Toutpourlesfemmes.com
Accueil du site > Culture > Dossiers > Velasquez : portrait du pape Innocent X, Galerie Doria Pamphili, Rome - (...)

Dossiers

Les déambulations artistiques de Gilles Fallot

Velasquez : portrait du pape Innocent X, Galerie Doria Pamphili, Rome - 10

Une interview imaginaire ; un portrait trop vrai

mardi 9 septembre 2008

Je me rends auprès du souverain pontife Innocent X qui daigne m’accorder une entrevue dans son palais, celui de la famille Pamphilj, d’oĂą le tableau n’est jamais sorti. Giovan Battista Pamphilj est devenu pape en 1644 avec le nom d’Innocent X. Le maĂ®tre, dont le nom est francisĂ©, Velasquez, m’avait prĂ©venu : « Vous verrez, il est retors et ombrageux. »
impression Envoyer l'article ŕ un ami title=

Gallery of Arts
Gallery of Arts

Je commence : « Votre SaintetĂ©, avant tout, je tiens Ă  vous remercier de la faveur insigne que vous me montrez en acceptant de me recevoir dans le privĂ© de votre palais. C’est un honneur dont je me flatte, je me sens, heu, je me sens... »

Sous l’acuitĂ© de son regard, je me mets Ă  bafouiller. Je ne sais plus comment je vais terminer mon compliment que j’avais appris par cĹ“ur et que j’ai oubliĂ©. Innocent X attend sans rien dire. Enfin, j’arrive Ă  improviser : « Je me sens prĂŞt Ă  vous Ă©couter. » Innocent X entrouvre ses lèvres et demande d’une voix rapide : « A quel sujet ? »
 « Au sujet de votre portrait. Je me permets de vous rappeler que je viens de la part du maĂ®tre VĂ©lasquez. »
 « Je sais, j’ai encore sa lettre dans ma main gauche, dans laquelle il me demande d’avoir de la patience avec vous. Il m’Ă©crit que dans le fatras de votre style, on trouve parfois de la clartĂ©. Laissez choir le fatras et conservez la clartĂ©. Je vous Ă©coute. »

Sa voix est quelque peu aigĂĽe, son dĂ©bit rapide. Je me rends compte qu’Innocent X est un homme qui sait Ă©couter. Il connait la puissance des mots et leurs ravages.

 « Comment trouvez-vous votre portrait ? »
 « Trop vrai ! » L’exclamation retentit Ă  travers les siècles et arrive claire, nette, coupante.
 Je prends un air paterne et je dis : « Il y a donc des degrĂ©s du vrai qui, j’imagine, vont du vrai insuffisant au vrai excessif. Cela donne une souplesse Ă  la vĂ©ritĂ© qui dĂ©note le fin politique que vous ĂŞtes. »
 « L’excès de vrai peut faire sourire le philosophe et le religieux. Mais chez celui qui est la cible d’un gĂ©nie de la peinture, l’expression rend hommage Ă  sa perspicacitĂ© psychologique. Je ne me fâchais point quand je vis que VĂ©lasquez avait percĂ© mon apparence et mis Ă  jour mes forces et mes faiblesses. D’ailleurs, je lui ai offert une grosse rĂ©tribution pour son Ĺ“uvre. VĂ©lasquez l’a refusĂ©e. Ah, ces Espagnols et leur honneur ! »
 « Quelles sont les forces et les faiblesses dĂ©voilĂ©es dans votre portrait ? »
 « Tout, jusqu’au menton lancĂ© en avant, exprime l’Ă©coute, l’attention, la volontĂ©, la capacitĂ© de mesurer l’autre, d’apprĂ©cier sa puissance et de jauger ses lacunes. En ce moment, je vous Ă©value. »
 « Puis-je ajouter quelque chose ? »
 « Quoi ? »
 « J’ai l’impression que VĂ©lasquez montre aussi que vous aimez le pouvoir et que vous respectez les mĂ©andres pour y parvenir. Les ruses, les secrets et les traquenards sont quelques-uns des moyens pour le conserver et le consolider. »
 Il crispe lĂ©gèrement sa bouche, et puis il me rĂ©pond : « Ce n’est pas en croyant naĂŻvement en la bontĂ© naturelle de l’homme qu’on devient pape. »
 « Vos yeux expriment l’intelligence et l’autoritĂ© tendues au gouvernement, Ă  l’exercice du pouvoir. »
 « Exercer le pouvoir, c’est comme imaginer tous les coups de plusieurs parties d’Ă©checs en mĂŞme temps, et devoir les gagner. »
 « Votre SaintetĂ©, qu’avez-vous abandonnĂ© pour obtenir le pouvoir ? »
 « J’ai dĂ» sacrifier le cĂ´tĂ© jouisseur de mon caractère. Mon grand nez ne hume point les parfums capiteux, il sent l’odeur de la peur, de la sueur sous les pourpoints, et celle de la flatterie. Ma grande bouche ne savoure plus les propos tendres depuis longtemps, mais elle forme des phrases aigĂĽes comme des stylets et des mots effilĂ©s qui ont pouvoir de vie et de mort. »
 « Les jaunes du fauteuil encadrent votre visage. Mais ce n’est pas l’or qui vous intĂ©resse, n’est-ce pas ? »
 « La fortune est une aide, sans plus. Un sot riche ne deviendra qu’un imbĂ©cile prĂ©tentieux. Ce qu’il faut, c’est ĂŞtre perspicace, savoir prĂ©venir les coups pour les parer ou pour faire semblant de les admirer. »
 « Pour Votre SaintetĂ©, seul le pouvoir importe ? »
 « Avez-vous dĂ©jĂ  goĂ»tĂ© au pouvoir ? »
 « Si peu, que je ne m’en souviens pas ! »
 « Quelle saveur avait votre si peu ? »
 « C’Ă©tait dĂ©licieux. »
 « Imaginez un lion qui ne connaĂ®trait que le goĂ»t de la salade et celle des Ă©pinards. Un jour, il tue une gazelle et la dĂ©vore. Il savoure un gigot cru, bien saignant de gazelle. A partir de cet instant, il est carnivore, dĂ©finitivement carnassier. Il est prĂŞt Ă  tout, vous m’entendez, Ă  tout, pour un gigot saignant. Il s’est mĂŞme prĂ©parĂ© Ă  mourir, mais jamais plus il ne reprendra son ancien rĂ©gime vĂ©gĂ©tarien. Le pouvoir, c’est cela. »
 « Tout ce rouge qui vous entoure, votre coiffe et votre camail, c’est le sang du pouvoir ? »
 « Non, je ne suis pas Caligula ! N’oubliez pas que VĂ©lasquez est peintre, alors il s’est mesurĂ© avec le rouge car c’est une couleur qui ne se laisse pas dompter facilement. Il y a sans doute une allusion au sang qu’il est nĂ©cessaire de faire couler pour conserver le pouvoir, mais VĂ©lasquez ne m’a pas reprĂ©sentĂ© en fou furieux, loin de lĂ  ! »
 « En 1650, date de votre portrait, vous avez 76 ans. Comment fut votre vie ? »
 « Tendue. Je fus toujours tendu vers un objectif. Je le suis encore et le serai jusqu’Ă  ma mort. »
 « Avez-vous sacrifiĂ© quelque chose au profit du pouvoir qui, somme toute, est passager ? »
 « Demandez Ă  un tigre s’il a l’impression d’avoir sacrifiĂ© une salade d’endives au profit d’un steak cru. »
 « Nous ne sommes pas des animaux ! »
 « Si, l’homme est un animal. C’est mĂŞme le pire, car l’homme dĂ©vore l’homme. »
 « Croyez-vous en Dieu ?
 « Je suis le souverain pontife ! »
 « Je pose ma question autrement : croyez-vous en quelque chose ? »
 « La croyance est une dĂ©cision prise une fois pour toutes. C’est un cadre dans lequel on entre et oĂą l’on s’enferme. »
 « C’est Ă  dire ? »
 « L’entrevue est terminĂ©e. »
 « Votre SaintetĂ©, je vous remercie de m’avoir si aimablement reçu.
 "Il m’ordonne de lui lire ce que j’ai Ă©crit. Ensuite, il soupire en regrettant le temps de l’imprimatur. Enfin, il me congĂ©die d’un petit geste nerveux de sa main droite.
 Innocent X est entrĂ© au purgatoire en 1655, Ă  81 ans.

Propos recueillis par Christine Nathan

Lire Ă©galement :

 Les dĂ©ambulations artistiques de Gilles Fallot

 Le Caravage : Le repos pendant la fuite en Egypte, MusĂ©e Doria Pamphili, Rome – 1

 Le Caravage : Saint Matthieu et l’ange, Eglise Saint-Louis des Français, Rome – 2

 Le Caravage : Le martyre de Saint Matthieu, Eglise Saint-Louis des Français, Rome – 6

 Le Caravage : La crucifixion de Saint Pierre, Eglise Sainte Marie du Peuple, Rome – 4

 Le Caravage : L’amour victorieux, Staatliche Museen, Berlin – 7

 Le Caravage : Bacchus, Galerie des Offices, Florence – 3

 LĂ©onard de Vinci : Saint Jean-Baptiste

 Fra Galgario : Le Gentilhomme au tricorne - MusĂ©e Poldi Pezzoli, Milan

 Salon Nautique International Ă  La Rochelle

Le peintre : Diego RodrĂ­guez de Silva y Velázquez est nĂ© en juin 1599, et mort le 6 aout 1660. Diego Velasquez (en français), est considĂ©rĂ© comme l’un des plus grand artistes espagnols, avec Francisco Goya et Le Greco.

Dossiers

Les derniers articles > Tous les articles
Toute l'actualité de Toutpourlesfemmes.com
en temps réel et gratuitement