Pesaro, Italie : festival Rossini 2011

Entre scandale et convention, le Festival de Pesaro, à la recherche du vrai Rossini

Comme Wagner à Bayreuth ou Mozart à Salzbourg, à Pesaro ( dans la région des Marches en Italie) on n'entend qu'un seul compositeur, Rossini. Commencé dans l'ennui avec une Adélaïde de Bourgogne convenue, il s'est poursuivi par un scandale : Moïse en Égypte, avec Moïse sous les traits d'Osama Ben Laden a fait figure de provocation. Mais le niveau musical reste une perfection.

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Festival Rossini, Pesaro 2011 : Moïse en Egypte



Moïse en Egypte : scandale à Pesaro

Cette édition du festival, dédiée au 150ème anniversaire de l'unité italienne, a démontré une fois de plus la totale liberté laissée par les responsables du festival aux metteurs en scène.

Graham Vick, le metteur en scène du Moïse en Égypte , avait choisi de profiter de cet opéra pour représenter les conflits récents au Moyen Orient en faisant de Moïse un intégriste belliqueux sous les traits de Osama Ben Laden.

Il souhaitait, disait-il, «pousser les spectateurs à s'impliquer émotionnellement. »
Il a pleinement atteint son but !

Lors de la première du Moïse, où la police est intervenue pour calmer des spectateurs indignés, ni la musique sublime, ni le chœ,ur subtil, ni la direction incandescente d'Abbado, ni l'orchestre du Théâtre communal de Bologne , ni la qualité des chanteurs n'étaient mis en cause. Le scandale posait la question des pouvoirs du metteur en scène et des droits de l'œ,uvre et des spectateurs à se défendre.

Festival Rossini, Pesaro 2011 : Moïse en Egypte


Déguiser un Moïse en Ben Laden et le peuple juif en Palestiniens semble un jeu de confusion pervers, une réinterprétation étroite et incomplète de l'Histoire qui retire aux personnages toute possibilité symbolique. Certains spectateurs ont cru lire aussi dans la vision de Vick, une évocation de la torture à Guantanamo , la crise des otages à Moscou en 2002 et le massacre de Beslan en 2004 ...

Il aurait été plus intelligent alors d'aller jusqu'au bout et, comme le suggère Alfred Caron, musicologue et seul journaliste français à suivre régulièrement le festival, de retirer tous les symboles juifs pour sortir des faits historiques. Le personnage de Moïse, que le livret représente effectivement comme un chef de guerre, aurait pris ainsi une portée universelle et aurait pu être vraiment représentatif des excès qui caractérisent aujourd'hui les extrémismes religieux.


Adélaïde de Bourgogne : conventionnel

Festival Rossini, Pesaro 2011 : Adélaïde de Bourgogne


Mise en scène à Pesaro pour la première fois, Adélaïde de Bourgogne , au contraire, était conventionnelle jusqu'au cliché, lourde et statique. Le metteur en scène Pier'Alli a divisé l'opéra en tableaux ou plutôt en cadres de bande dessinées et imposé aux spectateurs une autre sorte d'enfermement, celui de son arbitraire personnel.

Les vidéos qu'il signe sont aussi simplistes qu'abscondes. La photo d'une énorme couronne, style galette des rois, ouvre la mise en scène et la refermera à la fin. Un carrosse style Prince William avec une foule en haut de forme illustre le mariage d'Adélaïde et d'Othon ... , et une ennuyeuse vidéo en boucle de gouttes tombant dans de l'eau, devant laquelle les soldats du chœ,ur combattent en cirés noirs à coups de parapluies noirs, - ou blancs.

Festival Rossini, Pesaro 2011 : Adélaïde de Bourgogne


L'équilibre des timbres entre les quatre interprètes principaux est splendide, et les duos entre Adélaïde et Othon infiniment mélodieux. Si Daniela Barcellona, dans le role d'Othon, a une voix puissante et flexible, Jessica Pratt, absente malgré sa massive présence, chante comme un rossignol, sans mettre aucune passion dans sa voix, ni ses gestes. Elle n'habite pas la musique qui reste désincarnée. Ce qui n'empêche pas une perfection technique avec des aigus filés, des trilles, d'habiles legati,...

Nicola Ulivieri est un Berengario satisfaisant, mais peu convaincant dans « Alle voci della gloria », l'un des plus beau airs pour basse de Rossini. Le jeune et svelte Bogdan Mihai est un Adalberto agile et prometteur.

Festival Pesaro 2011 : Adélaïde de Bourgogne


On regrette la version concert de 2007, sans décors et avec Patricia Cioffi en Adélaïde...


Le Voyage à Reims, voyage farfelu de la liberté

Festival Rossini, Pesaro 2011 : Le voyage à Reims

C'est chaque année dans la même mise en scène élégante et distanciée d'Emilio Sagi que le Voyage à Reims sert d'écrin aux meilleurs élèves de l'Académie rossinienne.

Cette année il a révélé quelques chanteurs à suivre, Elena Tsallagova, une délicieuse Corinne, ou Lu yuan, très à l'aise et drôle en Belfiore, ainsi qu'une jeune chef d'orchestre, la Chinoise Yi-Chen Lin qui dirigeait avec verve et précision l'orchestre G. Rossini.

Les airs du Voyage, parmi les plus beaux de Rossini, sont exemplaires de la plasticité du style rossinien. L'air de la Comtesse de Folleville pleurant son chapeau disparu, pourrait tout aussi bien dire un véritable malheur, comme on le voit dans le Comte Ory, ou une immense joie.

Alors qu'ils veulent se rendre au couronnement de Charles X, des voyageurs de différentes nationalités se retrouvent bloqués dans une ville thermale : il n'y a plus un cheval disponible. Des intrigues se nouent... Ils n'arrivent jamais à Reims !

On peut déjà admirer le parti pris ironique de Rossini pour cette œ,uvre écrite sur commande. La mise en scène et le décor aussi minimaliste que les costumes, suivent le compositeur et n'imposent aucune lecture, se contentant de donner à voir les péripéties loufoques de cette cantate scénique.

Les chanteurs peuvent laisser libre cours à leur fantaisie et à leurs dons d'acteurs, et les spectateurs sont libres d'y trouver une farce ou un manifeste politique.

Festival Rossini, Pesaro 2011 : Le voyage à Reims



Pesaro : un festival laboratoire

Né en 1980, le festival de Pesaro se consacre à Rossini. Contrairement à Bayreuth, il ne s'agit pas de la célébration rituelle d'une dizaine de chefs-d'œ,uvre, mais de la redécouverte musicologique avec mise en scène d'ouvrages méconnus, perdus ou défigurés par la routine ou les éditions fautives.

Rossini avait laissé toute sa fortune à sa ville natale à sa mort dans sa villa de Passy en 1868, fortune qui a doté une Fondation en son nom. Alberto Zedda, son directeur, en a fait le lieu de la recherche du vrai chant rossinien avec pour résultat la renaissance d'une interprétation propre à ce compositeur, beaucoup plus profond et plus mystérieux qu'on ne l'imagine généralement.

« Sa musique n'est pas mineure, comme on le croit souvent, explique M.Zedda, elle est autre ! »Abstraite, distante, souvent ironique, la musique sublime de Rossini est faite d'harmonies dont le balancement est comme celui des vagues indifférentes. Elle n'exprime rien en elle-même. Sa beauté ressemble à celle de la mer qui borde sa ville natale, Pesaro.

« C'est à l'interprète d'incarner cette musique, explique M.Zedda, par la souplesse et la douceur de sa voix, par la durée de son souffle, par toutes les couleurs possibles du chant. La musique de Rossini est faite de figures anonymes, abstraites. Les mélodies rossiniennes sont courtes, asémantiques, indifférentes. C'est l'artiste qui les transforme en expression et leur donne un sens. Ce qui importe, c'est l'atmosphère poétique qu'apporte l'artiste. »

Les mises en scène arbitraires et univoques font violence à l'œ,uvre, aux interprètes et aux spectateurs impuissants qui légitimement ont envie de prendre eux aussi un Uzi ou une Kalachnikov pour se libérer du Big Brother qui impose sa vision politiquement correcte. Si comme l'affirme Vick, il veut dénoncer « tous les fondamentalismes » c'est par la libération du spectateur qu'il doit commencer.

Car, comme le dit M.Zedda, « seule la poésie importe ». Parce qu'elle libère l'esprit et le cœ,ur.




Par Élisabeth Schneiter

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