Chtchoukine à la Fondation Vuitton : ce qu'il faut retenir

L'homme d'affaires Bernard Arnault a réussi son pari : réunir sous un même toit et hors de Russie les chefs d'oeuvre d'un collectionneur russe fou d'art français. C'est l'événement culturel de cet automne-hiver. On vous dit pourquoi.

Collection Chtchoukine à la Fondation Louis Vuitton: à retenir

L’exposition s’inscrit dans le cadre du programme officiel de l’année Franco-Russe 2016-2017 du tourisme culturel. A la Fondation Louis Vuitton au Bois de Boulogne, vous retrouverez les 217 chefs d’oeuvres des XIX et  XXième siècle réunis par un collectionneur russe fou d’art français et de Paris. 

Portrait de Choukine Christian Cornelius (Xan) Krohn, Portrait de Sergueï Chtchoukine, 1916 Huile sur toile 191 × 88 cm Musée d’État de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg © ADAGP, Paris 2016 - Photo © Saint-Pétersbourg, Musée d’État de l’Ermitage

Végétarien,  spartiate de tempérament, voyageur…. Chtchoukine est un grand industriel moscovite, qui développe une passion sans mesure pour l’art moderne.

Un regard libre, une vie tourmentée par l'histoire

Né en Russie en 1854, Chtchoukine appartient à une famille qui a le monopole du tissu à Moscou. Son goût pour les motifs et les couleurs est éduqué. Des arts décoratifs à l’Art, il est un pont qu’il franchit, en collectionnant. Il a 44 ans quand il débute sa collection. En homme de son temps, il voyage et rapporte de ses périples des tableaux qu’il va acheter au début chez Vollard. En 1906, il collectionne 20 Gauguin.

Dès 1908 il ouvre sa collection au public et contribue à la formation de l’avant-garde russe. En 1914,  il achète Picasso chez le marchand Kanweiler.

Avec ses œuvres, il entretient des liens mystérieux et passionnels. Il va jusqu’à en accrocher dans sa salle de bain. En plein centre de Moscou, dans son appartement avec sa femme et ses quatres enfants, il donne des réceptions grandioses, où il aime à expliquer lui-même ses tableaux et choquer l’intelligentia. Il est conscient de créer un goût.

A la suite des décès tragiques de son fils et de sa femme, il ira dans le désert du Sinaï accompagné d’une caravanne de 20 dromadaires. De retour, c’est sa passion pour l’art qui prend le dessus, à nouveau. La révolution bolchevique le dépossède de sa collection en 1918. Il s’installe à Paris et y meurt en 1936.

Sur ses murs  autant de fenêtres sur la vie... peintes

Les murs La salle Matisse (Le salon rose) au Palais Troubetskoï, début 1920 12,2 × 17,4 cm Photographie argentique sur gélatine Musée des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou © Moscou, Musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine Photo © Musée d'Art Moderne Occidental, Moscou

Sa Collection est dispersée lors de la révolution bolchevique en 1917, qui abolit la propriété privée. En 1918, on lui confisque son palais, nationalisé avec elle.

« Ayant subi à partir de la fin des années 1920, au titre de la lutte contre « l’art bourgeois », une campagne systématique de dévaluation, les œuvres de la collection Chtchoukine se verront divisées en 1948 sur décret de Staline, entre le Musée Pouchkine à Moscou et le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg (Leningrad). Interdits d’exposition, ces tableaux emblématiques disparurent pour longtemps des cimaises et des publications de ces grands musées russes. »

Le salon de musique, la salle des Monet et des impressionnistes, 1914 23 × 29 cm Photographie argentique sur gélatine Musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou © Moscou, Musée des Beaux-Arts Pouchkine Photo © Albom photorpher Pavel Orlov, Beginning 1914

Les historiens ont pu reconstituer  cette collection dispersée à l’aide d’un travail long et patient, à partir de photographies en noir et blanc. Matisse, Picasso, Gauguin, les impressionnistes, Cézanne, Courbet, Derain, Puvis de Chavannes…. Ses tableaux sont de grands formats, accrochés "à touche touche" et voisinent avec du mobilier russe et français du XVIIIème siècle.

Un art de vivre français vu par une âme russe

Monet la France Claude Monet, Le Déjeuner sur l’herbe, 1866 Huile sur toile 130 × 181 cm Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou Photo © Moscou, Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine

La ville à la campagne où ce groupe  complice exprime la joie de vivre  dans la lumière et les feuillages. Il s'agit d'une esquisse poussée  du monumental tableau de Monet inachevé  dont le Musée d'Orsay conserve deux fragments. A voir.

Degas Edgar Degas, La Danseuse dans l’atelier du photographe, 1875 Huile sur toile 65 × 50 cm Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou Photo © Moscou, Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine

Un sujet de prédilection tant pour Degas que pour un moscovite : la danse. A Moscou: les immeubles et les toits parisiens dans le fond de l'image.

ET quoi tu es jalouse Paul Gauguin, Aha oé feii (Eh quoi, tu es jalouse ?), été 1892 Huile sur toile 66 × 89 cm Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou Photo © Moscou, Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine

Gauguin, c’est  l’atelier des tropiques, l’ailleurs et la femme pierre de silence.

Après l’achat de 17 Gauguin, il rencontre Matisse et c’est un coup de foudre entre les deux. Ils s’écrivent toutes les semaines. Il demande à Matisse en 1907 une belle décoration pour son escalier : « Scène de Musique » et « Autour de La Danse » . Matisse est invité en Russie et découvre l’art des icônes. Quand Matisse lui propose ses esquisses, le corps nu dérange le mécène. Ce serait acceptable à condition que le nu apparaisse sous des traits déformés, shématisés. Le nu le gène à cause des jeunes filles. Pourtant après réflexion, car c'est son tempérament, il brave non plus seulement le goût mais la morale de l’opinion publique et place dans son escalier La Danse qui hélas n'est pas montré dans l'exposition.

Collectionner 17 Gauguin, 33 Matisse, acquérir 49 Picasso, plus tout le reste, parfois des paysages plus méditatifs et solitaires: c'est affirmer à l'époque où il le fait  une vraie liberté de regard et une confiance dans l'art pour exprimer son propre regard sur la vie. Cela ne s'est pas fait sans mal : il  dira de ses peintures cubistes : " au début j’avais l’impression de manger du verre pilé "

Anne Baldassari, la commissaire de l’exposition, fait revivre l’esprit de cette collection exceptionnelle et montre en plus les oeuvres des peintres russes qui ont été formés à l’Ecole éphémère de Sergueï Chtchoukine dont Malévitch reste le héro.

Nos recommandations audiovisuelles 

Sergueï Chtchoukine, le roman d’un collectionneur, documentaire réalisé par Tania Rakhmanova; auteurs : Natalia Semenova et Tania Rakhmanova; coproduction : Arte France, Slow Production, Fondation Louis Vuitton (2016, 52 min); diffusion sur Arte, dimanche 30 octobre à 17h35 sur Arte 360.

Arte Créative : une vidéo immersive; visitez le palais de Sergueï Chtchoukine à Moscou grâce à la réalité virtuelle et circulez au milieu de sa fabuleuse collection d’art moderne (2016, 5 min). En ligne le 30 octobre.

Informations pratiques
ICÔNES DE L’ART MODERNE. LA COLLECTION CHTCHOUKINE MUSÉE DE L’ERMITAGE – MUSÉE POUCHKINE – GALERIE TRÉTIAKOV 22 octobre 2016 – 20 février 2017

Réservations sur le site : fondationlouisvuitton.fr

Caroline Benzaria

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