Matria, une utopie réaliste et moderne signée Juliette Garrigue aux éditions Livres Agités

Juliette Garrigue vient de publier son premier roman, Matria, qui sortira en librairie le 9 mars prochain. Édité par Livres Agités, nouvelle maison d’édition indépendante, solidaire et engagée dédiée aux primo-romancières et co-fondée par Jeanne Thiriet et Vanessa Caffin, ce conte utopique met le cap sur une île exclusivement réservée aux femmes et aux enfants.

Un roman au féminin, entre imaginaires et réalités

Matria, « l’île des femmes, proche et lointaine à la fois, à une distance d’à peine cinquante, peut-être soixante milles du continent », est une île utopique sur laquelle vit un petit groupe composé de femmes aspirantes et de quelques enfants libres d’être et de faire.

« Après avoir été l’île geôlière, Matria s’était transformée en île aux trésors » et est désormais gouvernée par Marianne, « sainte patronne » et sosie de la déesse Artémis, suivant le contrat social instauré par celles qui l’ont précédée, qui repose sur le pouvoir de la nature, la liberté des genres et la notion d’intersubsistance. Une maisonnée, une centrale, une bergerie, le village des enfants : sur Matria, toute la vie est régie par ce modèle d’autosuffisance, où chacun joue un rôle clairement défini et évolue dans le respect de l’autre et de la nature. Alors que « l’enfance est un pays qu’on a bien trop souvent tendance à régir », ici les enfants ont leur propre village, où ils grandissent librement, sans genre prédéfini.

 

MATRIA de Juliette Garrigue

Matria de Juliette Garrigue, éditions Livres Agités, 224 p., 19,50€

 

 Pour venir sur Matria, il faut remplir quelques conditions : avoir une bonne raison, la mettre en poésie et l’écrire, convaincre. Enfin, ne pas être hors-la-loi sur le continent.

Sauf à y être né ou à avoir été choisi arbitrairement, on ne peut pas vivre indéfiniment sur l’île.

Pour ne pas perturber l’équilibre écologique, le nombre de résidents ne peut excéder simultanément la cinquantaine. Les femmes y sont majoritaires.

Ainsi peut se résumer l’essentiel du pacte établi avec le gouvernement du continent. 

Charlotte, jeune technicienne en déroute dans sa vie personnelle, débarque dans ce monde idyllique et découvre alors avec curiosité tant ses secrets que ses étrangetés. L’auteure signe ici un récit poétique et enivrant qui respire la sensualité et toute la puissance du féminin. À tel point qu’on sentirait presque ce bâton de sauge blanche brûler à la lecture de ses pages.

« Être reliée à la terre et au rythme des lunes, bercée par les marées, et créer les conditions pour grandir », tel est le leitmotiv de Matria. Ce roman philosophique résolument ensorcelant vient nous cueillir au creux de la dialectique de notre humanité, réconciliant féminin et masculin. Il renvoie à ce besoin profond que ressentent aujourd’hui de nombreuses femmes de se reconnecter à leur féminité, d’éveiller leur intériorité et de réveiller leur capacité à ressentir les choses.

 

 Matria est une planète vivante. Son pouls bat là, sous tes pieds, à chaque pas : on soulève les croûtes et la poussière qu’il faut savoir fouler sans la blesser. Elle est dans la pierre, dans les cailloux, dans le sable, dans les branches, dans les herbes, dans l’eau, le sel, mais aussi, en une pleine réciprocité, dans les pores de ma peau, dans les racines de mes cheveux ; elle est dans mon ventre, elle prend les chemins de mes veines, campe mon cœur, résonne dans mon sexe. 

Quand l'utopie fantasmée se transforme en folle tragédie

Le terme « utopie », qui signifie « non-lieu » en grec et dont on doit l’origine à l’humaniste anglais Thomas More en 1516, désigne une île imaginaire, où tout est beau et où tout fonctionne parfaitement. Mais l’utopie est également vue comme quelque chose de non réaliste, d’idéalisé, d’inatteignable.

Juliette Garrigue puise son inspiration dans certaines figures mythologiques et revisite les codes de la tragédie antique, tout en investissant le champ de l’utopie moderne. Au-delà de son intrigue captivante et de son espace de possibilités infinies, il y a également dans Matria une métaphore insulaire qui cristallise de nombreux enjeux éminemment contemporains.

À travers les trois jeunes personnages que sont Sao, Nadir et Adem, l'écrivaine interroge notamment les flux migratoires :

 

Le monde finira-t-il par laisser tranquilles ces personnes et tous ceux qu’on repousse ailleurs ?

De l’île paradisiaque à l’île maudite, du réel à l’imaginaire, du havre de paix à l’apocalypse, il n’y a qu’un pas.

Lorsque Fabrizio, le frère jumeau banni de Marianne, revient après son exil, les habitantes de l’île se sentent en danger et le pacte instauré se voit alors menacé. Même cette communauté pacifiste a son propre moyen de défense, avec sa milice de femmes qui défendent bec et ongles leur territoire. Une tragédie qui s’inscrit dans la lignée Médée de Christa Wolf, qui met en scène une femme cruelle et sanguinaire qui n'hésite pas à trahir son père et à tuer son frère pour les beaux yeux de Jason.

Un univers qui n’est pas sans rappeler les travaux de l'archéologue Marija Gimbutas, qui établissaient dans les années 1960 l'existence d'une « civilisation de la déesse » paléolithique, matriarcale, pacifique et collectiviste, disparue sous la poussée de sociétés guerrières masculines.

La fiction aide à remettre de l’ordre dans le chaos et à penser l’évolution

« Nous construisons notre monde par les histoires que nous racontons à son sujet » : cette citation de l’écrivaine américaine Starhawk a fortement inspiré Juliette Garrigue dans l’écriture de son roman. Elle puise ainsi son envie d’écrire dans son engagement et son besoin de (re)créer du lien entre l’homme, la femme et la nature : « L’identité de chacun et chacune est à trouver dans bien d’autres bienfaits que nous offre la nature ». Lauréate du prix de poésie Arthur Rimbaud à 17 ans, elle participe à l’atelier d’écriture de l’École Les Mots en 2019, animé par Frédéric Ciriez, qui l’encourage alors à poursuivre l’écriture poétique et politique dans un récit utopique.

 

Editrices des éditions Livres Agités

Jeanne Thiriet et Vanessa Caffin, les deux co-fondatrices de la
maison d’édition indépendante Livres Agités, créée en juillet 2021. ©Corinne Mariaud

 

À l'heure d’un monde qui chavire, l'utopie est une manière positive d'envisager la réalité et l'avenir, et d’ouvrir la porte à un monde plus optimiste, plus solidaire et surtout plus juste. C’est en ce sens que la maison d’édition Livres Agités se propose d’être le porte-voix de femmes à la pensée puissante, humaniste et novatrice, qui réinventent nos sociétés et sont tournées vers l’avenir. Parce que la littérature est un laboratoire d’idées et d’utopies précieux, et donc un levier essentiel pour (re)penser et construire le monde présent et à venir : « Après tout, si Matria m’a bien appris quelque chose, c’est que tout pouvait advenir ».

 

Adeline Rajch Toutpourlesfemmes

Infos pratiques

MATRIA

de Juliette Garrigue

Editions Livres Agités, 224 p. - 19.50€

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