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A vos plumes

Une soirée de rêve

par Adriana Langer

vendredi 21 août 2009

La rubrique « A vos plumes » vous accueille tous les vendredis. N’hésitez pas à adresser vos nouvelles à Marie-Catherine Chevrier. Aujourd’hui, « Soirée de rêve », d’Adriana Langer.

catie.chevrier@toutpourlesfemmes.com

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Il a la cinquantaine : cinquante-trois exactement décide-t-elle. Pourquoi ? Ce chiffre lui plaît. Il est assis quelques tables plus loin, vers le fond de la salle. Elle le voit de trois-quarts, ce qui lui permet d’apprécier son visage à la fois de face et de profil. De face, ce que l’on s’efforce de montrer à autrui, nos traits adoucis suite à l’épreuve du miroir. De profil, ce qu’on ne vérifie jamais avant de sortir, une ligne qu’on aurait de toutes façons du mal à transformer : deux raisons pour s’y attarder à la recherche d’indices de la personnalité. Un profil tranchant, presque sévère, une pomme d’Adam saillante et mobile, un long cou. Ses cheveux sont bruns, à peine grisonnants, ondulés, encore abondants. Il porte un pull ras du cou qui souligne des épaules larges, robustes. Son visage, ovale et mince, est intéressant. Ses rides lui siéent, comme si cet âge-là était fait pour lui, ou lui pour cet âge, comme si sa vie, ses efforts, ses échecs et ses succès, ses expériences douloureuses, ses joies, tout ceci avait eu lieu afin d’aboutir à ce moment, précisément. Cristallisation d’une eau mouvante lasse de sa légèreté, prête désormais à accéder à la solidité abrupte et solitaire de la roche. A-t-il conscience de ce sommet que connaît sa vie, en goûte-t-il la perspective, analyse-t-il avec clairvoyance les événements qui l’ont fait parvenir jusque-là ?

Peut-être, se dit-elle en l’observant. Il semble calme et à son aise dans ce bar pourtant bruyant, où serveurs et clients ne cessent de se bousculer, où le brouhaha des ordres et des conversations est aux prises avec une musique jazz que le propriétaire du lieu s’entête à imposer. Ces bruits ne paraissent pas l’atteindre, ou du moins le gêner. Il est adossé à son siège. Son manteau, d’une laine épaisse et raffinée, est soigneusement plié sur la chaise vide à ses côtés. Est-ce le pull ras du cou qui lui évoque un feu de cheminée ? Le fait est qu’elle se met à imaginer un vaste salon dans une maison de campagne. Des poutres au plafond, aux murs des petites toiles et de vieilles photographies encadrées, de nombreux et moelleux tapis épars dans un désordre enchanteur sur le parquet, invite insolente où ils se laisseraient glisser. Un feu de cheminée rougeoyant et crépitant, dans un silence hivernal propice à de longues conversations, à des confidences… Son regard se porte sur ses mains, larges, brunies de soleil. Elle vérifie : pas d’alliance. La droite s’empare d’un stylo argenté et avec adresse et rapidité note quelque chose sur un calepin aussitôt rangé dans la poche de sa veste. Puis il lève l’index en direction du serveur, celui-ci s’approche en souriant. Visiblement il le reconnaît, revient au bout de quelques minutes. Il pose un verre à pied sur la table, verse le liquide pourpre, attend, impassible, le verdict de son client puis, content et fier de son approbation, emplit le verre, se retire, la bouteille de Bordeaux sur le plateau.

C’est alors qu’elle décide que ce ne serait pas à la campagne : il l’inviterait à un restaurant, une brasserie parisienne centenaire, située dans le quartier de Saint Germain. Il aurait réservé leur table, car c’est un endroit très couru. Il leur faudrait néanmoins patienter dix minutes sur une chaise haute au bar, après avoir confié leur manteau à l’hôtesse qui les accueille. Ils passeraient enfin à table, et il commanderait une bouteille, choisie après avoir longuement étudié la carte des vins : un Graves, purpurin et puissant. Ils commenceraient le dîner par une salade de crustacés. Rien ne presse, le vin ralentit le rythme du repas. Les petites flammes vacillantes de deux bougies s’interposent entre leurs visages, illuminant tantôt une joue tantôt une lèvre humide, qui glissent ensuite dans une semi-obscurité méditative, puis la conversation reprend. Pourquoi est-ce si agréable de se parler ? Il l’écoute, attentif, répond, finit même une de ses phrases à elle, essaie de deviner comment telle amitié dont elle lui parle s’est tarie, pourquoi elle a choisi telle orientation à ses études, pourquoi tel quartier de Paris. Leurs confidences se mêlent aux rires. Leurs regards se croisent, fugaces, se recroisent, puis, plus hardis, s’attardent l’un sur l’autre. Peu à peu les paroles s’espacent, car le désir, maître silencieux et avide, a accaparé leurs corps et leurs pensées. Leurs yeux à nouveau se fixent, timides, gênés de ne pouvoir se dissimuler sous le flot des mots. Mais voici qu’arrive l’addition : le dessert est fini, la bouteille aussi, le restaurant est encore plein, et le service suivant est là qui attend. Il paie, ne dit rien, paraît soudain distant.

Elle commence alors à douter : a-t-il pris peur, va-t-il partir, n’a-t-il donc rien senti ? Il lui a pourtant semblé si fortement que lui aussi… Tout va-t-il donc prendre fin dans quelques instants ? Ces heures passées ensemble qui lui ont paru si intenses, qui, a-t-elle cru, basculaient et bousculaient toute sa vie ? Ils se dirigent vers sa voiture, s’installent, il lui demande son adresse, elle lui indique le chemin. Ce n’est pas loin, mais un silence pesant recouvre le vrombissement inquiet du moteur, et rend le trajet interminable. « Est-ce donc tout ? » leitmotiv depuis vingt minutes. Elle se prépare intérieurement à la séparation, à la déception qui va suivre inéluctablement, s’admoneste pour s’être si vite enthousiasmée, « tu t’es, encore une fois, montée la tête », voudrait se pincer pour se punir. Qu’est-ce qu’elle lui trouve après tout ? Elle se tourne vers lui furtivement. Il tient le volant, absorbé et absent, fixant la route devant lui. Quand même, elle se sent attirée, c’est indéniable. Toute cette soirée, ce qu’il a exprimé, sa manière de parler, de l’écouter, de la tenir dans son regard, ce qu’elle a appris de sa vie, de ses pensées… A-t-il senti son regard ? Voici qu’il se tourne vers elle en souriant, et ce sourire naturel, spontané, est pour elle comme une gifle : pour lui pas de conflit donc, pas d’agitation, pas de désir ? Il va la quitter comme s’il ne s’était rien passé ? A son tour elle glace ses traits, bouillonne de colère, se tait.

Arrivés devant son immeuble il s’arrête, descend, ouvre sa portière (« En plus il est galant, quel gâchis ! » se dit-elle dans un sursaut d’humour). Il l’accompagne jusqu’à la porte. « C’est donc bien ça, il ne veut pas de moi », et son visage tente de refléter la dignité tandis qu’elle regrette amèrement de s’être tant livrée. Elle tape le code, il pousse le lourd portail, puis Ce premier baiser, délicieux baiser, fougueux et doux : sa langue abrupte et décidée s’était introduite en elle, emportant sa propre langue dans une danse tourbillonnante, enivrante ; l’on est étreint, imprégné, transpercé, et on éprouve le fou désir de s’y fondre tout entier… Et aussi, quelque part, lointaine mais étrangement précise, comme une crispation glaciale.

Adriana Langer est médecin radiologue et travaille dans un centre anticancéreux près de Paris. Elle écrit des nouvelles depuis plusieurs années, et certaines d’entre elles ont été publiées dans des revues teles que Psycho-oncologie, Moebius, Ravages.

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