Rencontre avec Lucie Mateci, pilier du corps de ballet de l’Opéra de Paris

Lucie Mateci est danseuse à l’Opéra de Paris, où elle a dansé tous les grands classiques du répertoire et notamment, ces dernières semaines, le programme Balanchine que nous vous avions conseillé. Nous sommes partis à sa rencontre pour tout savoir sur son quotidien.

 

TPLF - Lucie, quel est ton parcours ?

J’ai commencé la danse à l’âge de 9 ans chez Palmyre Romanov et j’ai tout de suite été passionnée. Je suis alors passée par le conservatoire de Lyon, puis par l’école de Pascale Courdioux et René Bon qui m’ont aidée à réaliser mon rêve : rentrer à l’école de danse de l’Opéra de Paris. J’ai ensuite enchainé les petits contrats pour la compagnie avant de décrocher un contrat permanent. Carole Ginot a beaucoup compté dans mon parcours, c’est une professeure fabuleuse qui me suit toujours et un mentor bienveillant pour moi.

 

TPLF - Le travail de corps de ballet est extrêmement exigeant. Quelles sont les qualités spécifiques demandées par ce travail ?

Le travail de corps de ballet est très physique, aucun autre athlète de haut niveau ne fait un tel effort tous les soirs ! La série Balanchine a été particulièrement violente de ce point de vue, et je suis fière d’avoir tenu, comme quelques autres « anciennes ».

Avec l’âge on sait où mettre son énergie, mais il y a toujours dans les ballets classiques des poses très difficiles à tenir, qui tétanisent le corps après un effort.

Les hommes n’ont jamais à tenir des poses comme ça !

 

TPLF - Tu trouves que c’est plus difficile pour les femmes ?

Je dirais que oui ! C’est plus éreintant pour les femmes, on a souvent plus de partition à danser avec les actes blancs, les poses sont difficiles à tenir pour le corps, les pointes font mal, et il faut assurer les dates importantes comme les premières ou les captations même lorsque les jambes sont lourdes pendant les règles. Et puis on est plus nombreuses donc il y a plus de concurrence.

 

TPLF - Quels conseils donnerais-tu aux enfants qui veulent faire de la danse, et à leurs parents ?

Dans tous les cas s’ils sont passionnés et travailleurs ils vont s’en sortir. Un enfant qui a envie, on ne l’arrête pas !

Les cours particuliers peuvent être un vrai plus pour un enfant ; il est surtout important de trouver le bon professeur, quelqu’un qui l’accompagne.

Et aussi, emmener les enfants voir des ballets classiques ou contemporains : cela inspire !

 

Lucie Mateci danseuse à l'opéra de Paris

Lucie dans Who cares de Balanchine 2022/2023 à l'Opéra de Paris

 

TPLF - A quoi ressemble ton quotidien ?

Comme les plannings diffèrent selon les séries, c’est à la fois toujours pareil et toujours différent ! Le matin je dépose mes filles à l’école, je pars pour le cours de classique ou de pilates, puis en général on déjeune rapidement dans la loge. L’après-midi il y a un ou deux services de répétitions. Puis vient le moment de se préparer pour la représentation : sieste de 40min, collation, maquillage, coiffure, échauffement, pansements pour protéger les pieds, habillage et en scène ! Souvent je danse le weekend et ai alors une journée de récupération la semaine.

Ça fait de grosses journées, et avec l’âge c’est de plus en plus dur d’être en forme le soir.

 

TPLF - Tu as donc deux filles de trois et six ans, or on a encore souvent l’image que pour une danseuse c’est compliqué d’être mère. Qu’en penses-tu ?

Maintenant les danseuses font des enfants de plus en plus jeunes mais on ne voit pas beaucoup ses enfants pendant les longues séries. Dans mon cas mon mari peut s’en occuper et bientôt, à ma grande joie, je serai plus présente pour mes filles. C’est vrai que ce n’est pas évident de gérer en parallèle sa vie de danseuse, de maman et de femme.

 

TPLF - Comment se passent la grossesse puis la reprise pour une danseuse de l’Opéra ?

Ce qui est incroyable à l’Opéra c’est que l’on peut être déprogrammée assez tôt : en général au bout d’un ou deux mois, mais certaines dansent jusqu’à 5 mois. C’est aussi une pause, et j’ai adoré être enceinte.

Le retour dépend beaucoup des circonstances, malheureusement il est fréquent de se blesser. Le corps a changé, on ne peut pas refaire les mêmes choses tout de suite. Mais après c’est aussi une autre danse, avec plus de maturité. Les spectateurs ont envie de voir des danseurs bien dans leurs baskets !

 

TPLF - Et l’alimentation ? As-tu des restrictions particulières ?

Bien sûr juste avant de monter sur scène il ne faut pas faire n’importe quoi : on est en tutu, il ne faut pas avoir le ventre gonflé et il faut aussi avoir suffisamment d’énergie pour tenir quatre actes. Donc je privilégie des aliments simples à digérer et énergétiques : pâtes sans sauce, bananes, fruits secs.

Plus globalement, j’ai toujours été très fine, c’est dans ma physionomie, et avec l’âge je préfèrerais au contraire m’arrondir un peu.

 

TPLF - Le film Black Swan a popularisé une image de la danseuse tournée autour de l’idée de sacrifice. Cette notion est-elle toujours d’actualité ?

Non, maintenant c’est beaucoup plus équilibré, les jeunes ne sont pas du tout dans cette optique. Forcément il y a des sacrifices dans ce métier, quand il y a des séries intenses comme ce programme Balanchine il faut se concentrer dessus et faire des concessions. Mais ce n’est pas comme ça tout l’année, il y a des périodes d’accalmie qui permettent de récupérer.

 

TPLF - Sur scène, quel est le rapport au public ?

C’est surtout une sensation : on sent sa présence, si on capte son attention ou s’il s’ennuie. On danse pour emmener le public quelque part, pour qu’il s’échappe de son quotidien et j’aime donner le maximum pour transmettre des émotions.

 

TPLF - Il y a un esprit de corps malgré la grande taille de la compagnie ?

Oui, on a grandi ensemble depuis l’école de danse et les moments forts, les tournées, les séries difficiles, l’ambiance de loge, tout ça nous rapproche aussi. On se serre les coudes, il y a une bonne vie de compagnie.

 

TPLF - Les chaussons de pointe cristallisent l’imaginaire de la danse classique. Combien en utilises-tu et comment les prépares-tu ?

Pendant le programme Balanchine j’en utilisais une paire par soir. Forcément ça représente beaucoup de couture et de broderie !

C’est vrai que parfois ça peut être de la torture mais j’adore toujours les pointes, c’est une sensation incroyable, presque aérienne.

 

TPLF - Comment le travail de partenariat hommes/femmes est-il abordé ?

C’est important d’avoir un partenaire à l’écoute de la danseuse car sinon on peut se faire mal : la façon dont il nous dépose au sol après un porté compte beaucoup. J’aime bien danser en couple, cela permet d’élargir le champ chorégraphique.

 

TPLF - La danse c’est toujours une passion pour toi ?

Danseur c’est quelque chose qu’on ne peut pas faire sans être passionné, sinon on ne tient pas. De mon côté j’ai vraiment gardé la flamme. C’est ma dernière saison, mais je sens que ma danse évolue encore et je profite de la scène jusqu’au bout !

 

Lucie Mateci dans la série Balanchine du printemps 2023 à l'Opéra de Paris

Lucie dans Ballet impérial de Balanchine 2022/2023 à l'Opéra de Paris

 

TPLF - Revenons à la série Balanchine qui vient de se terminer. Comment décrirais-tu le style de ce chorégraphe ?

C’est un style néo-classique : très musical, très dansant et fluide, plus libérateur pour le corps que Noureev. C’est appréciable pour le danseur même si c’est dur techniquement car les pas sont très rapides. Balanchine aimait beaucoup les femmes et les a bien mises en valeur.

 

TPLF - Comment s’est passé le travail sur cette série ?

C’était motivant. J’ai beaucoup aimé les répétitrices : Patricia Neri a 82 ans, elle fait sa barre tous les jours, et elle a une grande humanité et un humour décapant que j’adore. Elle m’a mise en confiance alors que j’ai mis du temps à assimiler la vitesse des mouvements, difficile pour les grandes, j’avais vraiment envie d’être à la hauteur pour elle.

                                                                                             

TPLF - Tu arrêtes de danser l’année prochaine, quels sont tes projets ?

Je vais faire une formation de pilates et de gyrotonic pour me tourner vers l’enseignement, qui me plait : un mélange de tout ce qui m’a aidé à devenir danseuse. Mon but est que chacun découvre ses capacités et se sente bien dans son corps.

La vie de théâtre, les maquilleuses, les habilleuses, la coiffure, tout ça va me manquer, mais pour la première fois je serais maîtresse de mon agenda, je vais découvrir un nouveau public et cela me réjouit !

 

TPLF - La vie d’une danseuse est-elle aussi glamour qu’on l’imagine, entre les beaux costumes et les galas ?

Je profite de la magie des costumes et de la mise en beauté du maquillage et coiffure sur scène.

Pour le reste, le glamour ne m’intéresse pas, je suis plus à la recherche de l’authenticité.  

 

TPLF - Et le fait d’être tout le temps devant un miroir ?

Le miroir peut être terrible, il faut savoir l’utiliser à bon escient pour se corriger. Avant ça me déprimait, mais je le regarde de moins en moins et je m’appuie davantage sur mon ressenti. Je pense que ça va me faire du bien de relâcher cette image et me tourner vers les autres, car en tant que danseur on est plutôt tourné sur soi.

 

TPLF - Et enfin, en tant que danseuse as-tu un rapport à la mode particulier ?

Oui car il y a une manière de porter les vêtements et de savoir s’apprêter, se mettre en valeur, même en répétition. On apprend dès l’école de danse à toujours se présenter sous son plus beau jour. Ensuite le rapport à la mode cela dépend de chacune, mais certaines danseuses dans la compagnie ont beaucoup de style !

 

Allison Poels Toutpourlesfemmes

* Crédits photos : Lucie Mateci - Photo header Lucie dans Songe d'une nuit d'été de Balanchine 2021/2022 Opéra de Paris

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