√Ľt avant elle, cela troublait ses id√©es, lui semblait contraire √† l’ordre des choses, inadmissible et monstrueux.

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Dix jours apr√®s (le temps d’accourir de Besan√ßon), les h√©ritiers survinrent. La bru fouilla les tiroirs, choisit des meubles, vendit les autres, puis ils regagn√®rent l’enregistrement.

Le fauteuil de Madame, son gu√©ridon, sa chaufferette, les huit chaises, √©taient partis ! La place des gravures se dessinait en carr√©s jaunes au milieu des cloisons. Ils avaient emport√© les deux couchettes, avec leurs matelas, et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les affaires de Virginie ! F√©licit√© remonta les √©tages, ivre de tristesse.

Le lendemain il y avait sur la porte une affiche ; l’apothicaire lui cria dans l’oreille que la maison √©tait √† vendre.

Elle chancela, et fut oblig√©e de s’asseoir.

Ce qui la d√©solait principalement, c’√©tait d’abandonner sa chambre, - si commode pour le pauvre Loulou ! En l’enveloppant d’un regard d’angoisse, elle implorait le Saint-Esprit, et contracta l’habitude idol√Ętre de dire ses oraisons, agenouill√©e devant le perroquet. Quelquefois, le soleil entrant par la lucarne frappait son oeil de verre, et en faisait jaillir un grand rayon lumineux qui la mettait en extase.

Elle avait une rente de trois cent quatre-vingt francs, l√©gu√©e par sa ma√ģtresse. Le jardin lui fournissait des l√©gumes. Quant aux habits, elle poss√©dait de quoi se v√™tir jusqu’√† la fin de ses jours, et √©pargnait l’√©clairage en se couchant d√®s le cr√©puscule.

Elle ne sortait gu√®re, afin d’√©viter la boutique du brocanteur, o√Ļ s’√©talaient quelques-uns des anciens meubles. Depuis son √©tourdissement, elle tra√ģnait une jambe ; et, ses forces diminuant, la m√®re Simon, ruin√©e dans l’√©picerie venait tous les matins fendre son bois et pomper de l’eau.

Ses yeux s’affaiblirent. Les persiennes n’ouvraient plus. Bien des ann√©es se pass√®rent. Et la maison ne se louait pas, et ne se vendait pas.

Dans la crainte qu’on ne la renvoy√Ęt, F√©licit√© ne demandait aucune r√©paration. Les lattes du toit pourrissaient ; pendant tout un hiver son traversin fut mouill√©. Apr√®s P√Ęques, elle cracha du sang.

Alors la m√®re Simon eut recours √† un docteur. F√©licit√© voulut savoir ce qu’elle avait. Mais, trop sourde pour entendre, un seul mot lui parvint : « pneumonie ». Il lui √©tait connu, et elle r√©pliqua doucement : - « Ah comme Madame ! », trouvant naturel de suivre sa ma√ģtresse.

Le moment des reposoirs approchait.

Le premier √©tait toujours au bas de la c√īte, le second devant la poste, le troisi√®me vers le milieu de la rue. Il y eut des rivalit√©s √† propos de celui-l√†, et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme Aubain.

Les oppressions et la fi√®vre augmentaient. F√©licit√© se chagrinait de ne rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y mettre quelque chose ! Alors elle songea au perroquet. Ce n’√©tait pas convenable, object√®rent les voisines. Mais le Cur√© accorda cette permission ; elle en fut tellement heureuse qu’elle le pria d’accepter, quand elle serait morte, Loulou sa seule richesse.

Du mardi au samedi, veille de la F√™te-Dieu, elle toussa fr√©quemment. Le soir son visage √©tait gripp√©, ses l√®vres se collaient √† ses gencives, les vomissements parurent ; et le lendemain, au petit jour, se sentant tr√®s bas, elle fit appeler un pr√™tre.

Trois bonnes femmes l’entouraient pendant l’extr√™me-onction. Puis elle d√©clara qu’elle avait besoin de parler √† Fabu.

Il arriva en toilette des dimanches, mal à son aise dans cette atmosphère lugubre.

- « Pardonnez-moi » dit-elle, avec un effort pour √©tendre le bras, « je croyais que c’√©tait vous qui l’aviez tu√© ! »

Que signifiaient des potins pareils ? L’avoir soup√ßonn√© d’un meurtre, un homme comme lui ! et il s’indignait, allait faire du tapage ! - « Elle n’a plus sa t√™te, vous voyez bien ! »

F√©licite de temps √† autre parlait √† des ombres. Les bonnes femmes s’en all√®rent. La Simonne d√©jeuna.

Un peu plus tard, elle prit Loulou, et, l’approchant de F√©licit√© :

- « Allons ! dites-lui adieu ! »

Bien qu’il ne f√Ľt pas un cadavre, les vers le d√©voraient ; une de ses ailes √©tait cass√©e. L’√©toupe lui sortait du ventre. Mais, aveugle √† pr√©sent, elle le baisa au front, et le gardait contre sa joue. La Simonne le reprit pour le mettre sur le reposoir.

Les herbages envoyaient l’odeur de l’√©t√©. Des mouches bourdonnaient ; le soleil faisait luire la rivi√®re, chauffait les ardoises. La m√®re Simon revenue dans la chambre, s’endormait doucement.

Des coups de cloche la r√©veill√®rent ; on sortait des v√™pres. Le d√©lire de F√©licit√© tomba. En songeant √† la procession, elle la voyait, comme si elle l’e√Ľt suivie.

++++

Tous les enfants des √©coles, les chantres et les pompiers marchaient sur les trottoirs, tandis qu’au milieu de la rue s’avan√ßaient premi√®rement : le suisse arm√© de sa hallebarde, le bedeau avec une grande croix, l’instituteur surveillant les gamins, la religieuse inqui√®te de ses petites filles ; trois des plus mignonnes, fris√©es comme des anges, jetaient dans l’air des p√©tales de roses ; le diacre, les bras √©cart√©s, mod√©rait la musique ; et deux encenseurs se retournaient √† chaque pas vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de velours ponceau tenu par quatre fabriciens, M. le cur√©, dans sa belle chasuble. Un flot de monde se poussait derri√®re, entre les nappes blanches couvrant le mur des maisons ; et l’on arriva au bas de la c√īte.

Une sueur froide mouillait les tempes de F√©licit√©. La Simonne l’√©pongeait avec un linge, en se disant qu’un jour il lui faudrait passer par l√†.

Le murmure de la foule grossit, fut un moment tr√®s fort, s’√©loignait.

Une fusillade √©branla les carreaux. C’√©taient les postillons saluant l’ostensoir. F√©licit√© roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas qu’elle put.

« - Est-il bien ! » tourment√©e du perroquet.

Son agonie commen√ßa. Un r√Ęle, de plus en plus pr√©cipit√©, lui soulevait les c√ītes. Des bouillons d’√©cume venaient aux coins de sa bouche, et tout son corps tremblait.

Bient√īt on distingua le ronflement des ophicl√©ides, les voix claires des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient, faisait le bruit d’un troupeau sur du gazon.

Le clerg√© parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour atteindre √† l’oeil-de-boeuf, et de cette mani√®re dominait le reposoir.

Des guirlandes vertes pendaient sur l’autel, orn√© d’un falbalas, en point d’Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant des reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des flambeaux d’argent et des vases en porcelaine, d’o√Ļ s’√©lan√ßaient des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des touffes d’hortensias. Ce monceau de couleurs √©clatantes descendait obliquement, du premier √©tage jusqu’au tapis se continuant sur les pav√©s ; et des choses rares tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une couronne de violettes, des pendeloques en pierres d’Alen√ßon brillaient sur de la mousse, deux √©crans chinois montraient leurs paysages. Loulou, cach√© sous des roses, ne laissait voir que son front bleu, pareil √† une plaque de lapis.

Les fabriciens, les chantres, les enfants se rang√®rent sur les trois c√īt√©s de la cour. Le pr√™tre gravit lentement les marches, et posa sur la dentelle son grand soleil d’or qui rayonnait. Tous s’agenouill√®rent. Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant √† pleine vol√©e, glissaient sur leurs cha√ģnettes.

Une vapeur d’azur monta dans la chambre de F√©licit√©. Elle avan√ßa les narines, en la humant avec une sensualit√© mystique ; puis ferma les paupi√®res. Ses l√®vres souriaient. Les mouvements du coeur se ralentirent un √† un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une fontaine s’√©puise, comme un √©cho dispara√ģt ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa t√™te.

"Un coeur simple", Gustave Flaubert, Livre de poche


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