Le Goncourt 2009 à Marie Ndiaye pour ”Trois femmes puissantes”

Le prix Goncourt a été décerné à l'écrivain d'origine franco-sénégalaise Marie Ndiaye pour son livre 'Trois femmes puissantes' (Gallimard), le 2 novembre 2009. Marie Ndiaye, nouvelle 'femme puissante' de la littérature française, après avoir reçu le Fémina en 2001. Marie Ndiaye, symbole de la réussite d'une certaine diversité à la française.




'Trois femmes puissantes' - trois récits, trois femmes qui disent non - a permis à l'écrivain d'origine franco-sénégalaise, Marie Ndiaye, de remporter le prix Goncourt 2009.

*Initialement tiré à 15 000 exemplaires, 'Trois femmes puissantes' atteint aujourd'hui un tirage total de 140 000 exemplaires après dix réimpressions.
Le prix lui a été décerné au premier tour de scrutin par cinq voix contre deux à Jean-Philippe Toussaint pour 'La vérité sur Marie' (éd. de Minuit) et une à Delphine de Vigan pour 'Les heures souterraines' (J.C Lattès). Marie Ndiaye reçoit ainsi la plus haute distinction littéraire française après avoir été couronnée par le Prix Femina en 2001 pour son roman 'Rosie Carpe'. Il s'agit là d'un événement exceptionnel qui fait de Marie Ndiaye une ' femme puissante' de la littérature française, qui plus est symbole de la réussite d'une certaine diversité puisqu'elle est née en 1967 d'un père sénégalais et d'une mère française.


Biographie

Née le 4 juin 1967 à Pithiviers (Loiret), d'un père sénégalais et d'une mère française, Marie Ndiaye a passé son enfance en banlieue parisienne, où sa mère l'a élevé seule, avec son frère Pap Ndiaye, aujourd'hui historien et grand spécialiste de la question noire en France. Elle a commencé à écrire à 12 ans avant d'être remarquée par Jérôme Lindon, patron des éditions de Minuit qui publie son premier roman Quand au riche avenir (1985). La Quinzaine littéraire souligne en 1985 qu'« elle est déjà un grand écrivain. Elle a trouvé une forme qui n'appartient qu'à elle pour dire des choses qui appartiennent à tous. »
À la suite de la parution de cette œ,uvre, elle rencontre celui qui allait devenir son mari, l'écrivain Jean-Yves Cendrey : il lui avait écrit une lettre de lecteur à laquelle elle répondit, entrainant leur rencontre.
Marie Ndiaye a étudié la linguistique à la Sorbonne avant d'être pensionnaire de la Villa Médicis à Rome pendant un an.
Elle est l'auteur d'une douzaine de livres, dont Rosie Carpe (prix Femina 2001), la Femme changée en bûche,  la Sorcière ou Hilda . En parallèle de son œ,uvre romanesque, Marie Ndiaye a écrit des ouvrages pour la jeunesse (La diablesse et son enfant, Le Souhait -Ecole des Loisirs, 2000 et 2005) , Et aussi des pièces de théâtre, seule ou avec Jean-Yves Cendrey. L'une d'elle, Papa doit manger inscrite et joué à la Comédie française en 1998, fait de Marie Ndiaye la seule femme vivante à figurer au répertoire. En 2009, Marie Ndiaye s'essaie à une nouvelle expérience et participe à l'écriture du scénario du film White Material de Claire Denis, dont elle dit qu'elle est plus « africaine » qu'elle, car elle a passé son enfance au Cameroun. Le film conte l'histoire d'une Française à la tête d'une plantation de café en Afrique en pleine guerre civile. Marie Ndiaye est l'épouse de l'écrivain Jean-Yves Cendrey. Le couple a trois enfants et vit actuellement à Berlin.


Trois femmes puissantes

Elles s'appellent Norah, Fanta, Khady Demba. Chacune se bat pour préserver sa dignité contre les humiliations que la vie lui inflige avec une obstination méthodique et incompréhensible. L'art de Marie NDiaye apparaît ici dans toute sa singularité et son mystère. La force de son écriture tient à son apparente douceur, aux lentes circonvolutions qui entraînent le lecteur sous le glacis d'une prose impeccable et raffinée, dans les méandres d'une conscience livrée à la pure violence des sentiments.

- Trois femmes puissantes
- Auteur : Marie Ndiaye
- Editeur : Gallimard
- 320 pages
- 140 x 205 mm.
- Parution : 20-08-2009
- 19,00 €

Extrait

Et celui qui l'accueillit ou qui parut comme fortuitement sur le seuil de sa grande maison de béton, dans une intensité de lumière soudain si forte que son corps vêtu de clair paraissait la produire et la répandre lui-même, cet homme qui se tenait là, petit, alourdi, diffusant un éclat blanc comme une ampoule au néon, cet homme surgi au seuil de sa maison démesurée n'avait plus rien, se dit aussitôt Norah, de sa superbe, de sa stature, de sa jeunesse auparavant si mystérieusement constante qu'elle semblait impérissable.



Il gardait les mains croisées sur son ventre et la tête inclinée sur le côté, et cette tête était grise et ce ventre saillant et mou sous la chemise blanche, au-dessus de la ceinture du pantalon crème.

Il était là, nimbé de brillance froide, tombé sans doute sur le seuil de sa maison arrogante depuis la branche de quelque flamboyant dont le jardin était planté car, se dit Norah, elle s'était approchée de la maison en fixant du regard la porte d'entrée à travers la grille et ne l'avait pas vue s'ouvrir pour livrer passage à son père - et voilà que, pourtant, il lui était apparu dans le jour finissant, cet homme irradiant et déchu dont un monstrueux coup de masse sur le crâne semblait avoir ravalé les proportions harmonieuses que Norah se rappelait à celles d'un gros homme sans cou, aux jambes lourdes et brèves.

Immobile il la regardait s'avancer et rien dans son regard hésitant, un peu perdu, ne révélait qu'il attendait sa venue ni qu'il lui avait demandé, l'avait instamment priée (pour autant, songeait-elle, qu'un tel homme fût capable d'implorer un quelconque secours) de lui rendre visite.

Il était simplement là, ayant quitté peut-être d'un coup d'aile la grosse branche du flamboyant qui ombrageait de jaune la maison, pour atterrir pesamment sur le seuil de béton fissuré, et c'était comme si seul le hasard portait les pas de Norah vers la grille à cet instant.

Et cet homme qui pouvait transformer toute adjuration de sa propre part en sollicitation à son égard la regarda pousser la grille et pénétrer dans le jardin avec l'air d'un hôte qui, légèrement importuné, s'efforce de le cacher, la main en visière au-dessus de ses yeux bien que le soir eût déjà noyé d'ombre le seuil qu'illuminait cependant son étrange personne rayonnante, électrique.

-Tiens, c'est toi, fit-il de sa voix sourde, faible, peu assurée en français malgré sa maîtrise excellente de la langue mais comme si l'orgueilleuse appréhension qu'il avait toujours eue de certaines fautes difficiles à éviter avait fini par faire trembloter sa voix même.

Norah ne répondit pas.

Elle l'étreignit brièvement, sans le presser contre elle, se rappelant qu'il détestait le contact physique à la façon presque imperceptible dont la chair flasque des bras de son père se rétractait sous ses doigts.

Il lui sembla percevoir un relent de moisi.

Odeur provenant de la floraison abondante, épuisée du gros flamboyant jaune qui poussait ses branches au-dessus du toit plat de la maison et parmi les feuilles duquel nichait peut-être cet homme secret et présomptueux, à l'affût, songeait Norah gênée, du moindre bruit de pas s'approchant de la grille pour prendre son essor et gauchement se poser sur le seuil de sa vaste demeure aux murs de béton brut, ou provenant, cette odeur, du corps même ou des vêtements de son père, de sa peau de vieux, plissée, couleur de cendre, elle ne le savait, elle n'aurait su le dire.

Tout au plus pouvait-elle affirmer qu'il portait ce jour-là, qu'il portait sans doute toujours maintenant, songeait-elle, une chemise froissée et tachée d'auréoles de sueur et que son pantalon était verdi et lustré aux genoux où il pochait vilainement, soit que, trop pesant volatile, il tombât chaque fois qu'il prenait contact avec le sol, soit, songeait Norah avec une pitié un peu lasse, qu'il fût lui aussi, après tout, devenu un vieil homme négligé, indifférent ou aveugle à la malpropreté bien que gardant les habitudes d'une conventionnelle élégance, s'habillant comme il l'avait toujours fait de blanc et de beurre frais et jamais n'apparaissant fût-ce au seuil de sa maison inachevée sans avoir remonté son nœ,ud de cravate, de quelque salon poussiéreux qu'il pût être sorti, de quelque flamboyant exténué de fleurir qu'il pût s'être envolé.

Norah, qui arrivait de l'aéroport, avait pris un taxi puis marché longuement dans la chaleur car elle avait oublié l'adresse précise de son père et n'avait pu se retrouver qu'en reconnaissant la maison, se sentait collante et sale, diminuée.

Elle portait une robe vert tilleul, sans manches, semée de petites fleurs jaunes assez semblables à celles qui jonchaient le seuil tombées du flamboyant, et des sandales plates du même vert doux.

Et elle remarqua, ébranlée, que les pieds de son père étaient chaussés de tongs en plastique, lui qui avait toujours mis un point d'honneur, lui semblait-il, à ne jamais se montrer qu'avec des souliers cirés, beiges ou blanc cassé.

Était-ce parce que cet homme débraillé avait perdu toute légitimité pour porter sur elle un regard critique ou déçu ou sévère, ou parce que, forte de ses trente-huit ans, elle ne s'inquiétait plus avant toute chose du jugement provoqué par son apparence, elle se dit en tout cas qu'elle se serait sentie embarrassée, mortifiée de se présenter, quinze ans auparavant, suante et fatiguée devant son père dont le physique et l'allure n'étaient alors jamais affectés par le moindre signe de faiblesse ou de sensibilité à la canicule, tandis que cela lui était indifférent aujourd'hui et que, même, elle offrait à l'attention de son père, sans le détourner, un visage nu, luisant qu'elle n'avait pas pris la peine de poudrer dans le taxi, se disant, surprise : Comment ai-je pu accorder de l'importance à tout cela, se disant encore avec une gaieté un peu acide, un peu rancuneuse : Qu'il pense donc de moi ce qu'il veut, car elle se souvenait de remarques cruelles, offensantes, proférées avec désinvolture par cet homme supérieur lorsque adolescentes elle et sa sœ,ur venaient le voir et qui toutes concernaient leur manque d'élégance ou l'absence de rouge sur leurs lèvres.

© Editions Gallimard, 2009

Par Nicole Salez

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