Le douanier Rousseau, l’innocence archaïque au Musée d’Orsay

Le Douanier Rousseau cerné par Paul Gauguin, Maurice Denis, Pablo Picasso, Max Ernst, Victor Brauner… s'invite dans les salles d’expositions temporaires du Musée d’Orsay.  Cas unique dans l’histoire de l’art, cet artiste entretient avec l’art du passé (Carpaccio ou Uccello) et celui du futur (Picasso ou Léger) des liens étonnants que l’exposition nous invite à découvrir.

Naïf et moderne 

De son vivant, Henri Rousseau provoquait l’hilarité auprès du grand public. Une critique en 1887 souligne snaïveté et son originalité. De jeunes artistes tels VallottonPicasso ou Delaunay ayant soif de nouveautés vont transformer sa présence artistique en un cas exemplaire et en une figure tutélaire avant-gardiste qui va les inspirer.
 

Rousseau par lui-même

Entrer dans l'espace de Rousseau, c'est faire l'expérience de l'étrangeté.  Quand  le Douanier Rousseau peint son autoportrait, il se montre vêtu de noir, en « peintre du dimanche » avec sa palette, debout dans un Paris joyeux. Les petits drapeaux colorés dans le vent et la raideur de sa posture font penser à une image d’Epinal.  
Moi-même, portrait-paysage (1889-1890) Prague, Národni galerie v Praze -
 Le douanier Rousseau au Musée d'Orsay à Paris -Toutpourlesfemmes
Comme, il n’a pas reçu de formation académique, il ne respecte pas les règles de la perspective, ce qui donne à son tableau, ce style naïf, presque enfantin. Il introduit un ballon dirigeable dans le ciel bleu et des nuages aux effets décoratifs. Il glisse entre deux immeuble la Tour Eiffel, fier des progrès techniques de son époque tout en infusant une atmosphère  indéniablement fantaisiste à l'ensemble de sa composition. De même, il figurera la vie moderne  dans une oeuvre Les joueurs de football (1908) qu'il peindra au moment où ce jeu est introduit en Europe.
 

La Noce, un tableau emblématique de son style

La Noce est certainement le tableau qui concentre les éléments les plus caractéristiques de son style qualifié de « naïf ». On sait que l’œuvre a été réalisée à partir d’une photographie en noir et blanc prise dans un studio. Il l’a donc transposée en peinture colorée et en grand format. Le résultat produit une intégration maladroite et statique des personnages dans un paysage imaginaire, envahissant. La composition échappe à la loi de la perspective, à nouveau. La mariée, dans sa robe blanche, flotte. Les rangées d’arbres symétriques sont un motif récurrent, tout comme le feuillage qu’il traite étonnamment en détail, sur fond de ciel bleu, avec autant d’application qu’un visage. 

La Noce (une Noce à la campagne), vers 1905. Paris, musée de l’Orangerie
- Le douanier Rousseau au Musée d'Orsay à Paris -Toutpourlesfemmes

Les visages, il avait du mal à les dessiner. Il faisait venir ses modèles dans son atelier et prenait des mesures de leur face qu’il reportait méticuleusement sur son dessin. Chaque visage des personnages est différent dans cette composition, mais, le plus surprenant et ce qui achève de signer son style naïf, c’est la taille et la tête de ce chien, doté d’une expression presque supérieure à celle du monde des humains. Le chien nous regarde. 

Des arbres à feuilles aux jungles

Cette vision onirique de jungle vue  à contre jour, qu’un soi disant voyage au Mexique lui aurait soufflé, frappe l’oeil. Rousseau fit croire à tout le monde toute sa vie qu’il avait été au Mexique. En réalité, il n’y a jamais été mais allait copier au jardin des plantes et sur des catalogues ces verdures fascinantes. Autre particularisme dans son art : les animaux sauvages, le serpent, le flamant rose deviennent des acteurs, tel le chien dans La Noce.

La charmeuse de serpent, 1907. Paris Musée d'Orsay
 Le douanier Rousseau au Musée d'Orsay à Paris -Toutpourlesfemmes

Ici, le corps humain perd presque toute sa réalité humaine. Tous les tableaux de jungles qui achèvent  dans un hémicycle l’exposition ne montrent plus beaucoup l’humain mais des animaux joueurs et expressifs. Y règnent son dessin schématique proche des coloriages d’enfant ou  de l’art des Ex-voto, son inventivité décorative et  son art de la composition toujours parfaitement maîtrisé.

« Nous sommes les deux plus grands peintres de l’époque, toi, dans le genre égyptien, moi dans le genre moderne. »  aurait dit Rousseau à Picasso cité par Fernande Olivier dans Picasso et ses amis, (1933)

Henri Rousseau face à Pablo Picasso - 
Le douanier Rousseau au Musée d'Orsay à Paris -Toutpourlesfemmes

Le Douanier Rousseau était-il vraiment un naïf ? Phénomène, devenu une légende, il nous surprend encore. En confrontant son travail aux  oeuvres de Seurat, Delaunay, Kandinsky, Picasso ou à d'autres artistes méconnus, cette exposition met en évidence son double lien à la peinture du passé et à la peinture moderne et révèle combien son style fait de lui un irrémédiable inclassable de l'art.

 Caroline Benzaria

Bio express
1844 : Naissance à Laval.  
1884 : A 40 ans, Henri Rousseau réalise ses premières peintures en autodidacte, des paysages. 
1885 : Refusé au Salon officiel, il montre ses peintures dans un Salon indépendant. Dès lors et jusqu’à sa mort, il expose ses oeuvres et se fait ainsi remarquer par la jeune génération aux Salons des Indépendants et aux Salons d’Automne. 
1893 : Confiant dans son art, il prend sa retraite anticipée de commis de deuxième classe à l’Octroi de Paris pour se lancer dans la peinture. Des difficultés financières s’en suivent mais il peint sans discontinuer. 
1908 : un banquete est organisé au Bateau-Lavoir en son honneur avec Apollinaire, Picasso, Braque, Max Jacob , les Stein... Il est célébré comme un des pères de la modernité. 
1910 : Décès à Paris. Il est enterré avec une épitaphe d’Apollinaire, dans une fosse commune au cimetière de Bagneux.

A savoir :

Le catalogue de l’exposition, coédité par le  Musée d’Orsay/Hazan, contient des reproductions d’excellente qualité. Le DVD du film inédit réalisé par Nicolas Autheman - (52 mn) coproduit par Tambour de Soi/ARTE France/ Musée d’Orsay - complète bien la visite.

Informations pratiques : Musée d’Orsay : 1 rue de la Légion d’honneur, 75007 Paris. Tél : 01 40 49 48 14. musee-orsay.fr - Du 22 mars jusqu'au 17 juillet 2016.

©  BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Lutz Braun; ©RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski ; Scénographie © Musée d’Orsay - Sophie Boegly.

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