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Nouvelle
Un couple parfait
mercredi 26 mars 2008
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Clara : ça y est, Solenn est enceinte ! Pierre : Je suis bien content pour eux. C’est prévu pour ? Clara : Au bout de six ans de mariage, il était temps !! Moi, je commençais à me demander si Jean-Jacques n’avait pas des problèmes. Pierre : Pourquoi lui ? ça pourrait être elle aussi ? Ils ont peut-être eu envie de profiter de leur couple. Lui, il voyage beaucoup. Clara : C’est vrai que LUI, il a un métier vraiment passionnant. Mais ce qui est réellement important dans un couple, mon chéri, ce sont les enfants. Je suis ravie de voir qu’ils en ont enfin pris conscience. C’est tout ce qui manquait à leur bonheur, ils vont si bien ensemble. Pierre : Ils se sont bien trouvés comme on dit. Clara : Toujours disponibles, toujours aimants. Vraiment, et je ne dis pas cela parce que ce sont nos amis, c’est un couple parfait.
C’est étrange d’annoncer une première grossesse quand on est la seule à savoir qu’il s’agit de la deuxième. La première, elle n’a pas abouti. J’ai fait CTRL- ALT- SUPPR – Terminer programme en cours et vider le contenu de l’utérus sans sauvegarde. C’était il y a un an. Jean-Jacques n’était pas le père. Ça se serait vu, j’en suis sûre. Amédée est un beau nigérian – genre ailier d’une équipe de rugby. Mon Jean-Jacques, c’est pas un freluquet mais plutôt genre finement bodybuildé à l’électrostimulateur électronique sous son costume cravate. Surtout, il est blanc. Il y a six ans, on s’est marié à l’église – robe et traîne blanches – costume sombre- en juin, à Paris, entre deux orages. Hier, j’ai sorti de leur boîte à chaussures, les photos prises à la roseraie du Bois de Boulogne. J’ai ajouté « cadre en bois » entre « table à langer » et « lit à barreaux » sur la liste des achats à faire chez IKEA.
Tout le monde est content : ma mère qui va pouvoir bêtifier sereinement devant les grands yeux myopes de sa descendance ; son grand-père paternel persuadé que c’est un garçon et qu’il intègrera St Cyr. Les amis sont heureux de nous voir rejoindre le clan des nuits sans sommeil, des vomissements sur canapé, des Barbapapa en boucle, des sorties cinématographiques que l’on loue en DVD, de l’actualité culturelle qu’on ne connaît plus que par les critiques de Télérama. Nous allons basculer dans le monde des parents. Quand nous parlerons premiers mots, premières dents, nous ne parlerons plus de nous petits mais de notre petit.
Mon Jean-Jacques, il est fier. On dirait qu’il l’a fait tout seul. Faut dire qu’après six ans de mariage, les copains commençaient à mettre en doute la vélocité de ses spermatozoïdes. A la FNAC, il tourne déjà autour des livres de prénoms. Je ne serais pas étonnée de le voir se plonger dans les horoscopes ou la numérologie pour trouver le prénom le plus adapté aux gènes formidables hébergés par mon utérus. Bientôt, il dévalisera les rayons « développement personnel » pour apprendre à être un père attentif, une référence affective stable, un repère évitant toute résilience future.
Je sais qu’il sera un bon père, tout comme il est un bon mari et un amant acceptable. C’est bien pour cela que j’ai accepté de l’épouser. Vivre maritalement était insupportable pour ses grands bourgeois de parents : Papa énarque, terreur de la cour des comptes ; Maman, ingénieur chercheur sur les OGM à l’INRA. Devant l’autel ils masquaient leur déception sous voilette et chapeau. Je suis fille d’instituteurs, un peu grosse et seulement diplômée de l’université. Mais, à mon tour de hanches, ils avaient dû juger que je ferai des enfants sans césarienne. Edeline, mon amie de toujours m’avait prévenue : « Tu te fourvoies. Pour ces gens là ; tu tiendras toujours ta fourchette trop haut ou trop bas. »
J’ai cassé vingt ans d’amitié : de la maternelle où nous mangions de concert nos pots de colle cléopâtre aux boums où nous enfilions nos jeans déchirés en cachette des parents. J’avais 25 ans, de la cellulite plein les cuisses et un diplôme de relectrice-correctrice en poche. Jean-Jacques était l’aubaine – coup de foudre. 25 ans, c’est le bon âge pour rencontrer l’homme de sa vie. Je prenais des cours de salsa pour diminuer mon tour de hanches et raffermir mes mollets. Il cherchait la mère de ses enfants. Il est auditeur international. J’ai jamais bien compris ce que ça recouvrait mais, en soirée, tout le monde prend un air respectueusement entendu. A 32 ans, entre deux vols Air France Business Class, il s’était dit que la salsa était plus productive que le scrabble pour trouver une compagne. Ceci dit, il est meilleur au scrabble, comme tous ces blancs qui s’essaient aux danses de blacks.
Mon Jean-Jacques, il est en Chine, en Russie, au Canada. Bref, il audite à l’international. Je corrige, j’orthographie, je relis le Grévisse. Je sors au resto, en boîte afro avec les copines – Sarah et Natacha, deux mamans célibataires dont je ne crois pas lui avoir parlé. Il rentre, je pose ses chemises au pressing, lui loue trois DVD et repars avec mes copines. Il ne comprend pas pourquoi je cours les expos d’art contemporain africain qu’il s’acharne à appeler « art nègre ». Il ne serait pas étonné si je lui parlais d’une exposition coloniale. Il ne saura jamais que ce Bébé, je rêve de l’appeler Tisha ou Gakere. Il s’appellera Jean-Jacques junior ou Marie-Jeanne comme sa grand-mère. Le secret, c’est le prix à payer pour être respectable, préserver mes vacances en République Dominicaine et ne pas me soucier de ma retraite.
Je vais être papa. C’est un mot creux, plein d’archétypes. Dans ces moments là, il est de bon ton de penser : « il va falloir que j’assure ». Sans me vanter, j’assure déjà. Ce petit, il va s’installer dans un grand appartement dont nous sommes déjà propriétaires. A 38 ans, à Paris, tout le monde ne peut pas en dire autant. Solenn sera une bonne mère. Elle va se précipiter dans les boutiques d’éveil et autres jouets éducatifs. Elle n’est pas fille d’instits pour rien. Cela la changera de ces expositions ridicules avec trois bouts de ficelles en souvenir des sorciers dogons. La maternité va l’épanouir. C’est ce qui est arrivé à la femme de Pierre, mon meilleur ami, colocataire du temps de Sciences Po et de HEC.
Le soucis c’est que la maternité va l’arrondir davantage. C’est incontestable. J’ai toujours hésité à lui payer un abonnement au gymnase club, ça sera mon cadeau post accouchement – à la fois diplomatique et « in ». Après le deuxième, j’aurais une bonne excuse pour lui offrir liposuccion et remodelage des seins. Elle ne sera jamais grande dame, sublime de beauté retenue, au port altier, au maintien aristocratique selon le rêve de ma mère. Elle ne sera jamais non plus une de ces « bimbos », talons, lingeries et colliers comme ces filles dans les magazines que je jette soigneusement dans les poubelles des aéroports à chacun de mes retours.
Solenn, je l’ai rencontré à un cours de salsa. Pierre avait rencontré Clara par ce biais. Mon problème ça a toujours été le temps : pas le temps de faire du bénévolat, pas le temps de tchatter sur le web sous des pseudos suggestifs, pas le temps de m’inscrire dans un agence sérieuse, si possible catholique. J’avais bien essayé l’UCPA : je suis revenu du stage planche à voile avec une angine. Le voyage tour operator en Égypte m’a contraint à sympathiser avec une lesbienne cinquantenaire, isolée avec moi entre les tablées familiales.
C’était il y a six ans. Solenn était relectrice-correctrice, un peu ronde et de milieu acceptable par mes parents. Auditeur international depuis cinq ans, j’étais déjà propriétaire de mon appartement – ce qu’on appelle un bon parti. Chez elle, j’ai toujours apprécié les jupes comme il faut, juste au dessous du genou, les tailleurs pas trop échancrés. Elle n’avait pas de quoi faire fantasmer mes copains mais elle était parfaite pour une présentation à ma grand-mère. Pierre avait vu juste. Elle est agréable à vivre, cultivée et il y a peu de risques qu’on me la pique avec ses pantalons taille 48 et le haut des bras déjà flasques. Je peux voyager tranquille. Surtout, à présent, c’est ma femme et la mère de mon enfant.
J’ai de la chance, elle sait être autonome, ne passe pas son temps à pleurnicher sur mes absences. Elle est gentille, elle me loue des DVD quand je rentre de voyages. Moi, je préfère inviter Pierre. On regarde le foot sur le câble, on sirote nos bières en mangeant des chips diététiques au sel de Guérande, parfum cactus. Je préfère qu’elle n’en sache rien, l’image du cadre sup, futur père modèle en serait trop écornée. Comme toutes les femmes, elle ne supporte pas le foot et les films X. Avant de me marier, j’ai rangé ma collection de Marc Dorcel dans des pochettes « les classiques du cinéma français ». Elle n’est pas curieuse ou alors elle sait être discrète.
Je me l’avoue souvent, j’aurais préféré une plus belle, une plus intéressée par les nouvelles technologies, le golf et les vacances en famille. Il faut dire qu’avec ma tête de premier de la classe, ma calvitie mature et ma timidité, je n’ai jamais vraiment pu aborder ces filles charmantes qui peuplent les cours de danses aux bras musclés de Tom Cruise smicards. Je crois surtout, je me l’avoue rarement, que j’aurais préféré une femme que j’aime. Papa et maman me l’ont assez répété : il n’y a pas d’amours heureux. La raison seule préside pour investir dans une bague, y lier sa destinée et celle de sa descendance. Ce secret là, c’est le prix à payer pour la tranquillité de l’esprit, une maison en ordre et des enfants bien élevés.
Léa Antony