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Ce texte de LĂ©a Antony a obtenu le Premier Prix du concours de nouvelles 2006 de l’association Bastet
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Clara : ça y est, Solenn est enceinte ! Pierre : Je suis bien content pour eux. C’est prévu pour ? Clara : Au bout de six ans de mariage, il était temps !! Moi, je commençais à me demander si Jean-Jacques n’avait pas des problèmes. Pierre : Pourquoi lui ? ça pourrait être elle aussi ? Ils ont peut-être eu envie de profiter de leur couple. Lui, il voyage beaucoup. Clara : C’est vrai que LUI, il a un métier vraiment passionnant. Mais ce qui est réellement important dans un couple, mon chéri, ce sont les enfants. Je suis ravie de voir qu’ils en ont enfin pris conscience. C’est tout ce qui manquait à leur bonheur, ils vont si bien ensemble. Pierre : Ils se sont bien trouvés comme on dit. Clara : Toujours disponibles, toujours aimants. Vraiment, et je ne dis pas cela parce que ce sont nos amis, c’est un couple parfait.
C’est Ă©trange d’annoncer une première grossesse quand on est la seule Ă savoir qu’il s’agit de la deuxième. La première, elle n’a pas abouti. J’ai fait CTRL- ALT- SUPPR – Terminer programme en cours et vider le contenu de l’utĂ©rus sans sauvegarde. C’était il y a un an. Jean-Jacques n’était pas le père. Ça se serait vu, j’en suis sĂ»re. AmĂ©dĂ©e est un beau nigĂ©rian – genre ailier d’une Ă©quipe de rugby. Mon Jean-Jacques, c’est pas un freluquet mais plutĂ´t genre finement bodybuildĂ© Ă l’électrostimulateur Ă©lectronique sous son costume cravate. Surtout, il est blanc. Il y a six ans, on s’est mariĂ© Ă l’église – robe et traĂ®ne blanches – costume sombre- en juin, Ă Paris, entre deux orages. Hier, j’ai sorti de leur boĂ®te Ă chaussures, les photos prises Ă la roseraie du Bois de Boulogne. J’ai ajoutĂ© « cadre en bois » entre « table Ă langer » et « lit Ă barreaux » sur la liste des achats Ă faire chez IKEA.
Tout le monde est content : ma mère qui va pouvoir bêtifier sereinement devant les grands yeux myopes de sa descendance ; son grand-père paternel persuadé que c’est un garçon et qu’il intègrera St Cyr. Les amis sont heureux de nous voir rejoindre le clan des nuits sans sommeil, des vomissements sur canapé, des Barbapapa en boucle, des sorties cinématographiques que l’on loue en DVD, de l’actualité culturelle qu’on ne connaît plus que par les critiques de Télérama. Nous allons basculer dans le monde des parents. Quand nous parlerons premiers mots, premières dents, nous ne parlerons plus de nous petits mais de notre petit.
Mon Jean-Jacques, il est fier. On dirait qu’il l’a fait tout seul. Faut dire qu’après six ans de mariage, les copains commençaient Ă mettre en doute la vĂ©locitĂ© de ses spermatozoĂŻdes. A la FNAC, il tourne dĂ©jĂ autour des livres de prĂ©noms. Je ne serais pas Ă©tonnĂ©e de le voir se plonger dans les horoscopes ou la numĂ©rologie pour trouver le prĂ©nom le plus adaptĂ© aux gènes formidables hĂ©bergĂ©s par mon utĂ©rus. BientĂ´t, il dĂ©valisera les rayons « dĂ©veloppement personnel » pour apprendre Ă ĂŞtre un père attentif, une rĂ©fĂ©rence affective stable, un repère Ă©vitant toute rĂ©silience future.