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A vos plumes
Nouvelle
Mon mari
Par Léa Antony
mardi 20 mai 2008
Il a toujours été comme ça. Son père, un chauve au crâne bosselé, m’avait prévenue. Tout petit déjà, il découpait des reproductions d’œuvres d’art dans les journaux : des Rembrandt qui mangent des yaourts, des Warhol qui vendent de la soupe, des Jocondes, travesties ou non, qui n’en finissent pas de sourire.

Luc, je l’ai rencontré au Lycée. Il m’a prise pour un modèle de Rubens et m’a parlé d’un Van Gogh fou à l’oreille pendante. Je n’ai jamais eu beaucoup d’intérêt pour Van Gogh, Turner, Monet, Manet (je ne sais jamais) mais, à l’époque, ça me changeait de Starmania, du Heavy-Metal ou de “Hélène et les garçons”. A l’époque, souvenez-vous, nous grandissions sans rap ni rêves de Star Academy. C’était la fin du “No Future” et nous avions tous une affiche “ Midnight Express ”, les incontournables chevaux galopant au soleil couchant et “le Che” de la révolte pour les plus téméraires. Je crois que c’est cela qui m’a tout de suite plu chez Luc. Dans sa chambre, il avait accroché un petit tableau aux couleurs criardes avec un type qui vole à gauche et une ânesse verdâtre enceinte à droite. Tout l’après-midi, il m’a parlé du symbolisme, du pointillisme, du salon des refusés… J’étais sciée. On était seuls, il faisait chaud, j’ai enlevé mon tee-shirt. On n’a même pas baisé. Rien. Pas un bisou dans le cou ou sur la bouche. Même pas les mains qui s’étreignent. Rien, je vous dis. J’ai pensé : il est puceau. J’avais raison et je suis tombée amoureuse.

J’ai raté le bac, lui aussi

J’ai raté le bac, lui aussi. C’était la boîte à bac – « Tu vas bosser maintenant et arrêter d’écouter du reggae toute la journée » – ou la caisse à Franprix. Finalement, j’ai choisi Casino. Luc a tenté gardien de musée mais des types avec des doctorats en Sciences de l’éducation, sociologie ou médiation culturelle ont décroché le job. L’ANPE a proposé gardien de nuit au parking du centre ville. Un beau parking bien propre, avec peinture réfléchissante et musique douce dans les ascenseurs, sans odeur de pisse dans les escaliers. Il y est gardien de nuit depuis 8 ans. On s’est marié, on a déménagé pour un deux pièces et on va bientôt avoir 30 ans.

J’ai toujours vécu ici. C’est une petite ville du Nord. Le gris et le rouge des briques se côtoient le long de la nationale. Les bicoques se rabougrissent sous le ciel d’airain. Je suis née au 39 de la rue Principale. Notre deux pièces est au 52. Mes parents, eux, sont au nouveau cimetière avec ses carrés de marbre bien alignés, ses allées tirées au cordeau – on se croirait à New-York. Quand je l’ai rencontré, Luc, il vivait avec son demi-frère chez sa mère divorcée au lotissement des Grands Champs. Les trois noms débordaient de la boîte aux lettres.

   

Le matin quand il rentre

Le matin quand il rentre, je me promène en nuisette pour lui montrer mes jambes épilées - comme du satin, dirait une pub – et mes yeux soulignés à l’eye-liner. Mais Luc, il s’en fout. Il mate. Il mate ses tableaux pendant des heures. Il les décroche, il les renifle, il les soupèse. On croirait voir mon marchand de légumes. Il ne disserte plus. Avant, il me parlait de son chef, d’un douanier rousseau, d’une jaguar au parking, de Watteau et de Verlaine qui aimaient faire des fêtes galantes. Il me parlait des absents, ceux qui trônaient dans des cadres plaqués or sur le rebord de la cheminée. L’oncle qu’il n’a jamais connu, mort à la guerre. Sa mère jeune, son père chevelu. Un matin, les photos jaunies, il les a rangées dans une boîte petit Lu en métal. Elle est là-haut, sur la penderie. Il est comme ça, Luc, il vit au présent. Je le soupçonne parfois de m’oublier quand je suis au travail, en course ou chez mon amie Marie. Ce n’est pas Creutzfeld-Jacob, il ne mange pas de bœuf, ni de la sénilité précoce, il n’a que 30 ans ; c’est son moyen à lui de lutter contre l’angoisse. Il pense aux vivants présents et à l’art qui emplit nos murs.

Je ne sais plus où les ranger ses toiles

Du salon aux toilettes, je ne sais plus où les ranger, ses toiles. Après chaque voyage, il m’en apporte une ou deux, enroulées autour d’un mandrin. Dans la buanderie, il s’est installé un atelier de menuiserie – pas genre menuiserie pour intellectuel en short le dimanche. Il a racheté le matériel à son ancien copain, Pierre. Celui qui a claqué la porte un soir en criant : « je ne veux rien avoir affaire là dedans, t’es complètement cinglé ! » Elle a claqué si fort la porte que les tableaux en ont vibré. On aurait dit qu’ils criaient. Luc a eu peur. Il pleurait, courant d’une toile à l’autre pour les cajoler. Il a passé la soirée à les remettre d’équerre, époussetant les cadres à la plume d’autruche. Pierre, c’était notre seul ami. Luc ne veut voir personne. Les “gens”, comme il dit, pourraient abîmer les tableaux, “ses bébés”. C’est aussi pour ça qu’il n’en veut pas, de vrais bébés. On n’a jamais revu Pierre. Luc s’est mis à la scie et à la ponceuse. Il grave des volutes peintes en faux or.

   

Je ne l’accompagne jamais

Je ne l’accompagne jamais dans ses voyages. Moi, je préfère le cirque ou les concerts de Francis Cabrel. Rome, Amsterdam, Paris, Madrid, Oslo : il y passe tous ses week-end rallongés de RTT. Au début c’était sympa : des fleurs, des fruits, des gens qui dansent. Depuis quelques temps ça s’était gâté. Au retour de Madrid, il y a eu ce truc affreux avec plein de petits bonhommes nus et grimaçants – du Bosch – comme les machines à laver – j’aurais préféré qu’il m’en ramène une, de machine à laver. Et puis deux dessins sinistres ramenés de Paris : un bateau en perdition dans une mer agitée sous un ciel plombé et une allée de peupliers battus par les vents avec une toute petite bonne femme voûtée.

J’ai pressenti la catastophe

C’est quand il est rentré d’Oslo avec une toile immonde que j’ai pressenti la catastrophe. D’abord, il n’y avait plus de place dans la maison, ensuite, je lui ai fait une scène. La première en dix ans. Hors de question qu’il accroche ce truc dans ma maison. Une tête de cancéreux traité aux rayons, les mains sur des oreilles même pas dessinées et la bouche grande ouverte. Ça portait bien son nom : Le Cri. Alors là, oui, j’ai hurlé. « De l’Amour, y’en a plein nos murs mais plus dans ma vie ! » Il est parti dormir dans le salon. Le lendemain, il n’est pas rentré. La police a appelé. Ils enquêtaient sur des vols de tableaux et l’entendaient comme suspect.

J’ai bloqué la lame du cutter. Le cutter de Luc, celui qu’il emmenait toujours en voyage. Moi, je voulais juste qu’on ait une vie normale. Que j’ai des petits à emmener au square le mercredi. Je voulais les voir trier les coquillages apportés par la mer du nord. J’ai tout découpé. Patiemment. Tranquillement. Assise en tailleur dans le salon, je ciselais à droite, à gauche, en biais. Je les ai fait mourir en petits lambeaux, ça crissait de partout. Et puis, je les ai piétinés. Je savais bien que ça ne me le ramènerait pas mon Luc. J’en ai mis dans des sacs poubelles, j’en ai jetés au vent qui passait.

   

Ils m’ont tout pris

Ses tableaux m’ont volé mon Amour, pris ma vie et maintenant il paraît qu’ils vont me coûter très cher. Mon avocat m’a dit que je ne pourrais jamais rembourser même si je deviens chef de caisse. Pourtant, ils étaient vieux, tout poussiéreux dans les beaux cadres de mon Luc.

Il est furieux, mon mari. On s’est croisé en garde à vue. On m’a dit qu’il sortirait avant moi. J’ai rangé les cadres en or sur son établi ; tous époussetés à la plume d’autruche. Peut-être qu’il me pardonnera un peu quand il les retrouvera. “Il n’y a que demi-mal” comme aurait dit Maman.

Ils m’ont tout pris : les lacets, mon alliance, ma chaîne de baptême. Ils ont tout rangé dans une petite boîte en carton avec mon nom dessus. Personne ne sait que j’en ai gardé un bout. Un petit bout d’Amour pour me donner l’impression que Luc est encore avec moi. Je l’ai découpé le plus droit possible : l’ânesse verdâtre avec un bébé dessiné à l’envers dans son ventre. Elle est contre moi, je l’ai glissée dans la doublure de mon soutien-gorge.

Ce texte, finaliste du Concours Nouvelle au pluriel, a été publié en recueil collectif "Nouvelle au pluriel" 2005 (Editinter)